L’unité de la liturgie romaine en question

Dom Jean-Pierre Longeat Bénédictin, abbé de Ligugé (la Croix du 23 octobre 2006 )

Les informations qui nous arrivent par bribes à propos d’une décision probable du Saint-Siège d’élargir la possibilité de célébrer la messe selon le rituel de 1962 (dernier état de la messe dite « de saint Pie V ») ou de 1969 (messe dite « de Paul VI ») au choix de chaque prêtre, nous invitent à réagir. Plusieurs points sont en question.

Le motu proprio annoncé semble dicté par deux motivations principales. La première est liée à l’intime conviction du Saint-Père qui, comme théologien, avait pris parti depuis longtemps pour un élargissement de la pratique de l’Ordo Missæ de 1962, tout en proclamant clairement par ailleurs que la coexistence de deux rites de la messe dans l’Église latine posait un « problème d’ecclésialité (1) ». La deuxième motivation est à mettre en relation avec la pression de groupes marqués par une sensibilité traditionaliste. Cette tendance est en désaccord avec des décisions du Concile, dont plusieurs de la constitution sur la liturgie. Mais on ne peut oublier que certains membres de ces groupes ont mis directement en cause le lien de subordination ecclésiastique, allant malheureusement jusqu’au schisme. La réintégration souhaitable de ces chrétiens séparés de Rome mériterait une consultation suffisamment large pour permettre aux évêques d’apporter un avis substantiel sur ces questions, qui touchent de près à la responsabilité de leur ministère.

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Par ailleurs, autoriser un choix individuel pour l’un ou l’autre Ordo Missæ, de 1962 ou de 1969 (si tel est bien le cas dans l’éventuel motu proprio) n’encourage-t-il pas ce que Benoît XVI dénonce en matière de subjectivisme ? Favoriser ainsi le choix personnel de telle ou telle manière de faire au gré de ses convictions ouvre la porte non à la concorde que l’on souhaiterait, mais plutôt à la discorde, qui fera crier à beaucoup victoire plutôt que réconciliation.

Si cependant la décision est promulguée, il serait capital qu’elle ne concerne que l’Ordo de la messe, et non les rituels des autres sacrements et sacramentaux.
S’il n’y avait là qu’une question de sensibilité liturgique, des aménagements auraient pu être facilement trouvés. Le latin reste la langue officielle des éditions typiques du Missel : nous ne sommes donc pas dans une querelle de langue liturgique. L’orientation du prêtre durant la messe n’est pas précisée par le Missel romain, la messe « dos au peuple » peut être pratiquée dans le rituel de 1969 : ce n’est pas ce point qui fait difficulté. Les rites d’entrée et d’offertoire auraient pu recevoir des adaptations ad libitum. Par ailleurs, on aurait pu veiller davantage à ce que, pour la mise en oeuvre du Missel romain actuel, des initiatives malvenues quant à l’intelligence de la liturgie soient mises en question ou sanctionnées.

Visiblement, cela ne serait pas encore suffisant, car le vrai problème est ailleurs. La liturgie est un lieu théologique. L’Ordo Missæ de 1969 met en oeuvre en particulier la théologie de la constitution dogmatique sur l’Église. Lumen gentium présente l’Église à la fois comme Corps mystique du Christ et comme Peuple de Dieu réuni au nom du Christ ; ainsi le Concile dit que l’Église est « en quelque sorte le sacrement, c’est-àdire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (LG n. 1).

Face aux dangers de l’individualisme lié à l’évolution des mentalités depuis plusieurs siècles, Vatican II et la réforme liturgique qui en est issue insistent sur le rassemblement ecclésial comme sacrement global. Un tel sacrement se déploie dans la liturgie, mais aussi en relation avec la communion fraternelle à l’intérieur des communautés ecclésiales et entre elles. La communauté par excellence, c’est le Peuple de Dieu réuni en Église locale autour de son évêque, chaque membre tenant sa place dans cette unique eucharistie en étroite communion avec tous : assemblée, presbyterium (dont on comprend bien, dans cette perspective, qu’il soit encouragé à la concélébration), diacres et autres ministres.

La priorité théologique du concile de Trente était autre (même si l’aspect ecclésial y était présent) : mettre en valeur la réalité de la présence du Christ dans le pain et le vin eucharistiés et le rôle sacramentel du prêtre, contre la Réforme protestante. C’est pourquoi l’action sacrée du prêtre y est tant valorisée. Les paroles qu’il prononce in persona Christi permettent la transsubstantiation du pain et du vin en Corps et Sang du Christ. Certes, dans le rituel de 1969, les ministres gardent bien un rôle essentiel dans ce domaine, mais l’insistance porte aussi sur le fait qu’ils agissent comme ministres de la communauté ecclésiale (in persona Ecclesiæ), ministres « de la Tête et du Corps ».

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Avec l’une et l’autre de ces théologies, des abus sont toujours possibles. Cependant, l’Ordo Missæ promulgué par Paul VI, établi sur une relecture approfondie de la tradition occidentale, n’est pas attaquable. Le Saint-Siège a engagé son autorité sur la théologie qui s’y déploie et qu’il a jugée, en communion avec les évêques réunis en concile oecuménique, bonne et nécessaire pour la vie de l’Église catholique. Vouloir encourager dans l’Église latine le retour à un autre accent théologique par extension de l’Ordo de 1962, c’est générer un trouble très profond dans le peuple de Dieu, dont les membres seront dangereusement livrés aux choix de leur subjectivité selon leurs goûts et leur sensibilité du moment.

En fils de Dom Guéranger qui défendit tellement l’unité de la liturgie romaine, il paraît aujourd’hui nécessaire d’affirmer haut et fort les magnifiques développements de la théologie et de la liturgie issues de Vatican II, pour permettre à l’Église de développer l’heureux message qu’elle reçoit de Jésus Sauveur dans un monde qu’elle aime et au service duquel elle veut donner sa vie avec amour.

(1) Cf. Actes des journées liturgiques de Fontgombault (22-24 juillet 2001), p. 179.

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