Le Rock à la messe ?

Pour commencer l'année scolaire / universitaire / pastorale en fanfare, une contribution d'un ami : Réponse à l’article de Famille Chrétienne, « Musique d’Église, musique de parvis » du n°1744. C'est vrai après tout : pourquoi faudrait-il par principe être d'accord avec Famille Chrétienne ?

(Mais que cela ne vous empêche pas dans le dernier numéro, de lire l'excellent article sous la plume de Jean-Claude Bésida, sur l'enfer – qui soit dit en passant, apparamment non seulement existe, mais … n'est pas vide !)    

     « Pourquoi faudrait-il par principe interdire le rock à la messe ? » objecte Philippe Benoît. « Cette musique rythmée – dans laquelle il englobe rock, reggae, rap, techno sans dresser de liste exhaustive- est donc à recevoir comme quelque chose que Dieu visite. Le tout étant de savoir distinguer une musique purement commerciale d’une musique de qualité, comme l’indique le cardinal Ratzinger. »

Pour reprendre effectivement les propos du cardinal Ratzinger dans l’Esprit de la liturgie, voici ce qu’il dit en se demandant « quels sont les modalités et les critères d’une acculturation, dans le domaine de la musique sacrée, qui tout à la fois préserve l’identité du fait chrétien et permette à son universalité de se déployer » : « dans cette recherche, l’Église est directement concernée par le développement de deux types de musique nés en Occident qui, depuis plusieurs décennies, façonnent la culture à l’échelle planétaire. D’une part, une musique commerciale, destinée au « peuple », mais qui n’a plus rien de populaire au sens traditionnel du terme. Produite industriellement, elle appartient aux phénomènes de masse et n’est rien d’autre, finalement, qu’un culte de la banalité. D’autre part, la musique « rock » et ses dérivés, en particulier aujourd’hui la techno, qui sont les vecteurs de passions élémentaires et qui, dans les grands festivals, développent un caractère cultuel, jouant même le rôle d’un anti-culte par rapport au culte chrétien. Pris dans le mouvement de la foule, soumis à l’ébranlement du rythme, du bruit et des effets de lumière, les participants se sentent pour ainsi dire libérés d’eux-mêmes. Dans l’extase provoquée par l’annihilation de toute barrière et la chute de toute inhibition, ils déchaînent en quelque sorte les forces élémentaires de l’univers, dans lesquels ils finissent par se faire engloutir. »

La « musique rock et ses dérivés », si elle est effectivement entrée dans les mœurs – elle « façonne la culture à l’échelle planétaire » – semble bien avoir des effets incompatibles avec le culte liturgique et même poursuivre des fins radicalement opposées à la finalité de la liturgie. Pierre Benoît affirme que «  le rock n’est plus le cheval de Troie d’une contre-culture ». Pourtant le cardinal Ratzinger montre que, par ses composantes rythmiques et sonores, il peut aller jusqu’à jouer « le rôle d’un anti-culte par rapport au culte chrétien ». Aussi, même si Pierre Benoît explique que le rock et ses dérivés auraient besoin d’être adaptés pour un usage liturgique, on peut se demander si l’on fait bonne route en puisant dans ce style musical pour de nouvelles compositions liturgiques.

Pierre Benoît souligne à juste titre que les nouvelles compositions ne doivent pas « être cantonnées à un public jeune, au risque de segmenter le peuple des fidèles ». Pourtant – c’est un avis personnel – n’a-t-on justement pas trop souvent l’impression de devoir subir une musique destinée à des adolescents, superficielle ou mièvre, et d’avoir à céder à un jeunisme envahissant alors que l’on ne se trouve pas dans un rassemblement de jeunes ? Voici d’ailleurs ce que dit à propos des Messes destinées aux jeunes l’instrumentum laboris du synode sur l’Eucharistie de 2005 au numéro 62 : « une attention particulière est accordée, dans quelques réponses, à la musique et au chant durant les Messes pour les jeunes. À ce sujet, il est souligné l'importance d'éviter toute forme musicale qui n'invite pas à la prière, parce qu'assujettie à des règles d'usage profane. Certains musiciens font preuve d'une trop grande préoccupation pour la composition de nouveaux chants, succombant presque à une mentalité consumériste, sans se préoccuper de la qualité de la musique et du texte et en négligeant trop facilement un immense patrimoine artistique dont la valeur théologique et musicale a fait ses preuves dans la liturgie de l'Église. »

Le cardinal Ratzinger explique aussi que « la musique de l’Église, à l’origine, est un « charisme », un don de l’Esprit, la véritable « glossolalie », la langue nouvelle issue de l’Esprit. C’est elle qui donne lieu à la « sobre ivresse » de la foi. « Ivresse » parce que toutes les possibilités de la pure rationalité ont été dépassées, mais ivresse « sobre », parce que le Christ et l’Église vont de pair, et que ce langage ivre reste totalement sous la discipline du Logos, dans une nouvelle rationalité qui, au-delà de toute parole, est au service de la Parole primordiale, fondement de toute intelligence. » Plus loin le cardinal poursuit : « à propos de cette « sobre ivresse », l’histoire de la musique nous offre un exemple de sobriété, de rationalité supérieure, susceptibles de mettre un frein à l’engloutissement dans l’irrationalité et la démesure ». À ce propos, le cardinal Ratzinger explique que le rock et ses dérivés empêchent leurs adeptes inconditionnels d’être touchés par « la musique de la sobre ivresse de l’Esprit-Saint ». D’ailleurs, Pierre Benoît cite à juste titre le chant grégorien comme un modèle. On voit pourtant mal, étant donné ce qui vient d’être dit, comment rapprocher rock et grégorien. Voici ce que dit l’exhortation post-synodale sacramentum caritatis de 2005 au numéro 42 : « dans la liturgie nous ne pouvons pas dire qu'un cantique équivaut à un autre. À ce sujet, il convient d'éviter l'improvisation générale ou l'introduction de genres musicaux qui ne sont pas respectueux du sens de la liturgie. »

Ce constat, dit-il, ne doit pas porter au découragement. Sans proposer de solution toute faite, le cardinal Ratzinger rappelle la valeur inestimable des chefs d’œuvre de la musique sacrée des siècles passés. Bach, Mozart et Haydn sont cités en exemple. Enfin et surtout, le chant grégorien, à la suite de tous les grands textes romains sur la musique sacrée, dont le concile Vatican II[1], est montré comme ayant toujours constitué un modèle de référence permanent, ainsi que « la grande polyphonie du temps du renouveau catholique (dont Palestrina est la grande figure[2]) ». Pourtant force est de constater que la grande musique sacrée est peu estimée et peu pratiquée dans les églises. Des efforts suffisants sont-ils faits pour la promouvoir à l’intérieur des célébrations liturgiques ? Pourtant il semble bien que ce soit un des moyens efficaces pour renouer avec une musique liturgique de qualité. D’après ces indications, le chant grégorien devrait donc être la pratique habituelle, courante, dans nos liturgies. Il s’agit non pas d’une querelle de chapelle ou d’une revendication d’exclusivité, mais de lui donner la place qui lui revient. La liturgie peut être étudiée de manière théorique ; elle doit avant tout être pratiquée, vécue. Nos liturgies devraient donc permettre de prier avec ces trésors artistiques, qui n’ont pas toute leur force s’ils sont seulement écoutés en concert ou en privé. C’est à cette condition qu’ils pourront inspirer les artistes et faire fleurir des compositions de qualité.

Pour conclure, je trouve que l’analyse proposée dans l’article « musique d’Église, musique de parvis » reflète peut-être une lecture un peu rapide du cardinal Ratzinger auquel l’auteur se réfère et, plus largement, des textes romains sur la musique sacrée. Nous avons là des orientations importantes pour que notre époque continue d’enrichir le patrimoine musical de l’Église et surtout soit élevée vers Dieu dans l’adoration et la louange.

Paul Regnier

 

      


[1] SC  116 « L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place ». (Admettons au moins que l’expression obscure « toutes choses égales d’ailleurs » ne peut réduire à néant le reste de la phrase : le chant grégorien doit occuper la première place.)

Cette phrase est reprise dans la dernière présentation générale du missel romain (2002) au numéro 41. Elle est donc d’actualité.

« Que les futurs prêtres, dès le temps de leur séminaire (…) soient préparés à utiliser le chant grégorien ; on ne négligera pas la possibilité d’éduquer  les fidèles  eux-mêmes (…) au chant grégorien de certaines parties de la liturgie».

[2] ) cf. exhortation post-synodale Sacramentum Caritatis, 42 : « Le peuple de Dieu rassemblé pour la célébration chante les louanges de Dieu. L'Église, dans son histoire bimillénaire, a créé et continue de créer des musiques et des chants qui constituent un patrimoine de foi et d'amour qui ne doit pas être perdu. »

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