Le latin et le chant chant grégorien, c’est pour la Messe de Saint Pie V…. ? Vraiment ?

Beaucoup de nos membres et amis savent à quel point il est difficile en tant que schola grégorienne, de faire comprendre aux responsables des paroisses ou des lieux de culte où nous intervenons, qu’en fait nous ne militons pas pour la « forme extraordinaire ». Nous ne faisons partie ni de « Paix liturgique », ni du « DALE », ni de « Una Voce »….

Et pourtant, nous nous efforçons de pratiquer une liturgie en chant grégorien : et cette dernière n’est pas l’apanage exclusif des traditionnalistes, nous en sommes la preuve vivante.

Dans un certain nombre de cas, on nous explique que ce que nous faisons est impossible, ou pas crédible, ou sans avenir, parce que le latin – et donc le chant grégorien – est « fait pour » la messe de Saint Pie V. Bien mieux, le pape a adressé aux fidèles et au clergé une lettre pastorale en forme de motu proprio pour les gens (comme nous ?) attachés à la liturgie latine. Notre présence dans les « paroisses ordinaires » ne serait donc si souhaitée, ni profitable, ni conforme même à la volonté de « Summorum pontificum » depuis le 7 juillet 2007. Notre attitude serait donc, avant même toute évaluation, un échec pastoral annoncé, qui ne mériterait même pas qu’on s’y intéresse.

Nous voyons bien que ce type d’affirmation participe largement de la « polarisation » liturgique contre laquelle nous nous sommes élevés à de maintes reprises sur les pages de notre site web, à la suite du Saint Père qui déplorait  dans un discours à la curie romaine, une certaine « herméneutique de la rupture ». Quelques mises au point nous semblaient donc nécessaires ; Dieu merci, il est quelques personnalités qui viennent tout de même à notre secours sur ces questions et qui n’hésitent pas à aller à contre courant, par le témoignage, d’une part et  d'autre part par le recours aux faits historiques, qui, comme chacun sait, sont tétus… 

 

« Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le latin n’est pas un frein. »

Dans sa dernière livraison, l’Homme nouveau (n°1467 daté du 10 avril 2010), dans son dossier sur les 1000 ans de Solesmes, cite ainsi dom Debout, chantre et sacristain à Solesmes, diplômé de l'Institut Supérieur de Liturgie de Paris, spécialiste des Institutions liturgiques de dom Guéranger, et auteur dans la revue du SNPLS (La Maison Dieu) d’un magnifique article sur « l’expérience spirituelle de la Messe en latin  », [dans lequel le P. Debout parle évidemment de la messe… De Paul VI.]

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Au service de la beauté

On tient surtout à dire à Solesmes que l’usage du latin ou l’emploi du grégorien pour la liturgie communautaire ne découle pas d’un choix « fixiste » ou d’une opposition aux réformes liturgiques entreprises par l’Eglise après le Concile Vatican II. Bien au contraire ! Le Père Paul Debout tient à le préciser : « Nous avons accueilli avec joie le nouvel ordo de la messe qui nous a permis de découvrir de nouvelles choses. Nous avons toujours voulu recevoir la nouveauté dans la continuité. On peut ainsi dire que les dimensions principales de la liturgie à Solesmes sont la beauté et la continuité. ».

Oui, d’accord, dirons certains, mais ceci n’est valable que pour les moines, et encore par tous ; le cas de Solesmes étant en outre particulier puisque la conservation du répertoire grégorien est pour eux une obligation depuis la demande dans ce sens qui leur a été faite par Paul VI en 1975 ; ce n’est certainement pas la pensée du P. Debout, ni celle des moines, qui ne cherchent certainement pas à être une sorte de conservatoire romantico-nostalgique, mais bien d’exercer l’apostolat de la prière « au cœur de l’Eglise » (pour reprendre le titre de la biographie consacré à dom Guéranger un autre moine de Solesmes, dom Guy Marie-Oury : Dom Guéranger, moine au cœur de l’Eglise.)

Dom Yves-Marie Lelièvre , le maître de chœur de la même abbaye précise ainsi dans le même numéro :

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Lui aussi tient à spécifier que la langue latine ne pose pas de problème particulier aujourd’hui : "Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le latin n’est pas un frein : les chants sont écrits spécialement pour le latin qui est essentiel au grégorien. Le latin fait donc partie de la formation de base reçue au noviciat. Cela dit, le grégorien n’est pas réservé aux monastères, il est tout à fait praticable en paroisse. D’ailleurs, les quelques chœurs de grégorien qui existent déjà en sont la preuve. Je pense, par exemple, au chœur de la cathédrale du Mans ou à celui de  Saint Germain l’Auxerrois, au chœur du Val de Grâce, à la Schola Saint Maur, etc…)"

Le chœur grégorien du Mans est dirigé par M. Philippe Le Noble et met en œuvre le grégorien dans la liturgie « ordinaire » ; c’est la même chose en ce qui concerne le Val de Grâce (chœur grégorien de Paris – voix d’hommes ), et Saint Germain l’Auxerrois (messe du dimanche soir, voix de femmes ). Quant à la Schola Saint Maur, pour rappel, nous chantons dans un certain nombre de paroisses du diocèse de Versailles, en région parisienne et ailleurs. Nous chantons en particulier, parmi d’autres choses tous les premiers dimanches du mois à 18.30 à l’Eglise de Saint Quentin Les Sources (18.30).

 

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 Eglise de Saint Quentin les Sources, ville nouvelle de Saint Quentin en Yvelines. Messe grégorienne tous les1ers dimanches du mois, à 18.30.

 

Le chant grégorien : répertoire musical intrinsèquement lié à Vatican II et à la réforme liturgique.

 

En cherchant des arguments historiques concernant cette question, nous avons trouvé une excellente mise au point de la part de dom Saulnier, autre moine de Solesmes, directeur de l’atelier de paléographie musicale de cette abbaye et professeur à l’Institut Pontifical de Musique Sacrée de Rome, lors d’une allocution prononcée lors de la session inter-monastique de chant grégorien de 2005, à l’abbaye bénédictine de Maylis. Nous y découvrons ainsi que c’est à l’époque même de la mise en œuvre du missel dit « de Saint Pie V », que le grégorien a entamé sa décadence ; et qu’il a fallu attendre le XXème siècle et en particulier, un autre Concile (Vatican II !), pour que justement le magistère reconnaisse dans le chant grégorien « le chant propre de la liturgie romaine ». Cette phrase si importante se trouve dans la constitution dogmatique « de Sacra Liturgia » qui commence par les mots Sacrosanctum Concilium du 4 décembre 1963 ; elle se trouve également dans chacune des éditions typiques (latines et françaises) du Missel romain post conciliaire jusqu’à 2002…. Phrase qu’on ne trouve dans aucune édition du Missel de Saint Pie V, dans ses différentes versions jusqu’à la dernière, qui fait référence lorsqu’on fait allusion à ce qu’il faut appeler désormais la « forme extraordinaire du rite romain » (édition de 1962, promulguée par le bienheureux Jean XXIII). C’est donc le Concile de Trente qui provoque la perte des mélodies grégoriennes. Avis aux amateurs de la liturgie dite « tridentine »… !

(Source : http://palmus.free.fr )

Le Moyen-Age : expansion et non décadence

Arrivé là, il y a une fausse vérité à laquelle il faut faire un sort, d’autant plus que dans le premier livre que j’avais écrit, j’avais terminé mon petit chapitre sur le moyen âge par cette phrase : « A la fin du moyen âge, le chant grégorien est entré dans une complète décadence. » [Le chant grégorien P. Daniel Saulnier 1995 p 10 « A la fin du Moyen-Age (XVe s.), le chant grégorien est entré dans une complète décadence dans son édition comme dans son exécution »] Les universitaires me l’ont fait payer chèrement ! Ils m’ont appris à voir que c’était faux.

Dom Mocquereau lui-même, dans la Paléographie Musicale, avait montré le contraire. Dans l’introduction du premier volume, dom Mocquereau prend deux manuscrits, un manuscrit d’Ivréa du XIe siècle, un des plus anciens témoins de l’office ; il lui superpose un manuscrit de la même région, du XVIIe siècle, en grosses notes carrées, et montre qu’il n’y a pratiquement pas de différence, à une note près… Donc, ce qui s’est passé au Moyen-Age, ce n’est pas une décadence. À côté du chant grégorien parfois à la manière d’un parasite, nourri de l’arbre sur lequel il grandit, sont nées d’autres formes musicales qui ont caché, en quelque sorte le chant. Mais quand vous regardez les manuscrits à la veille du concile de Trente, tous les manuscrits ont la même version musicale qu’au XIe siècle (encore une fois à quelques notes près, car il y a des variantes régionales). La deuxième partie du Moyen-Âge a plutôt été une période d’inventions, dans le sens d’expansion du chant et de composition. Qu’est-ce qui

a été la décadence ? Contrairement à ce que les pères voulaient, c’est le Concile de Trente, qui l’a provoquée…

 

Le Concile de Trente

Les effets secondaires d’une décision pastorale

Le Concile avait laissé au pape Pie V le soin d’éditer les deux livres principaux de la Liturgie, à savoir le missel (« de saint Pie V ») et le Bréviaire. Le pape a fait son travail, mais dans le calendrier il y avait des changements et dans les rites il y avait aussi un certain nombre de changements, du moins une régularisation de la Liturgie. Les dispositions du Concile de Trente sur le chant, il y en avait deux principalement, d’abord une insistance à la fois du mouvement de la Réforme comme des pères conciliaires qui sont absolument d’accord pour dire que la base du chant sacré c’est l’intelligibilité du texte et puis l’accord pour écarter de l’église des mélodies et sujets lascifs ou ambigus. Quand on écoute la musique d’orgue du XVIIe et XVIIIe siècle dans les églises luthériennes, on comprend ce que cela veut dire. Les musiques lascives sont des musiques qui attirent sur autre chose que sur le rite. Vatican II ne recommandera pas autre chose : l’intelligibilité du texte et le respect du rite. On refait donc aussi les livres de chants et dans l’esprit du Concile, on transmettait le répertoire de chants liturgiques tout simplement en écartant quelques obscurités, quelques barbarismes dans son latin surtout, et on confie cela à des musiciens. Le plus fameux d’entre eux est Palestrina (+ 1594), puis Zoïlo son compagnon responsable de la Chapelle pontificale.

Le chant grégorien, qu’est-ce pour Palestrina ? Palestrina est un compositeur de motets à quatre voix, il est dans la lignée du Cantus planus, de la polyphonie, pour qui une bonne mélodie grégorienne est ce qui permet de faire un bon motet. Donc la mélodie grégorienne à laquelle il ne s’intéresse pas tellement, il l’entend chanter en valeurs égales, il remarque des inconvénients selon la place de l’accent, selon l’importance des mélismes, tout ce qui peut l’aider à bien construire son motet. Or le pape a dit aux musiciens : rééditez un livre de chants et écartez-en les obscurités et les barbarismes ; les musiciens, c’est-à-dire l’équipe de Palestrina qui va se retirer, en partie sous la pression du roi d’Espagne qui intervient, comprenant que l’on va toucher aux mélodies grégoriennes, vont continuer le travail et proposer une nouvelle édition de la mélodie grégorienne dans un livre qui ne sera pas officiel, en ce sens qu’il ne sera pas imposé à toute l’église, mais il fera référence comme étant le missel, le graduel qui suit le Concile de Trente.

Cette correction des mélodies grégoriennes vise deux choses,

1. le déplacement de la mélodie sur l’accent,

2. la réduction des mélismes trop longs. Il suffit de regarder l’Alléluia de la messe de Pâques qui chez nous dure à peu près une minute, dans l’édition, que nous allons appeler médicéenne, il dure le temps de 15 notes chantées lentement l’une après l’autre.

Là est la décadence des mélodies grégoriennes : l’interprétation par les musiciens de la mélodie grégorienne, selon l’air du temps.

C’est aussi l’heure de l’imprimerie : les livres peuvent se répandre facilement. Évidemment, face aux livres pontificaux, quoiqu’ils ne soient pas imposés, il va y avoir deux réactions. Un certain nombre d’Eglises, surtout en Italie vont prendre ce chant, et d’autres, surtout en France, vont le refuser. Mais tout le monde est d’accord pour que les cérémonies religieuses ne soient pas trop longues et donc en France si on ne prend pas les livres revus après le Concile de Trente, on se trouve devant des mélodies beaucoup plus longues, et on chante aussi à valeurs égales, donc on va composer du chant d’église à la manière des livres romains.

Plain-chants gallicans

Le nom le plus célèbre est celui de l’abbé Leboeuf, chanoine de l’église d’Auxerre, à la fin du XVIe siècle. Il va composer l’office et toute la messe du diocèse de Paris.

L’abbé Leboeuf pour justifier son travail de préparation de ce qu’on appelle l’Antiphonaire de Paris, a regardé tous les manuscrits liturgiques contenus à la bibliothèque royale à l’époque et même il est allé en province consulter les livres des différentes églises. Par exemple, il donne la mélodie des répons brefs que l’on a pour les solennités, disant qu’au nord de la Loire on le chante ainsi, au sud autrement, dans l’ouest, encore autrement. Il est à la fois un créateur de mélodies car il a fait des choix, et en même temps, il est le premier paléologue du plain-chant. Il remonte déjà à l’idée de distinction entre chant romain et chant gallican. Il prouve, par exemple, que les polyphonies à plusieurs teneurs, comme le ton pérégrin, sont typiques du chant gallican. Il faudrait appeler cela du plain-chant baroque. Curieusement lorsque dom Guéranger et son équipe, vont parler de décadence du plain chant, ils ne penseront pas au plain-chant médiéval mais à la décadence de ces plain-chants gallicans, qui étaient interprétés dans une grande partie des diocèses de France [Note : « De nouvelles paroles exigeaient un nouveau chant… On se mit à l’ouvrage et l’on vit éclore une multitude de morceaux, chefs-d’œuvre d’ennui, de nullité et de mauvais goût… L’abbé Leboeuf, savant compilateur, fut chargé de noter l’Antiphonaire et le Graduel de Paris. Après avoir passé dix ans à placer des notes sur des lignes, et des lignes sur des notes, il fit présent au clergé de la capitale d’une composition monstrueuse, dont presque tous les morceaux sont aussi fatigants à exécuter qu’à entendre. Dieu voulu ainsi faire sentir par là qu’il est des choses qu’on n’imite pas, parce qu’on ne doit jamais les changer » Dom Guéranger Mélanges de Liturgie et de Théologie I p 37 (Dom Combe p 20)].

Dans cette même mouvance, on trouve les prêtres de l’Oratoire (le petit Rorate que l’on chante pendant l’Avent vient de l’Oratoire). Les pièces en do majeur ou fa majeur… c’est une époque. Les Mauristes ont aussi composé : le Te decet laus que nous chantons en deuxième lieu est des Mauristes. Il y a encore les messes de Du Mont [Note : Henri Du Mont. organiste Wallon ; à Paris à partir de 1638. Ses cinq messes en plain-chant (dites à tort « messes royales ») sont restées célèbres car chantées (surtout celle de 1er ton) dans les églises françaises jusqu’au XIXe s.]. C’est ce qu’on a appelé les Plain-chants gallicans. Ils sont gallicans, ils s’opposent à Rome ; ils comportent toutes sortes de choses, des inventions nouvelles, mais aussi une recherche dans les plain-chants régionaux.]

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