Les lecteuses – encore !

Suite aux nombreux retours positifs et aux questions posées sur notre sujet « les lecteuses », pour approfondir notre réflexion, je vous propose un texte de dom Bernard Botte,  Le  Mouvement liturgique,  Témoignage et souvenirs, Desclée, 1973.

Botte

Quelques mots sur l’auteur : Dom Bernard Botte (1183-1980), moine puis abbé du Mont-César, a collaboré longtemps au premier Centre de pastorale liturgique, (devenu ensuite CNPL – Centre National de Pastorale Liturgique puis SNPLS – Service National de Pastorale Liturgique et Sacramentelle) dès 1948 ; il a organisé des sessions d’études liturgiques à Vanves, et s’est impliqué depuis le début dans les conférences oecuméniques à l’Institut orthodoxe Saint Serge à Paris. On admet en général que c’est dom Botte qui a été à l’origine de l’insistance de la Constitution de Vatican II « De Sacra Liturgia » sur l’idée qu’un renouveau liturgique ne servirait à rien sans une formation liturgique sérieuse des prêtres. Nommé en 1956 premier directeur de l’Institut de Liturgie de Paris, il en est resté à la tête pendant 8 ans et y a laissé une emprunte profonde.  Egalement membre du Consilium pour la réforme de la liturgie après le Concile, il est l’auteur des prières d’ordination des évêques. Et c’est justement des ordres et de leur réforme dont il parle dans ce texte que nous vous proposons ci après.

Une fois réglé le problème des ordres majeurs, il fallut bien aborder celui des ordres mineurs. On m’avait empêché d’en parler dans mon premier rapport, mais rien ne m’empêchait de poser le problème, à titre privé, dans un article de revue. J’exposai donc ma position dans les Questions liturgiques. Je prévins loyalement mon supérieur, dom Baudouin de Bie, que cet article serait probablement mal accueilli à Rome et qu’il risquait d’avoir quelque difficulté. Mais il m’approuva sans réserve. Mon opinion était – et est toujours – que les ordres mineurs ne répondent plus aujourd’hui à une réalité et qu’ils ne sont plus qu’une fiction juridique. [Dom Botte parle bien sûr de l’époque précédant la réforme des ordres mineurs, dans l’intervalle entre la promulgation de la constitution sur la liturgie de Vatican II et le Motu Proprio de Paul VI, 1964-1972] L’office de portier n’est plus exercé par des clercs et les exorcistes ne peuvent exorciser rien ni personne. L’office de lecteur répond encore à un usage vivant et on peut le maintenir, mais il faut alors conférer cet ordre à ceux qui l’exercent réellement dans la plupart des églises et non aux clercs qui restent dans leur séminaire. [rappelons cependant qu’à l’époque, le lecteur ne lisait pas, puisque c’était le sous-diacre qui en était chargé…] Enfin l’ordre d’acolyte est exercé depuis des siècles par des jeunes gens ou de jeunes enfants. Il est ridicule de le conférer à des séminaristes au moment où ils vont cesser de l’exercer, à la veille du sous-diaconat, alors qu’ils ont servi la messe depuis de longues années. Il y a divorce entre les fonctions et les ordres. [Notons également que la le Concile Vatican II, dans Sacrosanctum Concilium, au numéro 28 précise : 28. In celebrationibus liturgicis quisque, sive minister sive fidelis, munere suo fungens, solum et totum id agat, quod ad ipsum ex rei natura et normis liturgicis pertinet. Dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques. Ce divorce entre fonctions et ordres, que l’on souligne aujourd’hui comme résolu par la réforme des ordres, nous le verrons, est loin d’être réglé…]

Quant aux raisons invoquées pour le maintien des ordres mineurs, elles ne résistent pas à un examen sérieux. On parle d’une tradition vénérable qui remonterait aux premiers siècles de l’Église. C’est faux. Toute cette législation repose sur un document apocryphe, une fausse décrétale du VIIIè siècle, attribuée au Pape Caius du IIIè siècle. Les Pères du concile de Trente croyaient encore à son authenticité, mais ce n’est plus possible au temps de Vatican II. Les documents authentiques donnent une autre image. Les ordres mineurs répondaient à des fonctions réelles, utiles à la communauté, sans que les titulaires aspirent au sacerdoce. Il est vrai qu’avant d’accéder au sacerdoce, il fallait passer par l’un ou l’autre degré inférieur. Mais c’étaient des stages effectifs dans des fonctions réelles, et non un passage fictif dans tous les ordres. Il est probable d’ailleurs que les ordres de portier et d’exorciste étaient tombés en désuétude à Rome après le Vè siècle. Un autre argument en faveur des ordres mineurs était qu’ils constituaient une bonne préparation au sacerdoce. C’était peut-être vrai il y a 50 ans, ce ne l’est plus aujourd’hui. Les jeunes sont plus exigeants que nous l’étions à leur âge, et ils ont raison. Ils n’acceptent pas volontiers des usages qui ne leur paraissent pas authentiques et qui sentent la fiction. Et ils sont bien dans l’esprit de Vatican II qui nous a demandé de rendre aux rites leur vérité. En publiant cet article, j’espérais susciter une discussion qui fit avancer le problème. Il n’en fut rien. Les partisans des ordres mineurs ne répondirent pas, sans doute parce qu’ils n’avaient pas grand-chose à répondre, et ceux qui partageaient mon opinion gardèrent un silence prudent. Quand le problème se posa devant le Conseil, on se trouva dans une situation délicate. Normalement, la question relevait de la compétence du groupe dont j’étais relator. Mais j’avais pris position publiquement et on ne pouvait s’attendre à ce que je change d’opinion. D’autre part, si je présentais un rapport dans le même sens que mon article, je me heurterais au même veto qui avait arrêté mon premier rapport. Pour sortir d’embarras, on créa une nouvelle commission présidée par l’évêque de Livourne. On m’invita à en faire partie, mais je refusai. Je savais d’avance qu’on rechercherait une de ces solutions diplomatiques qui sont censées satisfaire tout le monde et qui ne satisfont personne. Il y a quatre ordres mineurs. Certains veulent les garder, les autres les supprimer. On coupe la poire en deux : on en supprime deux, on en garde deux. C’est bien ce qui arriva. On proposa de garder deux ordres, celui de portier qui serait conféré aux sacristains et celui d’acolyte pour les séminaristes. Quand on présenta ce projet au Conseil, je me permis de demander aux évêques présents s’ils étaient disposés à conférer l’ordre de portier aux sacristains dans leur diocèse. Ma question souleva un rire qui suffit à montrer l’irréalisme de ce projet. On en resta là. [Notons aussi que dans ce premier projet… On avait une disparition du lecteur ! ]

Il y a quelques années, je reçus une lettre du cardinal Samoré, Préfet de la Congrégation des Sacrements. Il me demandait mon avis sur un problème qui lui était posé par une lettre du Secrétariat du Pape, dont il me donnait une copie. L’évêque de Rottenburg devait ordonner onze diacres mariés et il avait demandé au Pape la dispense de la tonsure, des ordres mineurs et du sous-diaconat. Vu l’urgence, le Pape avait accordé la dispense par télégramme, mais il demandait au Cardinal de lui fournir un rapport sur ce qu’il fallait faire dans des cas semblables. Dans sa lettre, le cardinal Samoré me faisait savoir que la Congrégation des Sacrements ne voyait aucun inconvénient à l’abrogation des ordres mineurs, qui ne représentaient plus aucun intérêt pour la vie de l’Église. J’envoyai donc au Cardinal un rapport dans lequel je proposais de garder comme seul ordre mineur le sous-diaconat. Il avait été exclu, par la Constitution apostolique Pontificalis Romani, de la liste des ordres majeurs et, par le fait même, il n’engageait plus au célibat. D’autre part, cet ordre est universel et il a des fonctions liturgiques propres. Je reçus les remerciements du cardinal Samoré avec un chèque de 10 000 lires, puis ce fut le silence pendant un certain temps. Un beau jour, je reçus un projet de décret. L’essentiel peut être résumé en peu de mots. Les ordres de portier et d’exorciste seraient abolis. Les ordres de lecteur et d’acolyte seraient maintenus, mais ils ne pourraient être conférés qu’à ceux qui se préparent au sacerdoce. Le sous-diaconat serait supprimé, mais les fonctions du sous-diacre seraient remplies par l’acolyte, «comme on le fait depuis longtemps en Orient». C’est évidemment une solution diplomatique analogue à celle qui avait été proposée au Conseil. [Avec le recul, 50 ans après nous nous rendons bien compte que c’est en fait le 2ème projet, qui au final ne sera pas non plus retenu par Paul VI, et qui suscite l’ire de dom Botte, qui est en fait mis en oeuvre aujourd’hui en France !] La suppression du portier et de l’exorciste s’imposait, et on s’étonne qu’il ait fallu attendre si longtemps pour qu’on s’en aperçoive. Le maintien du lecteur se justifierait si cet ordre pouvait être conféré à ceux qui en remplissent habituellement les fonctions. Mais si on réserve l’ordination de lecteur aux clercs enfermés dans leur séminaire, nous retombons dans la pure fiction. Il en est de même de l’acolytat. Il est évident que les fonctions propres de l’acolyte continueront à être exercées par des enfants ou des jeunes gens. Mais ce qui me dépasse, c’est ce qui est dit du sous-diaconat, C’est un ordre ancien et universel. Le sous-diacre a un vêtement propre, la tunique, et des fonctions bien définies : il lit l’épître à la messe solennelle, il assiste le prêtre à l’autel, il porte la croix en procession. Ces fonctions subsistent, mais l’ordre est supprimé et les fonctions sont transférées à l’acolyte, qui devient ainsi une sorte d’homme-orchestre, chargé de missions incompatibles entre elles. Mais le comble, c’est l’appel qui est fait à l’usage oriental. Il est impossible que les fonctions du sous-diacre soient confiées à l’acolyte en Orient, pour la bonne raison qu’il n’y a pas d’ordre d’acolyte. Ce qui est vrai, c’est que le sous-diaconat y est resté ordre mineur. Je ne puis expliquer cette singulière mesure que par une confusion. Le sous-diaconat est lié, dans l’usage latin, à l’engagement dans le célibat. Le rédacteur du projet a sans doute voulu éviter d’engager prématurément des jeunes gens dans l’obligation du célibat, mais il n’a pas vu que cette obligation n’existe plus. C’est peut-être un peu de ma faute. Dans la rédaction de la Constitution Pontificalis Romani – que j’ai préparée avec le Père Lécuyer -, nous avons estompé la réduction du sous-diaconat au rang d’ordre mineur et ses conséquences canoniques. Nous n’avons pas parlé explicitement du sous-diaconat, mais simplement déclaré que désormais ne seraient plus considérés comme ordres majeurs que l’épiscopat, la prêtrise et le diaconat. Canoniquement, c’est parfaitement clair : il est évident que le sous-diaconat n’est plus ordre majeur; par le fait même, l’obligation du célibat tombe, car il n’était imposé, aux termes du droit, que parce que le sous-diaconat était inclus dans les ordres majeurs. Mais un lecteur superficiel pouvait ne pas s’en apercevoir. Ce projet de décret fut envoyé aux Conférences épiscopales pour information. Je ne crois pas qu’il ait soulevé beaucoup d’enthousiasme. J’avais écrit ce qui précède le 9 septembre 1972.

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Le 11 du même mois, je reçus une lettre du cardinal Samoré accompagnant un document pontifical qui devait être promulgué le 14. C’était un Motu proprio de Paul VI, réglant le problème des ordres mineurs. [Il s’agit de Ministeria Quaedam] Ce n’est pas sans quelque appréhension que j’en pris connaissance, mais je fus vite rassuré. La perspective a complètement changé; On est enfin sorti de la fiction juridique pour revenir à la vie de l’Église et à la pastorale. Il n’y a plus, au sens propre, d’ordres mineurs. Ceux de portier, d’exorciste et de sous-diacre sont abolis. Quant au lecteur et à l’acolyte, ils sont maintenus, mais ils ne sont plus comptés parmi les ordres cléricaux. Ce sont simplement des ministères, c’est-à-dire des services, qui peuvent être confiés normalement à des laïcs qui n’aspirent pas au sacerdoce. Il conviendra sans doute que les séminaristes s’acquittent également de ces services, mais c’est accidentel. Ces services ont une valeur en eux-mêmes, pour la vie de chaque Église, et leurs fonctions ont été élargies : le lecteur devient l’animateur de l’assemblée, l’acolyte remplit les fonctions du sous-diacre et devient le ministre extraordinaire de la communion. On voit le parti que pourront tirer de ces nouvelles dispositions les curés des paroisses. Je n’ai qu’un regret : c’est qu’on ait préféré l’appellation d’acolyte à celle de sous-diacre. Car, contrairement à l’acolytat, le sous-diaconat apparaît comme universel, aussi bien en Orient qu’en Occident. Mais ce n’est, somme toute, qu’une question de mots. [Le texte de dom Botte s’arrête là ; mais on voit bien qu’en réalité, il regrette de façon profonde qu’on n’ait pas tenu compte de ses remarques. Il insiste sur l’idée que ce ne sont que des mots. L’acolyte dans Ministeria quaedam, doit être lu comme « sous-diacre » ; mais nous en avons déjà parlé dans nos pages…  Et par ailleurs, comme déjà souligné, dom Botte a beau se réjouir du « changement complet de perspective » par rapport au 2ème projet qu’il qualifie de « fiction juridique », c’est bien ce projet là qui en réalité est mis en oeuvre jusqu’à aujourd’hui, a minima en France, et rappelons le contre le Motu Proprio de Paul VI et les avis d’un des plus brillants promoteurs du mouvement liturgique…]

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Institution à l’acolytat au séminaire d’Ars
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L’acolytat et le lectorat pour les seuls candidats aux ordres… Une « fiction juridique » pour dom Botte, personnage central de la réforme liturgique de Vatican II, et rédacteur de la prière d’ordination des évêques d’après Vatican II.

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