Le lectorat étendu aux femmes ?

Parmi les propositions du récent synode des évêques sur la Parole de Dieu, ZENIT nous rend compte d’une proposition votée par les évêques, qui serait l’ouverture du ministère du lectorat aux femmes.

Au-delà de la question de savoir si ce point particulier correspond à une attente des femmes elles mêmes (une reconnaissance de l’utilité de leur action dans l’Eglise) mais aussi de l’Eglise elle-même, il est intéressant de positionner le débat dans un contexte historique et normatif.

ZENIT nous explique les points suivants :

Au cours du synode, l'idée d'un ministère extraordinaire de la Parole, pour hommes et femmes, a été exprimée par un groupe linguistique français dont l'archevêque d'Albi, Mgr Pierre-Marie Carré, bibliste, était le rapporteur (cf. Zenit du 17 octobre 2008).

La 7e proposition du groupe disait : « On pourrait reconnaître – instituer – des ministres extraordinaires de la Parole. Ces ministres – catéchistes, lecteurs, animateurs de communautés de base, hommes et femmes – seraient spécialement préparés pour cette mission et délégués officiellement par l'évêque ».

Une première observation : il est assez cocasse de proposer « d’instituer » un ministère « extraordinaire ». Par définition, si un ministère est institué, il n’est plus extraordinaire, mais ordinaire. Il est tout à fait exact que depuis le 7 juillet 2007, le terme « extraordinaire » a la cote, dans le domaine de la liturgie, mais tout de même…. Cela rend cette proposition bien obscure.

Par ailleurs, il faut souligner que les évêques ont proposé au pape à la suite du synode, 54 propositions ; toutes sont passées avec 5 "non" ou moins. Celle ci – notable exception, – est passée avec 45 "non" et 3 abstentions. Elle n’a pas du tout fait l’unanimité, et probablement pas pour des raisons de « mysoginie »….

Par ailleurs, des ministres extraordinaires de la Parole, y compris femmes, il y  en a de fait un peu partout, de façon très répandue. Donc de quoi parle concrètement cette proposition, si ce n’est de quelque chose qui existe déjà ? Pour la question spécifique de la proclamation des lectures à la Messe, on est bien forcé de constater que de toutes façons, pour des raisons proprement pragmatiques, il y a des ministres extraordinaires femmes. C’est prévu par le droit canon ; c’est une habitude ancrée. Ce n’est pas l’objet de cet article de justifier ou non la pertinence de conserver cette habitude.

 

Si la proposition du synode est bien d’encadrer l’accès à ce « ministère extraordinaire » pour les hommes et les femmes, et qu’il corresponde à un mandat officiel de l’évêque ou du supérieur religieux, cela semble tout à fait louable. Par contre, si cette proposition vise à proposer que des femmes accèdent au ministère institué du lecteur, elle va alors clairement contre la tradition du rite romain et d’autres rites orientaux. Le lecteur, dans les églises orientales, comme le sous-diacre, correspondent à l’état clérical. Dans le rite romain, depuis 1973 et un motu proprio de Paul VI, les « ordres mineurs » sont abrogés.

 

On confère des « ministères institués » qui sont au nombre de deux (lecteur et acolyte) aux hommes seuls.

Pour bien comprendre les enjeux du problème, lisons bien les textes :

Missale romanum, 2002, Insitutio generalis:

Munus lectiones proferendi ex traditione non est præsidentiale sed ministeriale. Lectiones ergo a lectore proferantur, Evangelium autem a diacono vel, eo absente, ab alio sacerdote annuntietur. Si tamen diaconus vel alius sacerdos præsto non sit, ipse sacerdos celebrans Evangelium legat ; et si alius quoque idoneus lector absit, sacerdos celebrans etiam alias lectiones proferat.

 

Post singulas lectiones qui legit profert acclamationem, cui respondens, populus congregatus honorem tribuit verbo Dei fide et grato animo recepto.

 

59. Traditionnellement la fonction de prononcer les lectures ne relève pas de la présidence mais du ministère. Les lectures sont donc proclamées par le lecteur tandis que l’Évangile est annoncé par le diacre ou, à son défaut, par un autre prêtre. Toutefois s’il n’y a pas de diacre ou d’autre prêtre, le prêtre célébrant lit lui-même l’Évangile ; et s’il ne se trouve pas non plus un autre lecteur capable, le prêtre célébrant proclame aussi les autres lectures.

Après chaque lecture, le lecteur prononce une acclamation, à laquelle, par sa réponse, le peuple rassemblé rend honneur à la parole de Dieu accueillie dans la foi d’un cœur reconnaissant.

 

99. Lector instituitur ad proferendas lectiones sacræ Scripturæ, Evangelio excepto. Potest etiam intentiones orationis universalis proponere et, deficiente psalmista, psalmum inter lectiones proferre.

In celebratione eucharistica lector proprium munus habet (cf. nn. 194-198), quod ipse per se exercere debet.

99. Le lecteur est institué pour proclamer les lectures de l’Écriture sainte, excepté l’Évangile. Il peut aussi proposer les intentions de la prière universelle et, à défaut de psalmiste, dire le psaume entre les lectures.

Dans la célébration eucharistique, le lecteur a sa fonction propre (cf. nn. 194-198) qu’il doit exercer par lui-même.

 

101. Deficiente lectore instituto, alii laici deputentur ad proferendas lectiones sacræ Scripturæ, qui revera apti sint huic muneri adimplendo et sedulo præparati, ut fideles ex auditione lectionum divinarum suavem et vivum sacræ Scripturæ affectum in corde concipiant.

101. À défaut de lecteur institué, d’autres laïcs sont désignés pour proclamer les lectures de la sainte Écriture, à condition d’être vraiment aptes à remplir cette fonction et soigneusement préparés afin que, à l’audition des lectures divines, les fidèles conçoivent dans leur cœur un amour savoureux et vivant pour la sainte Écriture.

Ca veut dire que concrètement, d’après ce que nous observons en France, le seul ministre institué "lecteur", c'est le prêtre ou le diacre. Et que c'est l'un ou l'autre qui sont les ministres ordinaires de la parole, en cas d'absence d'un lecteur institué (c'est à dire dans 99,9% des cas). Les autres ne le font (et c'est valable aussi pour la prière universelle), qu’en vertu d'une suppléance extraordinaire.

 

Or, la situation que nous observons aujourd’hui ne correpond pas du tout à ce que Paul VI avait en tête lorsqu’il abroge les « ordres mineurs » :

 

« Ministeria Quaedam »:

 

II. Les ministères peuvent être confiés à des laïcs, de telle sorte qu'ils ne soient plus réservés aux candidats au sacrement de l'ordre.

 

Concrètement, cela ne s'est jamais fait, en tout cas en France. Donc Paul VI n'a pas été obéi, au moins dans notre pays.

Paul VI insiste par ailleurs sur l’idée que l’institution du lectorat est proprement réservée aux hommes, et de façon explicite dans son Motu Proprio :

« Ministeria Quaedam »:

 

VII. Etre institué lecteur et acolyte, conformément à la vénérable tradition de l'Église, est réservé aux hommes.

 

Par ailleurs, avec Ministeria Quaedam, Paul VI apparemment, abroge une pratique très ancienne dans le rite romain et dans d'autres rites orientaux : l'ordre majeur du sous-diaconat. Il est certain que le sous diacre a un rôle mineur et non indispensable dans la liturgie. Pour autant, il exprime assez bien justement la structuration de l'assemblée liturgique selon divers ordres et ministères. Dans la forme extraordinaire l'alignement prêtre-diacre-sous-diacre sur les degrés de l'autel exprime cette réalité à merveille, et il serait peut être intéressant de s'en inspirer.

« Ministeria Quaedam » :

 

IV.Les ministères qui doivent être maintenus dans toute l'Église latine, d'une manière adaptée aux nécessités d'aujourd'hui, sont au nombre de deux : celui du Lecteur et celui de l'Acolyte. Les fonctions qui étaient jusqu'à présent attribuées au sous-diacre sont confiées au lecteur et à l'acolyte et par suite, dans l'Église latine, l'ordre majeur du sous-diaconat n'existe plus. Rien n'empêche cependant qu'au jugement des Conférences épiscopales, l'acolyte puisse, en certains lieux, porter le nom de sous-diacre.

 

On pourrait donc très bien imaginer qu'un acolyte/lecteur laïc institué porte la tunique sous diaconale, chante les lectures, tienne une place dans la partie eucharistique ; bref, l'ancienne place du sous diacre. Paul VI va même plus loin : rien n'empêche qu'on continue à l'appeler "sous-diacre". Alors ?

 

Le sous-diacre laïc, c'est d'ailleurs quelque chose qui avant le Concile s'est fait largement en France : on voyait très souvent et même encore aujourd'hui dans la forme extraordinaire des sous diacres "non ordonnés", des sortes de "sous-diacres extraordinaires". C'est banal. Là, on en ferait quelque chose d'un peu moins "sauvage", puisqu'en l'espèce, dans la pensée de Paul VI, le sous diacre est "institué". Ca pourrait vraiment valoir la peine. Par contre on n'a jamais vu de "diacres extraordinaires". C'est une raison probable d'ailleurs de l'abrogation de sous-diaconat comme "ordre majeur". Mais quand on lit bien les textes, une bonne application de Ministeria Quaedam ne signifie pas l'abrogation du sous diaconat. Il signifie l'abrogation du sous-diaconat comme ordre mineur, mais pas comme "ministère institué".

Le problème reste entier. Avec la « normalisation » d’instituts et de paroisses pratiquant la « forme extraordinaire » du rite romain, de façon tout à fait officielle, à côté de la forme ordinaire, resurgit la question du statut du sous-diacre dans le rite romain, qui, il faut bien le constater de façon pratique, n’a pas disparu… Il faudra probablement un éclaircissement tout à fait net de Rome sur ce point. Le sous diacre dans un institut pratiquant la forme extraordinaire est il laïc ou clerc ? Il apparaît clairement qu’au regard des normes d’aujourd’hui, le statut clérical s’acquiert au diaconat, et pas avant….

 

Reste la question des femmes. Cela n'est pas choquant outre mesure de donner des fonctions officielles et canoniques à des femmes, pour reconnaître leur forte valeur ajoutée dans l'Eglise, sur énormément de questions qui relèvent proprement d'un charisme féminin, notamment sous la forme de ministères institués. Il existait dans les « ordres mineurs » d'autrefois des choses qui n'étaient pas proprement liturgiques. En particulier, l'ordre mineur du portier et du catéchiste, Portier, c'est une fonction d'accueil. Catéchiste, c'est une fonction d'éducation chrétienne. Ces deux anciens "ordres mineurs" ont d'ailleurs une connexion très forte avec la "Parole de Dieu", puisqu'il s'agit concrètement dans chaque cas d'une mission d'apostolat et de transmission de la Révélation. En tant que ministères institués, on pourrait très bien les confier à des femmes, en ayant bien en tête que ce ne sont pas des fonctions liturgiques et qu’évidemment cela ne confère pas le statut clérical ! Cela permettrait cependant de valoriser l'action des femmes dans l'Eglise ; on pourrait même trouver d'autres "ministères institués" réservés aux femmes. Ce serait peut être intelligent, et il faudrait réfléchir là dessus. Les groupes qui revendiquent le diaconat des femmes renvoient à une pratique de l'antiquité tardive des "diaconesses", qui étaient en fait des laïques qui aidaient au baptême par immersion des femmes adultes. C'était typiquement un "ministère" réservé aux femmes. Il faudrait voir dans quelle mesure il était institué. Ce n'était de toutes façons en aucun cas quelque chose correspondant au sacrement de l'ordre.

 

Quant à exorciste… On voit mal un non prêtre faire des exorcismes, et il est très clair que cet "ordre mineur" avait en 1973 depuis très longtemps perdu de son contenu.

 

Encore une fois, voilà ce que dit Paul VI, dans ce motu proprio qu'il reste à appliquer :

« Ministeria Quaedam » :

Outre les fonctions communes à l'ensemble de l'Église latine, rien n'empêche les Conférences épiscopales de demander aussi au Siège Apostolique celles dont elles auraient jugé, pour des raisons particulières, l'institution nécessaire ou très utile dans leur propre région. De cette catégorie relèvent, par exemple, les fonctions de portier, d'exorciste et de catéchiste, et d'autres encore, confiées à ceux qui sont adonnés aux œuvres caritatives, lorsque ce ministère n'est pas conféré à des diacres.

Là encore on voit bien que ce motu proprio n’a pas été appliqué. Ce qui est encore plus curieux, justement, c’est qu’on constate que bien loin d’avoir institué des ministères laïcs pour l’exercice, par exemple de la charité, la pratique de l’Eglise (de France, en tout cas !) a été d’ordonner des hommes au diaconat (permanent), c'est-à-dire en leur conférant un statut clérical. Ces mêmes hommes qui – à part d’heureuses exceptions – n’ont aucune idée du contenu de leur fonction liturgique…  Par ailleurs, ce qui est également curieux, c’est que le diaconat est le seul ministère qui peut avoir (au moins en France) un caractère permanent, alors même que ceux de lecteur et acolyte sont  toujours transitoires, dans l’attente de la réception du sacrement de l’ordre (diacre ou prêtre)…. C’est ce que l’on observe encore une fois en France – il y a des exceptions – non voulues – : comme par exemple un séminariste qui quitte le séminaire. On pourrait ainsi s’interroger pour savoir si, parmi les personnes qui ont reçu le sacrement de l’ordre dans son degré diaconal à titre permanent, il n’y en aurait pas certains qui auraient eu avantage à recevoir, plutôt que l’ordre et le statut clérical, l’institution et le ministère de la charité, par exemple…

Cette proposition n° 17 du Synode est donc susceptible d’ouvrir de nombreux débats…. Elle aura au moins le mérite de provoquer une clarification de tout cela, et pourquoi pas justement une meilleure définition de ce que sont aujourd’hui le ministère ordonné du diaconat, et les ministères institués de lecteur et d’acolyte. Ce qui est curieux, c’est que l’on voit que cette proposition est faite dans un groupe de travail francophone sous l’autorité d’un évêque français… Et nous avons justement vu qu’en France, il est établi qu’on n’applique pas le Motu Proprio « Ministeria Quaedam » de Paul VI. Il est peut être permis aussi de s’interroger sur le fondement d’un tel débat ou d’une telle proposition… La question n’est elle pas simplement soulevée dans le contexte ecclésial français ou francophone parce que justement les dispositions prévues par l’Eglise concernant la question des ministères n’y sont pas convenablement remplies ?

Ici, à l’oratoire de Birmingham, on voit clairement un novice oratorien, institué lecteur et acolyte, habillé avec une tunique, tenir le rôle de sous diacre institué. CQFD.

C’est une messe avec la forme ordinaire du rite romain. Il y a même un concélébrant, côté droit.On notera enfin avec intérêt la façon dont se fait le baiser de paix. A aucun moment on ne note des « effusions » et des « bisous ». Comme dirait le « Cardinal Ratzinger », on a du mal à distinguer cette célébration avec celle d’une messe selon l’ordo de 162…. Il faut, disons, un oeil exercé !

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