Les traductions liturgiques (ab. Günst Horn)

De quelques principes à mettre en œuvre en vue des futures traductions liturgiques

par l’abbé Olivier Günst Horn


(diplômé en latin ecclésiastique)


Le Missale Romanum dit de Paul VI a été, dès son entrée en vigueur en 1970, célébré en langues vernaculaires. Pour ce faire, des traductions ont dû être réalisées à la hâte. Or ces traductions à la va-vite n’ont jamais été corrigées depuis ce temps-là, ou si peu. Le peuple chrétien de France n’a pu que souffrir en silence de ces innombrables fautes de grammaire, de cette absence de poésie et de beauté de la langue, de ces mystères de la foi occultés ou atténués, de ces erreurs théologiques jusque dans le Credo ou le Pater, de ces traductions approximatives, de ces expressions et mots manquants.

Quant au clergé francophone épris de beauté et de rigueur doctrinale, célébrer la messe en français lui est devenu un pensum à la limite du supportable.


Depuis lors, deux événements sont intervenus :

1.      la publication en 2001 de la 5e Instruction pour la correcte application de la Contitution sur la Sainte Liturgie du Concile Vatican II Liturgiam authenticam concernant justement les traductions liturgiques ;

2.        la publication en 2002 de la 3e édition typique du Missale Romanum, largement augmentée et remaniée par rapport aux éditions précédentes de 1970 et de 1975.

 

On peut donc supposer qu’actuellement une équipe de traducteurs est en train de s’affairer autour des textes liturgiques et des rubriques du nouveau missel. En vertu du principe Chat échaudé craint l’eau froide, j’ai estimé devoir réaliser cette petite étude très personnelle sur la question délicate – mais combien vitale – des traductions liturgiques et des qualités que devront avoir les traducteurs.

 

Les traducteurs liturgiques devront avoir de très nombreuses qualités :

    qualités littéraires :


être des latinistes chevronnés

être experts en grammaire française

être lecteurs assidus des grands auteurs français et des poètes

 

    qualités doctrinales

être bons théologiens et amoureux de la doctrine catholique

être précis et rigoureux dans le choix des mots de la foi


    qualités spirituelles

être hommes d’oraison et familiers des grands maîtres spirituels

être soucieux d’amener autrui à la contemplation de la divine majesté


Les traducteurs auront donc la difficile mission de créer le français liturgique. De même que le latin liturgique s’est toujours distingué du latin classique ou du latin courant, il convient de créer un français liturgique avec son vocabulaire propre et son style propre, différent du français de la vie quotidienne. Ainsi, on pourra dire que l’Église de France aura fait œuvre d’éducation en élevant le peuple chrétien au niveau du langage sacré plutôt qu’en abaissant le langage au niveau le plus bas, comme ce fut le cas lors des premières traductions liturgiques officielles françaises consécutives à la réforme liturgique de 1969.

 

Les traducteurs devront avoir une parfaite connaissance, non seulement de la langue latine, mais également de la langue française et de sa grammaire.

 

 

 


Qui sedes ad dexteram Patris se traduit par Qui sièges à la droite du Père et non pas par Qui est assis. Il ne viendrait à l’idée de personne de dire que le président de la République est assis à l’Élysée !


In caelo : au ciel et non pas dans le ciel. C’est une faute de français :  dans le ciel, il y a les nuages, les oiseaux et les avions. Mais Dieu est au ciel. Quand on meurt, on va en enfer, au purgatoire ou au ciel.

La plupart des langues marquent la différence : en allemand, am Himmel pour les avions et im Himmel pour Dieu ; en anglais, sky pour les avions et heaven pour Dieu.


Agnus Dei, qui tollis peccata mundi : la traduction actuelle dit qui enlèves le péché du monde. Il vaudrait mieux traduire qui portes les péchés du monde.

Le verbe latin tollere, qui veut parfois dire enlever, veut aussi dire porter, notamment quand il s’agit de porter sa croix. Or Jésus ploie sous le poids des péchés comme sous le poids de la croix. Par ailleurs peccata est un pluriel : les péchés.

 

Miserere nobis ou miserere nostri : Aie pitié de nous ou encore Prends-nous en pitié (ou Apitoie-Toi sur nous…). Là encore, très grave faute de français : la pitié, ça ne se prend pas. C’est la personne misérable que l’on prend en pitié. En français correct, il y a le choix entre deux formules :

on a pitié de quelqu’un  /  on prend quelqu’un en pitié.

La ‘troisième’ – celle de la liturgie – qui résulte d’une fâcheuse confusion entre les deux formulations correctes, est complètement erronée.

Cette grave erreur de grammaire est si fréquente dans la liturgie que 99,99 % des fidèles ne se rendent même plus compte qu’ils commettent une faute de français en la prononçant. C’est l’exemple type de la contribution de « l’Église qui est en France » à la dégradation de la langue française.


Il y a cependant une heureuse exception où la faute a été évitée : c’est l’antienne d’introït du 17 décembre :

Le ciel se réjouit, le monde est en fête, car le Seigneur vient ; il va prendre en pitié les pauvres de son peuple.

 

Accipite et manducate : Recevez et mangez, plutôt que Prenez et mangez.

Le verbe accipere veut certes dire prendre ou bien recevoir, selon les cas. En l’occurrence, il s’agit plutôt de recevoir. Et quand on pense que beaucoup justifient la communion dans la main avec cet argument : « Jésus a dit ‘Prenez et mangez’ » !

Dans l’évangile du 2e dimanche de Pâques, la traduction est bonne :

« Accipite Spiritum Sanctum » : « Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 22).

Notons qu’il existe un cantique de communion (SYL F 520) qui a pour refrain :

 

Recevez le Corps du Christ,

Buvez à la Source immortelle.

 

Les traducteurs devront choisir de préférence, lorsqu’il existe, le mot français qui est le plus proche du latin.

On traduira, par exemple :


sacrificium par sacrifice plutôt que par offrande ;


calix par calice plutôt que par coupe   ;


oratio par oraison plutôt que par prière ;


oblata par oblats plutôt que par offrandes (oratio super oblata : oraison sur les oblats, actuellement prière sur les offrandes) ;


caritas par charité plutôt que par amour ;


misericordia par miséricorde plutôt que par tendresse ;


maiestas par majesté plutôt que par grandeur ;


anima par âme plutôt que par …rien du tout ;


largitas par largesse plutôt que par bonté ou par …rien du tout (comme dans la traduction actuelle de l’offertoire) ;


epistola (epistula) par épître plutôt que par lettre ;


sinapis par sénevé plutôt que par moutarde ;


virgo par vierge plutôt que par jeune fille ;


offerimus tibi par nous t’offrons plutôt que par nous te présentons ;


felicitas par félicité plutôt que par bonheur ;


iniquitas par iniquité plutôt que par faute ;


etc.

A ce principe, il peut y avoir d’heureuses exceptions : le fruit de vos entrailles est plus poétique en français que ne l’aurait été la traduction littérale le fruit de votre ventre (fructus ventris tui).

Il y a même des cas où il faudra faire preuve de discernement et renoncer à une traduction trop littérale, comme pour ce fragment de phrase du Te Deum :


non horruisti Virginis uterum qu’on ne saurait traduire littéralement par Tu n’as pas eu en horreur l’utérus de la Vierge.


La traduction actuelle est celle-ci : tu n’as pas craint de prendre chair dans le corps d’une vierge (on aurait toutefois préféré : Tu n’as pas craint de prendre chair de la Vierge).

Autres exemples de phrases intraduisibles littéralement :


(…), antequam exires de vulva, sanctificavi te (Jer 1, 5) ;


Omne masculinum adaperiens vulvam sanctum Domino vocabitur (Lc 2, 23).

Quant à beatus, si on ne peut le traduire par béat, qu’on le traduise au moins par bienheureux plutôt que par heureux. Dans les « béatitudes et malédictions » selon saint Luc, le lectionnaire actuel oppose Malheureux…. à Heureux…. Or il serait préférable d’opposer malheureux à bienheureux. Surtout que l’adjectif heureux évoque un bonheur terrestre : « Je suis heureux parce que les vacances approchent ». Mais « Mère Teresa, après une vie de dévouement et d’épreuves, est bienheureuse au ciel ».

Les traducteurs :


    devront sauvegarder la rigueur du langage théologique ;


    ne devront pas avoir peur de certains mots du langage pénitentiel ou sacrificiel ;


    ne devront pas omettre sans raison des mots et expressions jugés « trop catholiques » ou redondants.

Dans le Credo de Nicée-Constantinople, la traduction de même nature que le Père est très insuffisante.
L’adjectif  latin consubstantialis se traduit tout simplement en français par …consubstantiel.

 

 

Le Confiteor en français atténue le dogme de la virginité perpétuelle de Marie :

ideo precor beatam Mariam semper Virginem etc.


c’est pourquoi je supplie la bienheureuse Marie toujours Vierge etc. (trad. littérale) ;


c’est pourquoi je supplie la Vierge Marie (trad. liturgique actuelle).

 

 

Dans les préfaces, la hiérarchie des anges n’apparaît plus :

Et ideo cum Angelis et Archangelis, cum Thronis et Dominationibus, cumque omni militia cælestis exercitus etc.

Et c’est pourquoi, avec les Anges et les Archanges, avec les Trônes et les Dominations, avec toute milice de l’armée céleste etc. (trad. littérale) ;


C’est pourquoi, avec les anges et les archanges, avec les puissances d’en haut et tous les esprits bienheureux etc. (trad. liturgique actuelle).

 

 

L’acte pénitentiel du début de la messe est introduit ainsi :

Fratres, agnoscamus peccata nostra, ut apti simus ad sacra mysteria celebranda.


Frères, reconnaissons nos péchés afin que nous soyons aptes à célébrer les mystères sacrés (trad. littérale) ;


Préparons-nous à la célébration de l’Eucharistie en reconnaissant que nous sommes pécheurs (trad. liturgique actuelle).

Reconnaître ses péchés et se reconnaître pécheurs, ce n’est pas tout à fait la même chose…

 

 

Le langage sacrificiel est très atténué :

Prière eucharistique III : Respice, quæsumus, in oblationem Ecclesiæ tuæ et, agnoscens Hostiam, cuius voluisti immolatione placari… :


Regarde, nous Te prions, l’oblation de Ton Église et, reconnaissant la Victime par l’immolation de laquelle Tu as voulu être apaisé… (trad. littérale) ;

Regarde, Seigneur, le sacrifice de ton Église, et daigne y reconnaître celui de ton Fils qui nous a rétablis dans ton Alliance… (trad. liturgique actuelle très affadie).


Quant à l’Orate, fratres, voir page 6.

Quelques exemples, parmi tant d’autres, de traductions approximatives :

Les prières d’offertoire ont été ‘allégées’ sans raison apparente :

Benedictus es, Domine, Deus universi, quia de tua largitate accepimus panem, quem tibi offerimus, fructum terræ et operis manuum hominum: ex quo nobis fiet panis vitæ.

Tu es béni, Seigneur, Dieu de l’univers, car c’est de Ta largesse que nous avons reçu ce pain que nous T’offrons, fruit de la terre et du travail [des mains] des hommes : il deviendra pour nous pain de vie (trad. littérale) ;


Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes ; nous te le présentons : il deviendra le pain de la vie (trad. liturgique actuelle).

 

 

Prière eucharistique I :

una cum famulo tuo Papa nostro N. etc.


en union avec Ton serviteur notre Pape N. etc. (trad. littérale) ;


pour ton serviteur le Pape N. etc. (tard. liturgique actuelle).

 

 

Prière eucharistique III :

Ipse nos tibi perficiat munus æternum, ut cum electis tuis hereditatem consequi valeamus, in primis cum beatissima Virgine, Dei Genetrice, Maria, cum beatis Apostolis tuis et gloriosis Martyribus et omnibus Sanctis.

Un certain nombre de mots ont été escamotés :

cum electis tuis : avec Tes élus (pas traduit du tout) ;


in primis : en premier lieu (pas traduit du tout) ;


cum beatis Apostolis tuis et gloriosis Martyribus : avec Tes bienheureux Apôtres et Tes glorieux Martyrs (traduit par : avec les Apôtres et les martyrs).

 

 

Conclusion de la collecte :

…qui tecum vivit et regnat in unitate Spiritus Sancti etc.


…qui vit et règne avec Toi dans l’unité de l’Esprit Saint etc. (trad. littérale) ;


…qui règne avec toi et le Saint-Esprit etc. (trad. liturgique actuelle).

 

 

Et si l’on examine les rubriques, on a encore de mauvaises surprises :

Après l’élévation, le prêtre :


genuflexus adorat   en latin


fait la génuflexion   en français (le verbe adorat a été escamoté – comme par hasard…).

Les traducteurs auront le souci de traduire (sans trahir) et non pas de paraphraser.

Reconnaissons-le : il y a des tournures latines qui sont extrêmement difficiles à rendre en bon français. Et traduire est un art souvent très délicat. Mais il y a en revanche des formules latines qui peuvent sans inconvénient être traduites presque mot pour mot en français.

On se demande donc pourquoi une formule aussi simple (lexicalement et grammaticalement parlant) que l’Orate, fratres a été dénaturée à ce point dans le missel en français. Peut-être pour donner raison à l’expression italienne traduttore, traditore (traducteur = traître) ou encore tradurre, tradire (traduire, c’est trahir) ?

Orate, fratres, ut meum ac vestrum sacrificium acceptabile fiat apud Deum Patrem omnipotentem.


Priez, frères, pour que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit agréable à Dieu le Père tout-puissant.

Si l’on compare avec la paraphrase française Prions ensemble au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Église, on se rend compte qu’il ne s’agit plus du tout de la même théologie. Pourquoi ???


(id. pour le Suscipiat et sa paraphrase française).


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On se demande aussi pourquoi le Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa  a été paraphrasé en Oui, j’ai vraiment péché alors que l’expression latine ne posait aucun problème de traduction.


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On se demande encore pourquoi ces trois mots extraits de l’épître à Tite qui se trouvent dans l’embolisme qui suit le Notre Père et ne présentant aucune difficulté de traduction exspectantes beatam spem (en attendant la bienheureuse espérance) ont été ainsi défigurés : en cette vie où nous attendons le bonheur que tu promets.


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On se demande enfin pourquoi l’Ecce Agnus Dei a été non seulement mal traduit, malgré l’absence de difficultés grammaticales, mais – sans doute pour se démarquer de Rome – inversé :


Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi.


Beati qui ad cenam Agni vocati sunt.

Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui porte les péchés du monde.


Bienheureux ceux qui ont été appelés à la cène de l’Agneau (trad. littérale) ;

Heureux les invités au repas du Seigneur !


Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (trad. liturgique actuelle).

Les traducteurs soigneront le style littéraire de leurs traductions :


    sans hésiter à utiliser, s’il y a lieu, le passé simple ou l’imparfait du subjonctif ;


    en évitant les lourdeurs de style.

Heureuse la Vierge Marie qui a porté dans son sein le Fils du Père éternel (ant. du commun de la Vierge Marie) :


on aurait préféré qui porta au passé simple.

Vierge Marie, Mère de Dieu, celui que tout l’univers ne peut contenir, tu l’as porté dans tes entrailles pour qu’il devienne l’un de nous (ant. du commun de la Vierge Marie pour le temps de Noël) :


on aurait préféré tu le portas (passé simple) dans tes entrailles pour qu’il devînt (imparfait du subjonctif) l’un de nous.

Il fallait que le Christ connaisse la souffrance et ressuscite d’entre les morts pour entrer dans sa gloire (antienne de communion du mardi de la 2e semaine de Pâques) :


on aurait préféré : Il fallait que le Christ connût la souffrance et ressuscitât d’entre les morts etc.

Remarquons que l’oraison pour la solennité de l’Annonciation utilise – chose rarissime dans le missel – l’imparfait du subjonctif :


Seigneur, tu as voulu que ton Verbe prît chair dans le sein de la Vierge Marie etc.


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Les lourdeurs sont nombreuses dans le missel français. L’une des plus flagrantes se trouve dans la collecte du jour de l’Assomption :

Dieu éternel et tout-puissant,


toi qui as fait monter jusqu’à la gloire du ciel,


avec son âme et son corps,


Marie, la Vierge immaculée etc.

…fait monter (…) avec son âme et son corps : quelle lourdeur !


N’aurait-il pas été plus élégant de dire élevé corps et âme (4 mots au lieu de 8, tout comme en latin : corpore et anima assumpsisti) ?


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Quant à l’expression Sursum corda, elle a un équivalent français traditionnel : Haut les cœurs ! moins lourd que la traduction actuelle Élevons notre cœur.


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Nota : éviter les lourdeurs, cela ne veut pas dire appauvrir le texte comme, par exemple, dans la prière que le prêtre dit à voix basse à l’offertoire :

In spiritu humilitatis et in animo contrito etc.


L’esprit humilié et le cœur contrit etc. (traduction [presque] littérale) ;


Humbles et pauvres etc. (trad. liturgique actuelle).

Le vieux missel de Dom Gaspar Lefebvre des années 50 traduisait très joliment : Voyez l’humilité de nos âmes et le repentir de nos cœurs etc.

Les traducteurs devront sauvegarder en français le caractère poétique de certaines expressions latines et ne pas dédaigner une certaine emphase respectueuse.

Prière eucharistique II : Hæc ergo dona, quæsumus, Spiritus tui rore sanctifica : Sanctifie ces dons, nous Te prions, par la rosée de Ton Esprit (traduction actuelle : Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit).

Prière eucharistique III : a solis ortu usque ad occasum : du [soleil] levant au couchant (trad. actuelle : partout dans le monde).

Non sum dignus ut intres sub tectum meum : je ne suis pas digne que Tu entres sous mon toit (trad. actuelle : de te recevoir).


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A neuf reprises, l’Ordo Missæ s’adresse respectueusement à Dieu en utilisant le verbe dignari, en français : daigner. Sans compter les centaines d’occurrences dans les oraisons du Missel. Or il se trouve que les traducteurs des années 60 n’ont jamais daigné (c’est le cas de le dire !) traduire ce verbe à la connotation peut-être …trop respectueuse. C’est très regrettable, car ce verbe français, devenu rarissime dans le langage courant, devrait pouvoir retrouver une nouvelle vie dans la liturgie et dans notre prière.

Quam oblationem (…) rationabilem acceptabilemque facere digneris (PE I)

Supra quæ propitio ac sereno vultu respicere digneris: et accepta habere, sicuti accepta habere dignatus es munera pueri tui iusti Abel etc. (PE I)

(…) partem aliquam et societatem donare digneris etc. (PE I)

(…) deprecamur, ut hæc munera (…) eodem Spiritu sanctificare digneris etc. (PE III)

Ecclesiam tuam (…) in fide et caritate firmare digneris etc. (PE III)

Quæsumus igitur, Domine, ut idem Spiritus hæc munera sanctificare dignetur etc. (PE IV)

(Ecclesiam) secundum voluntatem tuam pacificare et coadunare digneris (ad ritum pacis)

Et de même dans cette prière privée du prêtre à l’offertoire :

(…) qui humanitatis nostræ fieri dignatus est particeps.


(…) qui a daigné devenir participant de notre humanité (trad. littérale)


(…) qui a pris notre humanité (trad. liturgique actuelle).

Chose curieuse : l’une des rares fois – peut-être même la seule fois – où le verbe daigner est utilisé dans le missel, c’est lorsqu’il ne figure pas dans le texte latin !!! (Regarde, Seigneur, le sacrifice de ton Église, et daigne y reconnaître celui de ton Fils qui nous a rétablis dans ton Alliance).

 

 

Dans certaines sentences solennelles, il sera parfois bon de remplacer pas par point :

P. ex. : Tu ne tueras point (plutôt que pas) ;

Le ciel et la terre passeront, Mes paroles ne passeront point.

Les traducteurs examineront de très près la question du tutoiement ou du vouvoiement de Dieu.

1986) a exprimé avec beaucoup de finesse saLe savant abbé Carmignac ( pensée sur le vouvoiement ou le tutoiement de Dieu, notamment dans son livre A l’écoute du Notre Père, à la page 24 :


« Après avoir beaucoup hésité, je me résigne dans cet ouvrage à tutoyer Dieu, pour me conformer à la mode actuelle. Mais je ne voudrais pas qu’on m’accuse d’oublier les arguments très forts qui plaident en faveur du ‘vous’. D’abord la fidélité à l’usage hébraïque, qui emploie presque toujours pour Dieu le pluriel de majesté (Êlôhim, Adônâï). Ensuite le génie de la langue française, où le ‘tu’  implique une nuance soit d’intimité, soit de supériorité, soit de vulgarité ; en conséquence, ceux qui vivent déjà avec Dieu dans une relation d’amitié apprécieront volontiers la nuance d’intimité dégagée par le tutoiement, mais ceux qui n’ont pas encore pénétré dans cette amitié de Dieu risqueront de ne pas y mettre suffisamment de respect ».

L’auteur de cette petite étude sur les traductions liturgiques est un fervent partisan du vouvoiement de Dieu dans les prières en français et se prend à rêver d’une liturgie où Dieu serait vouvoyé. Ce qui serait d’ailleurs plus conforme au génie de la langue française (les Hollandais et les Catalans continuent à utiliser dans la liturgie le pronom personnel de majesté). Mais puisqu’il semble impensable – mille fois hélas ! – de revenir chez nous au vouvoiement dans la liturgie (à moins que…), il faudrait dans ce cas créer un véritable tutoiement liturgique.


Un philosophe catholique disait un jour, en parlant de l’Église de France : « Quelle est donc cette maison de fous où l’on tutoie le patron et où l’on vouvoie les domestiques ! »


En effet, on dit « Gloire à toi, Seigneur » mais « Et avec votre esprit ».


Or il serait bon d’adopter un tutoiement liturgique pour tous, comme en Allemagne, en Espagne ou en Italie où l’on tutoie liturgiquement le prêtre, l’évêque et même le Pape (p. ex. Der Herr sei mit euch. / Und mit deinem Geiste – Il Signore sia con voi. / E con il tuo spirito – El Señor esté con vosotros. / Y con tu espíritu). 


Et il serait même bon, lorsque le « tu » désigne Dieu, de l’écrire avec une majuscule (Tu, Te, Toi, Ton, etc.). On pourrait donc avoir « Et avec ton esprit » en s’adressant au prêtre célébrant, mais « Que Ton nom soit sanctifié » en s’adressant à notre Père du ciel.


D’une manière générale, il serait peut-être bon, afin de marquer typographiquement la majesté divine, d’employer des majuscules pour les pronoms personnels et pour les pronoms et adjectifs possessifs se rapportant à Dieu :

Celui qui Me mangera vivra par Moi.


…sur ceux qui Le craignent ;


…saint est Son nom ;


…que Ta volonté soit faite.

Les traducteurs s’abstiendront de traduire certains mots ou expressions qui n’ont pas à être traduits.

Il conviendra d’appliquer le principe suivant :


ce que le Missale Romanum en latin n’a pas estimé devoir traduire, que le Missel Romain en français ne le traduise pas non plus :

Amen – Alleluia – Hosanna sont restés tels quels.

Kyrie, eleison de même que Sabaoth devraient également rester non traduits.

Curieusement, le mot Amen était autrefois traduit par Ainsi soit-il. Depuis que la liturgie a été traduite en français, le mot Amen n’est plus traduit…

                   


Les traducteurs ne ménageront pas leur peine pour étudier scientifiquement  l’oraison dominicale (prière du Seigneur) avant de la traduire.

Il existe un ouvrage savant qu’il est nécessaire d’étudier avant de se lancer dans la traduction du Pater. C’est la thèse de doctorat de l’abbé Jean Carmignac Recherches sur le Notre Père (éd. Letouzey, 1969, 608 p.).


A défaut de cet énorme ouvrage scientifique, on consultera son résumé accessible au grand public : A l’écoute du Notre Père (éd. François-Xavier de Guibert, 1984, 124 p.).

La version actuelle du Notre Père serait à revoir entièrement, mais particulièrement la 6e demande : et ne nos inducas in tentationem.

Voici ce qu’en dit le Catéchisme de l’Église Catholique (§ 2846) :


Haec petitio radicem attingit praecedentis, quia peccata nostra fructus sunt consensus tentationi. Patrem nostrum rogamus ne nos in eam « inducat ». Difficile est vocem Graecam uno vertere verbo: haec significat « ne permittas intrare in », (cf. Mt 26, 41) « ne sinas nos tentationi succumbere ». « Deus enim non tentatur malis, ipse autem neminem tentat » (Iac 1, 13), vult e contra nos a tentatione liberare. Eum precamur ne nos sinat ingredi viam quae ad peccatum ducit. In colluctationem incumbimus inter « carnem et Spiritum ». Haec petitio Spiritum implorat discretionis et roboris.


Cette demande atteint la racine de la précédente, car nos péchés sont les fruits du consentement à la tentation. Nous demandons à notre Père de ne pas nous y «  induire ». Traduire en un seul mot le terme grec est difficile : il signifie «  ne permets pas d’entrer dans » (cf. Mt 26, 41), «  ne nous laisse pas succomber à la tentation ». « Dieu ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne » (Jc 1, 13), il veut au contraire nous en libérer. Nous lui demandons de ne pas nous laisser prendre le chemin qui conduit au péché. Nous sommes engagés dans le combat «  entre la chair et l’Esprit ». Cette demande implore l’Esprit de discernement et de force.


Grammaticalement parlant, la phrase ne nos inducas in tentationem ne pose pas de problème. On pourrait traduire ainsi : ne nous induis pas dans la tentation (dans la tentation plutôt que en tentation, cf. à ce sujet les remarques pertinentes de l’abbé Carmignac).


Mais est-ce bien ce que Jésus a voulu dire ? Il semble bien que non, et l’abbé Carmignac, à partir de la grammaire hébraïque, le démontre brillamment.


Mais restons-en au latin.


Le gros Gaffiot (comprenez le gros dictionnaire latin-français de Félix Gaffiot) indique, pour le verbe inducere (acception 7. a) : introduire, faire entrer.


Si, dans la traduction ci-dessus, on remplace le verbe induire par l’expression synonyme  faire entrer, on devra se poser la question suivante : doit-on faire porter la négation sur faire ou sur entrer ?


Autrement dit, faudra-t-il comprendre :


    ne nous fais pas entrer dans la tentation


ou bien


    fais que nous n’entrions pas dans la tentation ?

Ceux qui connaissent bien les nuances de notre langue verront tout de suite la différence. Et le Catéchisme de l’Église Catholique (cf. extrait ci-dessus) nous indique la bonne réponse : c’est la deuxième formulation qui est la meilleure.


Et si l’on se réfère à ce que Jésus disait à Ses disciples durant Sa passion :


Veillez et priez pour ne pas entrer dans la tentation (Mt 26, 41),


on comprend sans peine que l’expression « entrer dans la tentation » signifie y succomber.


Nota : pour cette 6e demande du Notre Père, la plupart des langues européennes traduisent littéralement le latin (le décalquent) :

italien :                 non c’indurre in tentazione


corse :            ùn ci induce micca in tentazione


anglais :         lead us not into temptation


néerlandais :        leid ons niet in bekoring


danois :                led os ikke ind i fristelse


norvégien :        led oss ikke inn i fristelse


allemand :          führe uns nicht in Versuchung


luxembourgeois :        féier eis nët an d’Versuchung

Seules les langues de la péninsule ibérique ont une traduction ressemblant à l’ancienne traduction française (ne nous laissez pas succomber à la tentation) ou à la traduction (non officielle) berrichonne (ne nous laissa pas tomber dans la tentation) :

espagnol castillan :     no nos dejes caer en la tentación


portugais :           não nos deixeis cair em tentação


                                (ne nous laisse pas tomber dans la tentation)

catalan :                no permeteu que nosaltres caiguem a la temptació


                       (ne permettez-pas que nous tombions dans la tentation)

Nota bis : Pourquoi la version française actuelle est-elle si gravement fautive ? Tout simplement parce qu’elle n’est ni un décalque du latin (inducere / induire), ni une traduction fondée sur une exégèse approfondie, cherchant à rendre le mieux possible la pensée de Notre-Seigneur, mais une interprétation. Le malheur est que cette interprétation attribue à Dieu ce qui est le propre du démon. N’ayons pas peur du mot : cette interprétation est blasphématoire.


Si l’on demande à Dieu ne nous soumets pas à la tentation, c’est qu’on L’estime capable de nous y soumettre. Or, qui soumet les hommes à la tentation sinon le démon, appelé à juste titre le Tentateur ?

Le Catéchisme de l’Église Catholique renvoie à ce verset de l’épître de saint Jacques :


Nemo, cum tentatur, dicat: «  A Deo tentor » (Iac 1, 13a).


Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise : « C’est par Dieu que je suis tenté » (Jc 1, 13a).

Nota ter : L’Association des Amis de l’Abbé Carmignac propose la très belle traduction suivante :

Garde-nous d’entrer dans la tentation.

Cette traduction, sans doute très fidèle à la pensée de Jésus, a en outre le mérite de rappeler l’une des dernières recommandations du Seigneur à Ses disciples :

(Veillez et) priez pour ne pas entrer dans la tentation (Mt 26, 41 ; Mc 14, 38 ; Lc 22, 40).

En conclusion :


Le très grand auteur dramatique français du XVIIe siècle Pierre Corneille fut aussi un grand latiniste et traducteur de textes religieux et liturgiques. On lui doit, entre autres, les traductions suivantes :


L’Imitation de Jésus Christ en alexandrins ;

Les psaumes du Bréviaire Romain ;

Les hymnes du Bréviaire Romain ;

Les vêpres et complies des dimanches ;

L’office de la Sainte Vierge ;

etc.

Corneille a réussi ce tour de force de créer des textes liturgiques à usage privé dans un français plus beau encore que l’original latin. Certes, le français du XVIIe siècle n’est plus tout à fait le nôtre, mais ce sera justement aux actuels traducteurs de la liturgie de relever ce défi qui consistera à créer un véritable langage liturgique français qui devra être, sinon plus beau, du moins aussi beau ou presque que l’original latin.

 

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