Mgr Ranjith dans l’Osservatore romano

Voici, grâce à Pro Liturgia, le texte de l’interview donnée à L’Osservatore Romano par Mgr Ranjith, le secrétaire de la Congrégation du Culte Divin. Nous connaissons l’érudition, l’intelligence et la pertinence de ce prélat et sa vision équilibrée de la « question » liturgique, qui, comme il le souligne, est toujours et encore plus de 40 ans après Vatican II, un sujet brûlant.

 Nous aprécions donc spécialement son intervention auprès de la Presse et surtout le fait qu’il mentionne que la Congrégation pour le culte divin compte faire avancer la question de l’Antiphonaire romain, à l’heure où nous aprenons que Les Heures Grégoriennes, l’ouvrage promu par la communauté Saint Martin pour les paroisses, doit paraître le 11 novembre 2008, soit dans une petite année

 Une bonne occasion, donc, de signer la lettre que nous faisons au Cardinal Arinze !

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par Maurizio Fontana (traduction non officielle)

Soixante ans après la publication de l’Encyclique Mediator Dei par Pie XII, le débat sur la liturgie demeure ouvert et vif. La récente entrée en vigueur du Motu proprio Summorum pontificum par lequel Benoît XVI a concédé la possibilité de célébrer l’Eucharistie selon le missel de Trente sans avoir à demander l’autorisation à un évêque, a alimenté un débat qui, en réalité, n’a jamais cessé depuis Vatican II. Dans L’Osservatore Romano du 18 décembre, le P. Nicolas Bux, se référant à Mediator Dei, a redit combien il serait nécessaire d’ouvrir un vaste débat sur la liturgie qui soit mené sans idées préconçues et avec une grande charité, et bien entendu, qui soir aussi mené par la Congrégation pour le Culte divin et la discipline des Sacrements. C’est sur ce sujet que nous avons interrogé Mgr Albert Malcom Ranjith, Secrétaire de la Congrégation pour le Culte divin.

L’Osservatore Romano – Partons de Mediator Dei: est-il possible de résumer les principaux aspects de cette Encyclique?
Mgr Ranjith – Avec l’Encyclique Mediator Dei, Pie XII, en s’appuyant sur le Motu proprio Tra le sollecitudini de Pie X, présente assurément aux fidèles une synthèse théologique concernant les fondements de la liturgie. Elle est clairement définie comme étant l’action sacerdotale du Christ qui rend gloire et louange à Dieu et surtout qui, par son sacrifice, accomplit la volonté salvatrice du Père. Par conséquent, c’est le Christ qui est au centre de la prière et de la fonction sacerdotale de l’Eglise. Dans l’Encyclique, nous lisons que « le divin Rédempteur a voulu que la vie sacerdotale qu’il avait lui-même initiée à travers son humanité, sa prière et son sacrifice, ne cesse pas au cours des siècles à travers son Corps mystique qui est l’Eglise ». En clair, l’Encyclique montre à l’évidence que le culte n’est pas notre affaire, mais est l’affaire du Christ dans lequel nous sommes intégrés. C’est là aussi la pensée de Benoît XVI, telle qu’il l’a exprimée dans les divers documents qu’il a publiés depuis son élection au pontificat suprême: ce n’est pas nous qui sommes les auteurs de la liturgie, mais nous sommes invités à conformer notre liturgie terrestre à la liturgie qui se célèbre dans les Cieux de toute éternité.

O.R.- L’Encyclique de Pie XII sur la sainte liturgie a été publiée 16 ans avant Sacrosanctum Concilium. Quels rapports pouvons-nous trouver entre ces deux documents? Sont-ils en continuité? Est-il vrai que, comme le dit le P. Bux, sans Mediator Dei, on ne peut pas vraiment comprendre la Constitution conciliaire?
Mgr R. – On peut affirmer que la réforme liturgique qui a commencé avant le Concile a été une sorte d’ouverture donnant sur ce qu’allait être Vatican II. Au demeurant, le fait que Sacrosanctum Concilium ait été le premier document de cette assemblée œcuménique confirme non seulement l’importance primordiale de la liturgie pour la vie de l’Eglise, mais aussi que les pères conciliaires avaient déjà à l’évidence préparé les instruments qui allaient leur permettre de donner rapidement une définition de ce que devrait être la restauration de la liturgie. Il faut se souvenir que la plupart des experts qui avaient déjà travaillé au mouvement préconciliaire de restauration liturgique, ont été conviés à préparer Sacrosanctum Concilium. En somme, avec Vatican II, on a voulu faire passer dans la pratique ce qui avait déjà été réfléchi sur le plan théologique: Sacrosanctum Concilium – en plus de son souci pastoral de rendre la liturgie plus efficace et plus participative – exprime parfaitement le concept de la participation à la liturgie céleste. Cet aspect de la liturgie développé dans Mediator Dei conflue de façon toute naturelle avec Sacrosanctum Concilium. D’ailleurs, on trouve plus ou moins dans ces deux documents un schéma de composition identique. Il m’apparait donc très clairement que Sacrosanctum Concilium est dans le sillage de Mediator Dei, tout comme Mediator Dei est en continuité avec l’enseignement des pontifes, en particulier de Pie X.

O.R. – Pour ne pas avoir à tenir compte de cette continuité, on a souvent critiqué l’Eglise d’avant le Concile ainsi que Pie XII plus particulièrement.
Mgr R. – C’est exact. Du reste, le Cardinal Ratzinger a parlé de la distinction qu’il fallait faire entre une interprétation fidèle du Concile, et une interprétation plus aventureuse et irréelle, souvent présentée par des groupes de théologiens qui parlaient de « l’esprit du Concile » alors qu’en réalité il s’agissait plutôt d’un « anti-esprit », ou encore du Konzils-Ungeist. Cette distinction permet de comprendre ce qui est arrivé à la liturgie: diverses innovations introduites dans les célébrations permettent de voir une différence substantielle entre le texte de Sacrosanctum Concilium et ce qui a été fait au nom de la réforme liturgique. S’il est exact que les documents conciliaires laissent une place à une certaine interprétation et à la recherche, cela ne veut en aucun cas signifier qu’ils sont une invitation à transformer la liturgie en quelque chose qu’il faut sans cesse construire à partir d’éléments nouveaux. Au contraire, tout doit toujours s’inscrire pleinement dans la tradition de l’Eglise.

O.R. – Comme vous l’avez souligné, depuis Mediator Dei jusqu’aux textes conciliaires, la place centrale du Christ dans la liturgie a toujours été clairement et vigoureusement affirmée. L’Eglise qualifiée de « post-conciliaire » incarne-t-elle vraiment cette réalité?
Mgr R. – Avec cette question nous touchons à un point douloureux. En réalité, il s’agit d’un problème pratique: la valeur des normes et des indications contenues dans les livres liturgiques n’a pas encore été pleinement comprise par tous dans l’Eglise. Je donne un exemple. Ce qui doit se faire à l’autel est clairement expliqué dans les textes liturgiques; mais tout le monde ne prend pas ces indications au sérieux; dans les faits, il y a donc une certaine tendance à penser que la « créativité » est la règle qu’il faut suivre depuis la réforme post-conciliaire. Or ceci n’est pas permis par les normes. Voilà pourquoi en certains endroits la liturgie est davantage le reflet de l’humanisme et de l’immanentisme que le reflet du christocentrisme. La vérité est tout autre: un authentique anthropocentrisme doit être christocentrique. Ce qui se déroule sur l’autel est quelque chose qui ne vient pas de nous: c’est le Christ qui agit, et cette figure centrale du Christ soustrait la liturgie de notre façon arbitraire de faire. Nous sommes absorbés et nous nous laissons absorber par cet acte, au point qu’à la fin de la prière eucharistique, nous pouvons conclure par la doxologie: « par Lui, avec Lui, et en Lui ».
La créativité, comme cela vient d’être dit, n’est pas permise par les livres liturgiques. Elle sa source dans une interprétation erronée des textes, ou plutôt dans une connaissance insuffisante de ce qu’est la liturgie. Il faut rappeler qu’une des caractéristiques de la liturgie est d’être « conservatrice » – mais il ne faut pas donner une connotation négative à ce terme, comme le font certains aujourd’hui -. Des textes de l’Ancien Testament émerge la notion de fidélité aux rites; et Jésus lui-même se montre fidèle aux rites reçus de ses pères dans la foi. Par la suite, l’Eglise va poursuivre dans cette voie de la fidélité. Saint Paul lui-même affirme: « Je vais ai transmis ce que j’ai moi-même reçu. » (1 Co 11, 23). Il ne dit pas: « Je vous transmet ce que j’ai inventé. » Cela a une signification importante: nous sommes appelés à demeurer fidèles à quelque chose qui ne vient pas de nous, qui ne nous appartient pas, mais qui nous est donné; nous devons nous montrer fidèles au sérieux avec lequel nous avons à célébrer les sacrements. Pourquoi donc devrions-nous remplir des pages et des pages d’instructions, si chacun pouvait faire ce qu’il veut en liturgie?

O.R. – Depuis la publication du Motu proprio Summorum Pontificum on assiste à une confrontation entre les « traditionalistes » et les « novateurs ». Faut-il voir là une opposition?
Mgr R. – Absolument pas. Ce n’est pas et ce ne sera pas une césure entre ce qu’il y avait avant et ce qu’il y a depuis. Au contraire, c’est une continuité. Au lieu de laisser chacun parler, retournons au texte. En ce qui concerne la messe tridentine, il y a eu une demande croissante au cours des années, peu à peu plus argumentée. Parallèlement, la fidélité aux normes de la célébration des sacrements a continué à s’évaporer. Plus cette fidélité a diminué et avec elle le sens de la beauté et du saisissement devant la liturgie, plus ont augmenté les demandes de messe tridentines. Mais en fait, qui a vraiment demandé ces messes tridentines? Pas uniquement quelques groupes de fidèles, mais aussi ceux qui ont déploré le peu de respect qu’on avait des normes liturgiques lorsqu’on célébrait selon le nouvel Ordo. Pendant des années, la liturgie a été victime d’abus que les évêque ont ignorés. Le pape Jean-Paul II avait fait un accord avec le Motu proprio Ecclesia Dei adflicta qui était déjà un appel – que certains n’ont pas entendu – à plus de sérieux dans la célébration de la liturgie. La même chose est advenue avec l’Instruction Redemptionis Sacramentum. En plus de cela, certains cercles de liturgistes ou certains organismes de liturgie ont critiqué ces documents. Le problème vient moins de la messe tridentine que des abus illimités introduits dans la liturgie pour lui faire perdre sa noblesse et sa dignité de célébration de l’Eucharistie. Devant ces faits, le Saint-Père ne pouvait pas garder le silence. Comme il l’a dit dans la Lettre qu’il a adressée aux évêques, il a accompli son devoir pastoral. Ce document est donc – en dehors du problème posé par la recherche de la communion avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X – un signe, une demande très forte à faire preuve de zèle que le Pasteur universel nous adresse.

O.R. – Faut-il aussi s’interroger au sujet de ceux qui sont chargé de la formation des prêtres?
Mgr R. – Je dirais oui. Du reste, à la source de l’arbitraire et du peu de sérieux qui s’est introduit dans la liturgie, se trouve l’enseignement donné dans certains séminaires. On ne peut pas aborder la liturgie avec un enseignement superficiel et trop peu scientifique. Et cette remarque vaut aussi bien pour ceux qui sont des partisans de la « créativité » que pour ceux qui pensent trop facilement qu’il faut stabiliser la liturgie telle qu’elle était à l’origine de l’Eglise. Il est nécessaire de faire de l’exégèse si l’on ne veut pas tomber dans des interprétations naïves. Dans certains milieux existe une tendance à sous-estimer l’action de l’Eglise durant le second millénaire. Parler d’un appauvrissement du rite est une conclusion trop banale et simpliste: au contraire, nous croyons que la tradition de l’Eglise s’est manifestée dans un développement continuel. Et l’on ne peut pas affirmer qu’une époque ait été meilleure qu’une autre: l’action de l’Esprit Saint s’accomplit dans un développement continuel malgré les vicissitudes de l’histoire. Nous devons donc être fidèles à la continuité de la tradition.
La liturgie est le centre de la vie de l’Eglise: elle est lex orandi, lex credendi, et aussi lex vivendi. Si nous souhaitons ce renouvellement de l’Eglise désiré aussi par le Concile, il est nécessaire de ne pas enfermer la liturgie dans des questions d’ordre académique, mais d’en faire une priorité pour la vie des Eglises locales. Voilà pourquoi il est important d’assurer une formation liturgique qui soit à la fois conforme à l’esprit de l’Eglise et en même temps adaptée aux mentalités locales. En fin de compte, la vie sacerdotale est étroitement liée à la célébration et à la façon de célébrer du prêtre. Par la célébration correcte de l’Eucharistie, le prêtre montre le lien qui l’unit à la vie du Christ. C’est de cette façon que la liturgie devient quelque chose d’essentiel pour la formation des prêtres. Et ceci est de la responabilité des évêques: ce sont eux qui peuvent faire beaucoup pour le renouvellement de l’Eglise.

O.R. – Une question qui n’est pas secondaire dans le débat sur la liturgie est celle de l’art sacré, à commencer par l’important chapitre sur la musique sacré. « L’Osservatore Romano » entre autres, a abordé ce thème, il y a quelques temps, en reprenant les considérations de Mgr Valentin Miserachs Grau.
Mgr R. – La Congrégation pour le Culte divin est encore en train d’étudier le document concernant le nouvel antiphonaire, et nous avon consulté aussi l’Institut pontifical pour la Musique sacrée, en espérant arriver rapidement à une conclusion. Chanter, c’est prier deux fois, et cette adage vaut tout spécialement pour le chant grégorien, qui est un trésor inestimable. Dans Sacramentum Caritatis, le pape a clairement parlé de la nécessité d’enseigner le chant grégorien et le latin aux séminaristes: nous devons conserver et valoriser cet immense patrimoine de l’Eglise catholique, et aussi l’utiliser pour chanter les louanges du Seigneur. Il est nécessaire de travailler encore sur cet aspect de la question. Il y a aussi des chants qui ne se réfèrent pas à la tradition grégorienne: il est important de vérifier s’ils contribuent à l’édification de la foi, s’ils nourrissent spirituellement ceux qui participent à la liturgie, et s’ils disposent réellement les cœurs des fidèles à accueillir la Parole du Seigneur. Le contenu de ces chants doit être examiné par les évêques afin d’éviter l’introduction des thèmes que l’on trouve, par exemple, dans le New Age. A ceci se rapporte aussi la question de l’emploi de certains instruments de musique, lesquels doivent se montrer discrets: il faut que tout puisse contribuer à l’édification de la foi.

O.R. – Au sujet de l’architecture sacrée, le dialogue avec les spécialistes semble plus délicat; inversement, il semble plus facile avec les artistes figuratifs. Si certains grands artistes se sont impliqués dans l’interprétation des thèmes religieux, ils restent cependant peu nombreux à s’être plus précisément intéressés aux lieux de culte. Est-il nécessaire de donner, dans ce domaine, un nouvel élan au dialogue souhaité par Paul VI?
Mgr R. – En consacrant un chapitre entier à l’art sacré, le Concile a montré l’importance du lien entre la foi et l’art. Le dialogue est fondamental. Chaque artiste possède un style dont il est fier. Il est nécessaire de savoir pénétrer le cœur de l’artiste avec la dimension de la foi. C’est difficile, mais l’Eglise doit trouver le moyen d’un dialogue plus profond. Le 1er décembre, ce thème sera abordé au cours d’une journée d’étude organisée par la Congrégation pour le Culte divin. Il faut espérer qu’elle sera l’occasion d’un nouvel élan pour ce dialogue et pour la promotion de l’art sacré.

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