Les bons comptes ne font pas (toujours) les bons amis : XXXIIIème dimanche A

Dans le grand triptyque qui conclut dans l’Evangile de saint Matthieu l’évocation de la vie publique du Christ, le premier volet est occupé par la parabole des vierges sages et des vierges folles (que nous n’avons pas lue dimanche dernier, Dédicace oblige), le second par celle des talents, le troisième (ce sera dimanche prochain) par la vision du Jugement dernier et la révélation des mérites et des démérites cachés. Le trait commun de tous ces grands enseignements de Jésus est d’envisager un temps d’attente avant son retour, temps d’absence prolongée du Maître, de l’Epoux, du Roi, pendant lequel les disciples, les amis, les serviteurs ont intérêt à veiller sérieusement à leur conduite, car, au moment imprévu où lui reviendra, il ne sera plus temps de rectifier la position…

 

Le plus curieux avec la parabole que nous lisons ce dimanche, c’est que les consignes laissées par le Maître paraissent plutôt sommaires : « il appela ses serviteurs et leur confia ses biens ». Confier, mais dans quelle intention ? Il semble qu’il ne se soit pas beaucoup expliqué sur la question, s’agit-il simplement d’un dépôt, ou attend-il plus de ses serviteurs ? Certains vont le faire fructifier et d’autres vont le mettre à l’abri. Du point de vue de l’honnêteté, les choses sont égales. Là où elles se séparent, c’est dans l’attitude de cœur à l’égard du Maître : « j’ai eu peur ». Ce qui empêche le « mauvais » serviteur de correspondre à l’intention (non exprimée) de son maître, c’est qu’il n’a pas confiance : « je savais que tu es un homme dur, tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu de grain ». Tout son ressentiment pour le passé ressort d’un coup. Il s’estime victime d’une injustice (pourquoi un seul talent, alors que les autres en ont deux ou cinq ?). Il n’a pas compris la générosité du propriétaire du domaine qui veut associer ses serviteurs à la gestion de son exploitation et leur en faire partager les fruits, il ne se voit que comme un exécutant et refuse de se placer une seconde du point de vue du Maître. Que celui-ci se débrouille avec son bien, puisque de toute façon, ce n’est pas le mien ! Je ne ferai que ce que ce que je suis obligé de faire pour gagner ma vie.

 

Ce malentendu caractérise bien les relations que nous avons souvent avec Dieu. Il y a une obéissance de façade qui est un déni de la bonté du Seigneur. Je le fais, puisque je suis obligé, mais sans chercher à comprendre, sans aller au devant de l’intention du Maître, sans chercher à la prolonger. A jouer ce jeu, nous risquons fort de nous tromper sur ce que Dieu attend vraiment de nous. Il n’a que faire des « prosternements d’esclave », nous dit Péguy. Dans bien des cas, son absence (apparente) nous laisse plus de marge de manœuvre que nous ne l’imaginerions. S’il est monté aux cieux et s’il nous a confiés à l’Eglise en attendant son retour, c’est qu’il y a bien des choses sur lesquelles il n’a pas voulu s’exprimer directement et que nous ne pourrons comprendre qu’en entrant dans une disposition de confiance et d’abandon à son égard.

 

Quelle est ma vocation ? Que dois-je faire de ma vie ? Il y a rarement de réponse toute tracée à ces questions. Si on veut avancer, c’est en accueillant ses dons avec reconnaissance et émerveillement, c’est en cherchant à lui faire honneur en employant tout ce qu’il nous a confié, et d’abord cette intelligence qu’il nous a donnée pour entrer dans ses vues, pour les faire nôtres au lieu de les recevoir de l’extérieur comme une contrainte.

 

Ceci n’est pas un « plus » facultatif, mais le point même sur lequel nous serons jugés. Il faut y réfléchir.

 

Michel GITTON

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