Le souvenir continuel de Dieu

Saint Jean Cassien, Saint Jean Cassien, auteur des premiers siècles dont Saint Benoît s’est entre autres inspiré, nous a livré dans une série de Conférences les secrets de la perfection. On peut y puiser une sève vivifiante pour notre prière et porter de nombreux fruits de science et de vertu. L’extrait très connu que je vous cite plus loin explique selon Saint Jean Cassien quelle est la meilleure arme contre toutes les tentations, la cuirasse impénétrable, le modèle dont nous pouvons nous inspirr sans cesse pour imprimer en nous le souvenir continuel de Dieu (Dixième conférence de Cassien avec l’Abbé Isaac : de la prière).
Il faut avoir un modèle que vous puissiez regarder sans cesse, méditer et vous approprier de manière à vous élever peu à peu à des pensées plus parfaites. Voici cette règle que vous cherchez , cette formule de la prière , que tout religieux qui désire se souvenir continuellement de Dieu, doit s’accoutumer à méditer sans cesse dans son coeur, en en bannissant toute autre pensée ; car il ne pourra jamais la retenir s’il ne s’affranchit de toute inquiétude et de tous soins corporels. C’est un secret que nous ont laissé quelques-uns de nos anciens Pères, et que nous ne disons qu’au petit nombre de personnes qui le désirent avec ardeur.

Cette formule qui vous rappellera toujours Dieu, et dont vous ne devez jamais vous séparer , est celle-ci : « Mon Dieu, venez à mon aide ; hâtez-vous, Seigneur, de me secourir. Deus in adjutorium meum intende ; Domine ; ad adjuvandum me festina. » Ce verset, choisi dans toute l’Écriture, renferme tous les sentiments que peut concevoir la nature humaine ; il convient parfaitement à tous les états et à toutes les tentations. On y trouve l’invocation de Dieu contre tous les dangers, l’humilité d’une sincère confession, la vigilance de la sollicitude et de la crainte, la considération de notre faiblesse, l’espérance d’être exaucé, la confiance en un secours présent et certain ; car celui qui invoque son protecteur est toujours certain de sa présence. On y trouve l’ardeur de l’amour et de la charité , la vigilance contre les piéges qui nous environnent et contre les ennemis qui nous attaquent nuit et jour, et l’âme confesse qu’elle ne peut en triompher sans le secours de son défenseur. Ce verset, pour ceux que les démons tourmentent, est un rempart inexpugnable, une cuirasse impénétrable , un bouclier qui nous couvrira toujours lorsque la paresse , l’ennui , la tristesse , le découragement nous accablent ; il nous empêche de désespérer de notre salut, en nous montrant Celui. que nous invoquons présent à nos combats et entendant nos supplications.

Lorsque les joies spirituelles inondent notre coeur, il nous avertit de ne pas nous élever et nous enorgueillir de ce bonheur que nous ne pourrions conserver sans la protection de Dieu , dont nous implorons sans cesse le prompt secours. Ainsi, dans quelque état que nous nous trouvions , ce verset nous sera toujours utile et nécessaire. Celui qui désire être secouru toujours et en toute chose , confesse qu’il a besoin de Dieu dans la prospérité comme dans le malheur ; car Dieu seul peut le tirer de la peine ou le conserver dans la joie, et, sans son secours , la faiblesse humaine succomberait de toute manière. Si je suis tenté de gourmandise, je désirerai des aliments que le désert ne connaît pas ; et, dans la plus affreuse solitude, je sentirai d’odeur des mets qu’on sert sur la table des rois ; je serai entraîné malgré moi à en souhaiter de semblables. C’est l’occasion de dire : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Je serai tenté d’avancer l’heure du repas , ou j’éprouverai un violent désir d’augmenter la quantité ordinaire de ma nourriture ; je dois dire en gémissant : « Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Les révoltes de la chair m’obligeront à des jeûnes plus rigoureux, mais la faiblesse de mon estomac et l’état de ma santé m’arrêteront ; pour obtenir de pouvoir jeûner ou d’apaiser sans ce moyen les ardeurs de la concupiscence , je recourrai à la prière : « Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » En me mettant à table, à l’heure accoutumée, j’aurai horreur du pain et je voudrai pouvoir me passer de nourriture ; je dirai encore en soupirant : « Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. »

Lorsque je voudrai, par la lecture, fixer mon attention et mon coeur, le mal de tète m’en empêchera ; ou dès la neuvième heure le sommeil m’envahira et me fera pencher sur mon livre, je serai porté à cesser ou à pré-venir l’heure du repos, et la pesanteur de mes yeux me fera entre-couperla récitation des psaumes et de l’office, je crierai encore : « Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Quelquefois , au contraire, le sommeil fuira mes yeux, et le démon, pour me fatiguer, prolongera mes veilles, et m’ôtera, pendant la nuit , toute espèce de repos ; je prierai alors et je dirai en soupirant : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Je lutterai contre les vices et les tentations de la chair, qui tâchent de me séduire au milieu de mon sommeil. Que faire pour empêcher la flamme étrangère de consumer les fleurs odorantes de la chasteté , si ce n’est de crier : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous vous de me secourir. » Si les mouvements de la concupiscence sont apaisés, comment conserver cet état, ou plutôt cette grâce que la bonté de Dieu m’accorde ? je dirai avec ferveur : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » La colère , l’avarice , la tristesse me tourmentent ; je perds cette douceur que je cherchais et que j’aimais tant, et je deviens amer comme le fiel, agité comme la tempête ; je crierai en gémissant : « Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. »

Quelquefois l’orgueil, la vaine gloire me travailleront, et je ressentirai une secrète complaisance en voyant la négligence et la tiédeur des autres ; je combattrai les suggestions dangereuses de l’ennemi , en disant de toute la conviction de mon coeur : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Lorsque j’aurai vaincu l’orgueil et obtenu par la componction la grâce de l’humilité et de la simplicité, pour empêcher l’orgueil de revenir, et la main du pécheur de m’ébranler (Ps. XXXV, 12) ; pour que la joie de la victoire ne me cause pas une défaite plus honteuse, je crierai de toutes mes forces : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Mes distractions seront continuelles, infinies ; je souffrirai de la légèreté de mon pauvre coeur, je ne pourrai retenir l’égarement de mes pensées , et toute ma prière sera traversée par les rêves et les fantômes de mon imagination , sans que je puisse écarter ce souvenir de mes paroles et de mes actions. Je me sentirai dans une stérilité, une aridité si grande, qu’il me sera impossible d’exciter en moi le moindre mouvement vers Dieu. Pour me délivrer de ces ténèbres de mon âme , que ne peuvent dissiper mes soupirs et mes larmes, je crierai encore : « Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Je rentrerai, au contraire, dans la possession de mon âme et dans la stabilité de mes pensées ; mon coeur sera inondé d’une joie ineffable, et la visite de l’Esprit-Saint me donnera des lumières surabondantes, et me fera pénétrer les secrets divins et comprendre tout à coup avec évidence ce que j’apercevais à peine. Pour jouir longtemps de ces grâces , je dirai avec ferveur et souvent : « Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Les démons m’entoureront de terreurs pendant la nuit, et les esprits impurs me troubleront de leurs fantômes ; la crainte me fera perdre l’espérance de mon salut et de ma vie. Je me réfugierai dans la prière comme au port, et je crierai de toutes mes forces : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » La consolation de Dieu viendra me ranimer , et je me sentirai , à sa présence , comme environné d’une multitude d’anges. Les démons, que je craignais plus que la mort, et qui me glaçaient d’épouvante , ne me paraîtront plus si redoutables, et j’oserai moi-même les attaquer. Pour conserver cette force que la grâce me donne, je crierai encore de toute mon âme : « Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. »

Ainsi, nous devons sans cesse adresser à Dieu cette courte prière , afin de n’être pas abattus par l’adversité, ou orgueilleux dans la prospérité. Oui , méditez sans cesse ce verset dans votre coeur, récitez-le pendant votre travail , au milieu de vos occupations et lorsque vous êtes en voyage. Que votre esprit s’en nourrisse , en dormant, en mangeant, en subissant toutes les nécessités de la nature ; que sa méditation devienne pour vous comme une formule puissante et salutaire qui non-seulement vous préservera de toutes les attaques du démon, mais encore vous purifiera des vices et de la contagion de la terre , pour vous élever à la contemplation des choses invisibles et célestes, et vous faire arriver à cette ineffable ardeur de la prière, que bien peu connaissent. Endormez-vous en récitant ce verset , de manière que, par habitude , vous le disiez encore pendant votre sommeil ; et lorsque vous vous réveillerez, que ce soit la première chose qui se présente à votre esprit. Dites-le en vous agenouillant, dès que vous quittez votre lit, et qu’il vous accompagne ainsi d’action en action pendant tout le cours de la journée. Méditez-le selon le précepte divin : « soit que vous reposiez dans votre maison, soit que vous soyez en voyage , soit que vous dormiez , soit que vous vous leviez. Ecrivez-le sur vos lèvres et sur votre porte ; gravez-le sur les murs de votre demeure et au plus profond de votre âme », afin qu’il en découle naturellement, lorsque vous vous mettez en prière, et qu’il vous accompagne ensuite comme une oraison fervente et continuelle dans toutes les occupations de votre vie.

Nos anciens savaient bien que la concentration humaine est limitée et qu’elle ne peut fixer son attention très longtemps sur un objet ou une pensée. Beaucoup ont donc recommandé la répétition de formules uniques et simples de manière à lentement savourer la grâce et se laisser pénétrer par elle.

Mère Cécile Bruyère (première abbesse du monastère Sainte Cécile de Solesmes) nous rappelle un autre exemple de cette méthode de méditation dans un ouvrage intitulé La vie Spirituelle et l’oraison. Je cite : Les anciens donnaient cette méthode surtout aux commençants, comme nous le voyons d’après ce que le saint abbé Paphnuce (ndla : voir à nouveau Conférences de Cassien ) imposa à la généreuse pénitente Thaïs : ’Tantummodo sedens contra Orientem respice, hunc sermonem solum frequenter interans : Qui plasmati me, miserere mei’ – Assise, la face vers l’Orient, répétez souvent ces paroles : Vous qui m’avez crée, ayez pitié de moi – Après trois ans de cette unique et brève oraison, Dieu manifesta par un prodige combien cette prière avait été pure, puisqu’elle opéra l’entière purification de cette vénérable pénitente, (…) Ici, dans le verset "Deus in adiutorium…" que l’on récite au début de l’office encore aujourd’hui sont non seulement contenus toute l’obéissance et toute l’humilité de notre condition de créature mais aussi notre reconnaissance et notre mise à disposition de Dieu.

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