Les diverses sensibilités dans l’Eglise.

Il est devenu de bon ton, parmi les catholiques, de se demander « catholique, oui, mais de quelle sensibilité ? ». Ca n’est parfois pas aussi direct. Il y a aussi « ah, oui, vous faites comme cela, parce que c’est votre sensibilité ». Dans la bouche des prêtres, cela devient : « j’accueille et donne une place égale dans la paroisse à toutes les sensibilités ». C’est un état de fait aujourd’hui, c’est entièrement entré dans l’esprit des gens. Il importe d’être tolérant ou mieux, respectueux pour toutes les sensibilités, qui doivent avoir leur place et apporter leur charisme propre dans l’Eglise.

Nous le savons bien, en tant que schola grégorienne. Notre "sensibilité", c'est justement la prière en langue latine… On voit bien le « bon esprit » qu’il y a derrière cette attitude, et qui n'est probablement pas trop mal inspirée : il s’agit d’accueillir l’autre tel qu’il est, le prendre là où il en est, et dans la mesure du possible, essayer de le conduire progressivement, à la personne du Christ par le sacrement de la Sainte Eglise.

Le problème est bien d’ériger ce principe en système : vous dites ou faites ça, vous pratiquez la liturgie de cette façon, mais c’est parce que c’est votre sensibilité, qui n’est pas la mienne, donc que je ne partage pas. Vous ne pouvez pas m’imposer votre façon de faire puisque je n’ai pas votre sensibilité. Ma sensibilité me permet, m’autorise à pratiquer tel ou tel geste, tel ou tel chant, mais vous ne la critiquerez pas puisque c’est la mienne, tout comme je ne critiquerai pas votre sensibilité, qui vous est propre.

Cette notion de « sensibilité », – on parle parfois de « charisme » particulier -, bref, une sorte de tendance ecclésiale aux contours marqués (la « sensibilité charismatique » ou encore la « sensibilité traditionnelle ») ou non ( !) n’est pas catholique. Pourquoi ? Quand cette notion de « sensibilité » devient exclusive de tout autre. Un exemple simple : « être de sensibilité traditionnelle » veut dire considérer que la messe célébrée dans le rite romain avec des livres millésimés (au plus tard) dans les années 1960 permettent beaucoup plus facilement la sanctification que les livres qui nous sont donnés par l’Eglise aujourd’hui. Ou dit autrement, que les livres du rite romain parus après le Concile Vatican II, ne permettent la sanctification que par défaut. Autre exemple simple : « être de sensibilité charismatique », c’est la plupart du temps considérer que la « vraie louange », c’est de chanter des cantiques rythmés le soir dans une salle paroissiale avec des amis, avoir des « repos dans l’esprit », ou de « parler en langues ». Ou dit autrement, il s’agit de ne pas rater la messe dominicale, bien sûr. Mais encore moins le groupe de prière, où la « au moins », on réussit à avoir « une vraie relation personnelle avec Jésus dans l’Esprit ». Ce sont évidemment deux exemples caricaturaux, et les lecteurs auront eux même rétabli l’équilibre dans ces propos. Mais ces deux exemples sont là pour interroger : quels rapports entretiennent  avec l’Eglise nos groupes ecclésiaux de « sensibilité particulière »?
 La « sensibilité », aux Etats Unis, on appelle ça une « dénomination ». On peut être chrétien de dénomination évangélique ou baptiste. Les protestants sont d’ailleurs frappés de voir la diversité qu’il peut exister entre différents groupes de catholiques : ils se rendent compte qu’être catholique n’est pas exactement être d’une certaine « dénomination », puisque tous se disent catholiques. Il y a pourtant entre certains groupes catholiques autant de différences qu’entre les épiscopaliens et les évangéliques. La question pour les catholiques est donc finalement d’essayer de se définir par rapport à tout cela. Et c’est le mot « sensibilité » qui est largement entré en usage pour « dénomination ».

 Vis à vis de cette réalité, il y a plusieurs attitudes possibles. La plus courante est de considérer que c’est formidable : il y a des catholiques d’une multitudes de « sensibilités » comme il y a des protestants d’une multitude de « dénominations ». Comme il y a plusieurs demeures dans la maison du père, tout va bien et tout est normal. La tolérance entre nous, voire la possibilité de laisser s’exprimer notamment dans les célébrations paroissiales les diverses « sensibilités » permet de se tirer à bon compte de l’imbroglio ecclésiologique. On comprend bien le problème. Il n’y a pas qu’une question de « sens » dans tout cela : C’est une question d’esprit de clocher, d’esprit de chapelle, que dire ? D’esprit de parti.

Et cette notion de « parti » est étrangère au catholicisme, alors même qu’elle est courante dans le protestantisme. L’idée même de catholicisme invite à demeurer sous l’autorité du Pontife romain. Alors évidemment, pas une soumission idolâtre, affectivo-gélatineuse, une soumission au « charisme particulier » encore une fois d’une personne spécifique. C’était l’accusation – parfois fondée – que beaucoup de journalistes – selon leur analyse – envers les jeunes catholiques qui  avaient une relation ambiguë avec la personne de Jean-Paul II. Ce qui est proprement catholique, c’est l’attachement au siège de Saint Pierre, c’est à dire l’affirmation que le Pontife Romain, en tant que successeur du chef des apôtres a une juridiction universelle. Cela n’a rien à voir avec la « sensibilité », cela a un lien avec la Foi, dans la façon d’interpréter la Parole du Christ : « Tu es Petrus et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam ».  Notre soumission au Pontife romain ne s’exerce que de façon indépendante de la personne qui siège sur ce trône.

Cette soumission, si elle est réelle, s’exerce vis à vis de l’ensemble du magistère. Le fidèle catholique s’efforcera donc de prendre à son compte, de comprendre et d’appliquer intelligemment les directives morales, bien sûr, mais aussi liturgiques qui émanent des responsables de l’Eglise en cette matière. La véritable soumission, c’est de comprendre le désir du siège apostolique, et d’en tirer toutes les conclusions. On observe très facilement dans l’Eglise de France (c’est dû à notre code civil « napoléonien ? ») une dérive : la permission donnée sur un point précis – le plus souvent sous la pression d’un groupuscule d’une certaine « sensibilité »  – de façon à la fois expérimentale, conditionnelle, applicable pour des cas particuliers et de façon temporaire  par sollicitude pastorale afin de mieux accueillir certains fidèles pas – encore ! – « très en phase » avec la pratique de l’Eglise – devient une règle de droit et un objet de revendication. On peut encore multiplier les exemples : le plus marquant étant l’exemple récent donné par le porte parole du « Chemin néo-catéchuménal » malgré les remontrances de la Congrégation du Culte Divin. Mais il y  en a d’autres : la communion reçue dans la main, l’accès des femmes au service de l’Autel, mais aussi l’utilisation des livres liturgiques de 1962. Tout cela procède de la même perception ecclésiologique : non seulement mes actions dans le culte sont guidées par mon appartenance à une « sensibilité », mais en plus (et je sais parfaitement justifier ma position par des textes provenant . de Rome !) la Congrégation par le Culte Divin et la Discipline des Sacrements a reconnu officiellement ma position comme valable… On voit bien encore une fois, ici le problème : ce qui est toléré par sollicitude pastorale, parce que cela ne touche pas la Foi elle même, devient une règle absolue de bonne conduite dans la bouche de certains. L’argument ultime dans la bouche de ces personnes est justement que « ça ne met pas en cause la Foi »…
Il est ainsi des gens qui considèrent que certains gestes n’ont pas à être faits, ou au contraire ont à l’être… Deux exemples .
–    Le geste demandé par l’Eglise dans le rite romain devant le Saint Sacrement, c’est la génuflexion. Il s’agit de poser le genou droit par terre, en gardant le buste et la tête droite. En cas d’exposition du Saint Sacrement, il s’agit de mettre les deux genoux par terre. Certaines personnes considèrent que cela n’est pas « conforme à leur sensibilité » de faire comme cela. C’est ainsi évidemment, qu’il est de bon ton de rester debout pendant la consécration alors qu’il est explicitement demandé dans le missel romain de se mettre à genoux de la fin du Sanctus jusqu’au Per ipsum. Il y a une autre variante ; le geste de l’inclination profonde à la place de la génuflexion. Cela fait « plus monastique »…. Mais cela ne le rend pas plus conforme.
–    L’attitude des fidèles pendant le Notre Père : il est devenu assez courant de voir le geste des mains étendues pratiqué un peu partout. L’origine de ce geste est double : la prière de « l’orante » que l’on trouve sur certaines peintures antiques, est celle d’une personne qui invoque le Seigneur les mains étendues. C’est aussi un geste d’origine franciscaine. Toujours est il que ce geste, pendant la Messe, n’est pas celui des fidèles.
La question des gestes des fidèles à la Messe n’est pas innocente. Il est très frappant de constater en dehors de France, dans des sociétés – disons plus traditionnelles – des attitudes beaucoup plus communautaires que dans nos paroisses, en particulier en Afrique. Nous avons des leçons à prendre : l’expression du rite romain jusqu’au mouvement liturgique avait une tendance à privilégier l’attitude individuelle du fidèle par rapport à la liturgie, ou du moins ce qui se passait à l’autel n’avait finalement que peu en commun avec ce qui se passait dans la nef. Aujourd’hui encore, cette attitude générale « de principe » est encore assez présente (même si elle est amoindrie) dans le comportement général des fidèles pratiquant dans les églises bénéficiant du motu proprio « Ecclesia Dei Adflica » : l’attitude des fidèles est assez « libre » (on a parlé récemment sur un site traditionaliste de l’attitude des fidèles pendant l’introït, à la messe chantée, qui est supposée être debout). Le renouveau de la pensée sur la liturgie qui a culminé entre les deux guerres et qui apparaît bien dans la Constitution sur la Liturgie de Vatican II favorise beaucoup plus, semble t’il une gestuelle unanime de l’assemblée. Et une attitude des fidèles très différente dans des moments aussi importants que le Pater ou le Canon est d’autant plus choquante.
(à suivre)

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