Les Tentes de Jacob (XIème dimanche per annum)

On ne donne plus beaucoup dans le triomphalisme aujourd’hui. Si, jadis, on vantait la solidité des institutions ecclésiales, la doctrine restée inchangée pendant des siècles, la résistance à tous les pouvoirs persécuteurs, les fruits de civilisation et de sainteté, on est devenu plus modeste quand on parle de l’Eglise à présent. Trop peut-être. A entendre certains, l’histoire de l’Eglise ne serait qu’une longue suite de bévues et de compromissions, ce qui est une manière bien partiale de voir, que sont loin de partager des historiens sérieux, même parmi les non catholiques. A force  d’accepter le regard négatif du monde qui nous entoure, on finit par le faire nôtre, au dépend de toute raison et de toute justice. La démarche de repentance entreprise par Jean-Paul II ne comportait rien de tel, il s’agissait de pouvoir reconnaître les défaillances de certains chrétiens, pour mieux mettre en valeur l’œuvre de l’Esprit qui soutient et embellit sans cesse l’Eglise.

On est frappé, à lire les textes anciens, ceux de l’Ecriture et ceux des premiers Pères de l’Eglise, de sentir le ton étonnamment louangeur avec lequel ils parlent de l’Eglise. Pourtant celle-ci de leur temps était bien peu de chose : quelques milliers, dizaines de milliers tout au plus, de croyants répartis autour du bassin méditerranéen, parmi lesquels tout le monde n’était pas un exemple de vertu (il suffit de rappeler la fraude d’Ananie et de Saphire racontée dans les Actes des Apôtres chapitre 5). Pourtant cette Eglise, elle est, au dire de saint Pierre : « la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s'est acquis »  (1re lettre de Pierre 2,9), elle réalise les lointaines promesses de l’Exode que nous lisons ce dimanche. Saint Jean parle dans sa deuxième lettre de la « Dame élue » (v.1) pour désigner la communauté locale à laquelle il s’adresse, ce qui ne l’empêche pas d’émettre conseils et reproches à son endroit. Saint Ignace d’Antioche, quant à lui, profite de chacune de ses lettres pour faire l’éloge des Eglises qui l’accueillent. Pour parler l’Eglise de Rome (« celle qui préside dans la région des Romains »), il n’a pas d’expression assez élevée : «  digne de Dieu, digne d’honneur, digne d’être appelée bienheureuse, digne de louange, digne de succès, digne de pureté, elle qui préside à la charité, qui porte la loi du Christ, qui porte le nom du Père ».

Il nous faut absolument retrouver ce regard de foi et d’amour sur l’Eglise. Il ne s’agit pas d’être naïfs et de croire que tout est bien, que les décisions sont toujours prises pour le mieux par les hommes les plus compétents, cela n’est pas vrai. Il y a parmi les chrétiens, les prêtres, les religieux la même proportion de gens limités, faibles et timbrés que dans le reste de la société. Ce qui est extraordinaire, c’est que Dieu avec ce matériau fait son Eglise, le Temple saint de sa gloire, qu’il en tire des saints et des martyrs, qu’il lui permet de lui rendre un culte sur toute la face de la terre, d’enseigner la seule Vérité confiée aux hommes, qu’il suscite en elle, malgré toutes les lacunes, une charité qui tient ensemble des multitudes d’hommes et de femmes que tout devrait séparer, qu’il instaure une mystérieuse continuité au fil de l’histoire qui nous relie directement à l’origine.

Il est arrivé aux chrétiens déçus par leur Eglise de rêver à une communauté idéale à venir, ou de penser que la seule vraie Eglise était céleste et n’avait que de lointaines connexions avec celle de la terre. Gardons-nous de cette erreur, elle ne peut que nous rendre aveugle sur la splendeur que Dieu nous donne dès maintenant.

Michel GITTON

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