Les Heures Grégoriennes : un témoignage

Nous reproduisons ici une intervention prononcée lors du colloque de présentation des Heures Grégoriennes, le 1er décembre 2008, à la maison de la conférence des évêques de France, en présence de nombreux prêtres, religieux et de deux évêques : Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse, et Mgr  Mgr Maurice Le Bègue de Germiny, évêque de Blois.

Pourquoi des fidèles laïcs attendaient-ils les Heures Grégoriennes ?

Don Jean-Marie et don Thomas ont demandé à un humble laïc de donner un « témoignage » sur les Heures grégoriennes. Je suis donc ici cet après midi, devant cet auditoire pour redire, je pense avec tous ceux qui sont présents, à quel point j’apprécie la Communauté Saint Martin, Solesmes et Flavigny, grâce à qui nous avons en main cet ouvrage exceptionnel….

Mais je pense que j’abuserais de votre temps à tous si je me contentais de proférer des congratulations.  Ce n’est certainement pas l’objectif de mon intervention en ces murs. Je viens, en mon nom propre, certes, mais surtout au nom de tous les baptisés qui ne sont pas astreints à l’office au chœur, m’expliquer sur une chose : en quoi les Heures Grégoriennes sont intéressantes pour les fidèles laïcs ?

Nous avons devant nous un livre avec l’ensemble de l’office diurne, en latin-français, avec une notation grégorienne. Soulignons si cela ne l’a pas déjà été fait à quel point ce fut une prise de risque – que ce soit au niveau financier mais aussi au regard de l’énergie dépensée – pour la Communauté Saint Martin de se lancer dans une entreprise de plusieurs années avant d’obtenir le résultat voulu. Soulignons aussi que le fait même de publier ce qui est en fait un antiphonaire romain avec traductions françaises est une idée tout à fait incongrue, dans le contexte actuel. Et puis, est il est bien raisonnable, aujourd’hui au XXI° siècle de se lancer dans l’édition d’un livre liturgique en latin – français, alors même que le latin n’est plus ou presque plus enseigné dans les écoles, et que le grégorien a depuis 40 ans pratiquement disparu de toutes les paroisses ?

Je suis grégorianiste, fondateur d’un petit ensemble amateur, la schola saint Maur. Nous chantons dans un certain nombre de paroisses de la région parisienne, et nous avons la chance d’être accueillis par des curés, qui – il faut bien le dire – n’ont pas froid aux yeux… Chanter une messe ou un office avec du grégorien, mais avec l’ordo post-conciliaire, c’est s’attirer les foudres de tous : mettons les pieds dans le plat. Cela mécontente la « droite » (quitte à faire du grégorien, faites donc du « traditionnel » !), et cela mécontente la « gauche » (quoi, en latin ? Mais on n’y comprend rien ! Et en plus vous donnez des gages aux traditionnalistes). On voit bien à quel point notre position, qui, – réjouissons-nous -, est aussi celle de la Communauté Saint Martin, de Solesmes et de Flavigny (oui, oui, de Kergonan aussi), dérange, ennuie, et est perçue comme suspecte.

Le point de vue du fidèle ordinaire

C’est une des raisons pour laquelle nous attendions la publication de cet ouvrage. Non seulement parce qu’il est complet (on peut suivre avec un seul volume l’office entier, avec les hymnes, antiennes, psaumes, leçon brèves, répons, preces, collectes) pratique (pas de renvois de pages), et beau : une reliure magnifique, un papier de belle couleur, des caractères soignés dans le plus petit détail, et des partitions restituées de façon sublime.

Mais voici une autre raison : ce qui nous réjouit surtout dans l’édition de ce livre, c’est avant tout la page de garde, portant la signature du Préfet de la Congrégation du culte divin. Puisque j’en suis aux déclarations publiques d’amour, voilà je le dis : Cardinal Arinze, je vous aime ! Et pourquoi la signature que vous avez mis au début de ce livre est elle aussi importante, M. le Cardinal ? Parce que l’Eglise attendait depuis 40 ans de retrouver sa voix. Comprenez-moi bien : je ne suis pas en train de dire qu’il fallait publier un livre quoi soit une sorte de conservatoire d’une tradition grégorienne, sans laquelle l’Eglise ne serait plus l’Eglise. Ce que je suis en train de dire, c’est que le chant grégorien, pour des simples fidèles laïcs ordinaires est à n’en pas douter la matrice, le modèle, le creuset de toute musique liturgique, et spécialement celle de l’office. N’ayons pas peur des mots : le Saint Père dans sa constitution apostolique « Laudis Canticum », nous disait en 1970 : « La prière de la Sainte Eglise étant donc rénovée et restaurée complètement selon sa très ancienne tradition et en tenant compte des besoins de notre temps, il est très souhaitable qu’elle imprègne, vivifie, pénètre profondément toute la prière chrétienne, qu’elle l’exprime et qu’elle l’alimente efficacement toute la vie spirituelle du peuple de Dieu. ». Que s’est il passé depuis ? La prière de l’Eglise, c'est-à-dire la liturgie et plus particulièrement la liturgie des heures a-t-elle profondément pénétré la piété des fidèles ? Nous sommes  bien obligés de faire un constat amer : il n’en est rien. Un prêtre me disait très récemment qu’aujourd’hui dans l’Eglise, il vaut mieux organiser une session de guérison intérieure qu’une formation à la psalmodie, si l’on veut avoir un succès pastoral. Et pourtant. Certaines personnes dans l’Eglise ne s’y sont pas trompées. Contre tous, contres les différentes « sensibilités », contre l’esprit du monde, contre la pastorale de court terme, nous avons – que dis-je l’Eglise tout entière ! – a enfin aujourd’hui officiellement retrouvé sa voix. Enfin, le « bréviaire » n’est plus, une sorte de dévotion à connotation psychique dont certains, par acquis de conscience se libèrent avec grande souffrance. Je ne dis pas qu’il n’ya pas d’héroïsme et d’ascèse à réciter les psaumes et les hymnes dans PTP. Bien au contraire. Mais l’office divin est conçu, en tant que partie prenante de la liturgie, pour être chanté, et chanté publiquement. Car au-delà de la question de savoir si c’est un livre en latin ou noté en grégorien, il faut bien comprendre une chose : c’est un livre de chant pour l’office, chose qui n’existait pas jusqu’ici avec l’office post-conciliaire. Il est en effet pour le moins curieux qu’on ait tant poussé depuis 40 années l’idée du chant des fidèles à la Messe et qu’en même temps on n’ait rien proposé de facile et pratique pour l’office. J’ai souvent chanté l’office en Français (ce n’est pas un péché … Si ?). J’ai toujours constaté que cela ne « fonctionnait » pas tout simplement parce qu’on n’avait jamais composé jusqu’ici des tons de psaumes qui soient à la fois beaux et simples. Que les antiennes, faute d’exemplaires suffisants du fameux volume « chanter l’office » étaient la plupart du temps improvisées et… banales. Que les mélodies des hymnes étaient d’un ennui prodigieux. Bref, que pour toutes ces raison, il n’était pas raisonnable de proposer ce type de célébration comme quelque chose de structurant, au niveau pastoral, pour une paroisse. Cela n’intéresse que quelques veilles dames, … dont – certes –  j’admire la piété et l’héroïsme. Or, la liturgie, en particulier la liturgie des heures, est réellement et proprement la réplique du séisme eucharistique, et non pas un exercice dévotionnel. Combien de paroisses la pratiquent – elles la liturgie des heures de cette façon ? Il est une réalité théologique que peu de personnes comprennent, qui a été admirablement expliqué par Paul VI dans Laudis Canticum (1970) « Dans des lieux et des circonstances déterminées, [la liturgie des heures] est […] devenue, sous la présidence du prêtre, comme le complément nécessaire de tout le culte divin exprimé dans le sacrifice eucharistique, pour imprégner toutes les heures de la vie des hommes. » Paul VI dans son magistère, ne fait en fait que paraphraser dom Guéranger, l’initiateur du mouvement  liturgique qui a abouti aux réformes de Pie XII et à Sacrosanctum Concilium : « Pourquoi l’Office divin entourant la Messe ? . – C’est le diamant enchâssé dans l’or, le diamant est d’autant plus beau qu’il est ainsi entouré. ». Quel dommage, donc, que l’Eglise n’ait pas su se doter, jusqu’à aujourd’hui d’un livre recensant l’ensemble de son propre répertoire. L’office divin en chant grégorien dans sa forme ordinaire qui est disponible enfin aujourd’hui sera à n’en pas douter l’outil de la réappropriation du chant de l’office dans les paroisses. L’idée n’est d’ailleurs pas forcément de rêver à un office quotidien entièrement chanté en grégorien dans les paroisses. Il est même probablement intéressant de mettre côte à côte un répertoire grégorien et un répertoire en français pour que l’un influence la composition de l’autre. Nous sommes donc à la veille, grâce à la Communauté Saint Martin et au Cardinal Arinze, d’une reprise de possession par toute l’Eglise de sa propre célébration des heures.

Le point de vue du grégorianiste.

Nous cherchons à jouer à plein sur cette complémentarité forte entre l’Office divin et la Sainte Messe. La base de l’apprentissage du chant grégorien, c’est le phrasé, l’articulation, la justesse. Et la meilleure façon de posséder cette technique, c’est la psalmodie. Si jamais il y a une méthode pour chanter, interpréter, et enseigner le chant grégorien, – ce qui reste à prouver – c’est celle là ; il ne peut pas y en avoir d’autre. C’est la raison pour laquelle nous ne manquons aucune occasion de célébrer solennellement des offices. Cela permet d’entrer dans les mystères de la modalité très facilement ; cela permet surtout de s’approprier le contenu de l’Ecriture Sainte en latin, et de façon méditée, mais aussi physique ! Et dans beaucoup de cas, des laudes, des vêpres en grégorien, c’est un grand succès. Nous avons encore le souvenir du chant des vêpres pontificales de la Solennité de la Saint Louis en la cathédrale de Versailles : nous n’avions pas encore les Heures Grégoriennes, mais nous avons chanté l’office romain, à partir de Liturgia Horarum et de la musique de l’antiphonaire monastique. La cathédrale était pleine, l’évêque enchanté. Nous avons chanté les Ténèbres du Samedi Saint, également en forme ordinaire, à Sainte Jeanne d’Arc de Versailles, en Mars dernier…. A la grande surprise de M. le curé, 70 personnes… Sans parler des II° vêpres de l’Avent, que nous avons chantées hier soir en la paroisse sainte Marguerite du Vésinet. Les HG, nous les avons utilisées dès leur parution : le 10 novembre dernier, j’étais sur la route du Cantal pour rejoindre la maison de famille à l’occasion des funérailles de ma mère, décédée subitement quelques jours auparavant. Grâce à une brève halte à Candé, nous avons récupéré nos exemplaires en vue de pouvoir, avec mon père, chanter les laudes des défunts, le matin de l’enterrement… Les Heures Grégoriennes, c’est aussi une possibilité, pour un couple marié, de mettre en œuvre une prière conjugale, et pourquoi pas familiale de façon facile, immédiate, belle… Et efficace. Pas plus tard qu’hier soir, nous recevions un prêtre pour le dîner… Nous avons achevé notre rencontre par le chant des complies. Il s’en est très bien sorti… L’office, c’est le privilège et le devoir du simple baptisé. Pour un « businessman » comme moi qui se déplace aux quatre coins du monde, c’est aussi une façon remarquable d’être uni à NS y compris entre deux réunions, en transit dans un aéroport international, ou de retour à la maison en dehors des horaires de célébration des messes. Non pas que je transporte partout avec moi les HG, qui sont malheureusement un peu trop lourdes, mais je reçois sur mon téléphone, par email, l’ensemble des offices (invitatoire, laudes, tierce sexte none, vêpres complies et même le martyrologe) en latin – français. Pour cela je me permets de vous conseiller un site web que l’abbé Diradourian connaît bien : www.societaslaudis.org

Les Heures Grégoriennes, une rentabilité immédiate !

Mais, dans notre Eglise post 7/7/7, une question vous taraude tous : je vais donc y répondre avant même que vous la formuliez :: après tout, le Saint Père a promulgué un « motu proprio » pour les « gens qui pensent comme nous », c'est-à-dire les gens de « ma sensibilité ». Le grégorien et le latin avec l’ordo du Concile, c’est plaqué, artificiel, ou même une faute de goût… ? D’autres pourraient se demander si, après tout, les quelques paroisses ou communautés qui seraient toujours intéressées par le chant grégorien ne pourraient pas tout simplement continuer à utiliser des livres anciens tels que le Paroissien romain n°800, qui contient la plupart des choses nécessaires à la célébration « paroissiale » de l’office divin en chant grégorien, modulo quelques adaptations, s’il on tient à respecter l’ordo de l’office romain tel qu’il a été défini à la suite du Concile. Ou alors, tout simplement, adopter la forme extraordinaire du rite romain… Ce serait plus simple ? Mais ce serait se tromper sur le véritable objectif des Heures Grégoriennes, qui est tout simplement l’application dans la Foi des demandes du Saint Père et des directives du Concile Vatican II, Concile œcuménique qui pour, la première fois depuis les débuts de l’histoire du rite romain, a « canonisé » un répertoire musical comme le chant propre de ce dernier, le 4 décembre 1963, dans la Constitution « De Sacra Liturgia ». Le Concile avait demandé que soit révisés les livres de chant grégorien et qu’on en fasse paraître une nouvelle édition. C’est exactement ce qu’a fait la Communauté Saint Martin, avec la collaboration étroite de Solesmes, avec un sens de l’à propos exceptionnel, à l’heure où justement à Rome, dans le sillage de Benoît XVI, on assiste à l’éclosion du « nouveau mouvement liturgique » qu’appelait de ses vœux le Cardinal Ratzinger.

Les Heures Grégoriennes, un acte de Foi.

Lancer une nouvelle édition en chant grégorien avec la forme ordinaire du rite romain est un pari pour la Communauté Saint Martin. Pour rappel, cette communauté de prêtres, fondée par l’abbé Guérin dans les années 1970 a eu une intuition profonde : vivre en tant que prêtres et diacres séculiers (ils ne sont pas religieux) au service des évêques, un ministère pastoral en communauté. Et dans cette vie communautaire le plus souvent en paroisse, la liturgie a une place centrale ; elle a toujours été particulièrement soignée à la Communauté Saint Martin, dans son expression latine ou française, mais toujours dans la forme ordinaire du rite romain. Parce qu’« ordinaire » ne signifie pas « banal » ou « commun », mais « conforme à l’ordre des choses ». Insistons bien sur ce point, parce que c’est précisément ce qui nous a le plus séduit en tant que schola grégorienne. Pourquoi privilégions nous la forme ordinaire ? Mais parce qu’elle est celle qui est conforme à la nature, aux choses, à l’ordre. Nous pouvons regretter des tas de choses, faire de la nostalgie, nous lamenter sur le « salutari meo » du Magnificat aux vêpres. Il n’en reste pas moins qu’au-delà de nos petites habitudes prises de façon bien égoïste, ce qui nous comble, c’est de participer pleinement et dans son intégralité à la grande respiration de l’Eglise universelle, avec l’ordo qu’elle promulgue pour tous… Ou plutôt « pro multis » !
Quiconque a déjà expérimenté le chant grégorien dans une paroisse « lambda » s’est rendu compte de sa force d’évocation, de son adaptation naturelle à ce qu’il fait exprimer dans la prière ; il est frappant de constater que malgré toutes les tentatives des siècles passés, le chant grégorien conserve une pertinence non démentie depuis le VIII° ou le IX° siècle. Prophétique, le chant grégorien, qui « dépasse infiniment la musique » (dom Joseph Gajard) a pour fonction de donner une expression cultuelle et culturelle qui dépasse également infiniment les frontières des pays, mais aussi celles des classes sociales. Il fallait donc que le chant grégorien ne fût pas réservé aux moines. Il fallait probablement aussi débarrasser les moines du fardeau d’être un « musée liturgique », sans aucun lien avec ce qui pouvait se célébrer dans les paroisses. Et la Communauté Saint Martin, prêtres séculiers sans complexes et bien ans leur époque, font ce beau cadeau à toute l’Eglise d’expression francophone ; et il faudra que ce travail de titan soit adapté en d’autres langues.

Il fallait que l’Eglise eût un chant. Et que ce soit le chant ordinaire des laïcs comme des clercs. L’Eglise en a été privée, elle respire enfin à nouveau :

Nos temples doivent avoir un chant, autrement ils seraient mornes. Mais nous avons un chant, un chant incomparable. La seconde Personne de la Sainte Trinité est descendue sur la Terre, le Verbe s’est fait chair. Qu’est la seconde Personne de la Sainte Trinité ? Qu’est le Verbe ? Il est tout à la fois le chantre et un chant. Chantre unique qui a donné sa voix à la création toute entière, chant qui ne s’épuise jamais, car Dieu fait tout par son Verbe ; chant que nous redisons sans cesse, car c’est toujours le Verbe de Dieu que redisent les Psaumes. (Madame Cécile Bruyère, Abbesse de Solesmes, octobre 1888).

Gageons que cette idée soit bien comprise par nos pasteurs, et que cette formidable initiative des HG ne soit pas juste perçue comme une façon de donner le change à certains à la suite d’un Summorum Pontificum et de ses effets  perçus comme dévastateurs. Ce serait un manœuvre à courte vue. Parce qu’on peut être liturgiste passionné, y compris en aimant le latin et le grégorien, et considérer que Summorum Pontificum ne nous impacte pas directement. N’ayons donc pas peur d’appliquer Vatican II, et la Constitution Laudis Canticum. Nous avons aujourd’hui l’occasion de redonner sa voix à l’épouse du Christ. Et comme le rappelait le directeur de l’Institut Pontifical de Musique Sacrée de Rome, Mgr Miserachs Grau, dans un document de décembre 2005 intitulé « pour un retour du chant grégorien »: « Qu'une assemblée de fidèles puisse participer à une liturgie […] en chantant les pièces grégoriennes faites pour elle n'est pas seulement souhaitable: c'est l'idéal. Ce n'est pas mon opinion que je formule ici: c'est la pensée de l'Eglise ». Je terminerai donc mon intervention de la façon dont Mgr Miserachs a lui-même conclu son papier :  « C'est le bon moment pour agir: n'attendons plus. »

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