Le latin aux sources linguistiques du Christianisme

Pour faire suite à l’article précédent sur le « latin mystique », http://www.scholasaintmaur.net/apprendre-a-prier/latin-deglise-latin-de-cuisine-latin-mystique/ nous publions ici, avec commentaires et mises en gras un excellent article sur le latin, dans sa dimension spirituelle tiré de la revue Pâque Nouvelle en 2004.

Le latin aux sources linguistiques du Christianisme

Il est aujourd’hui de bon ton de prêcher le retour aux langues de la Bible, et nombreux sont les chrétiens qui se plaisent à fréquenter les sessions d’hébreu, de grec ou autres langues orientales. On ne peut que rendre hommage à ces initiatives qui s’efforcent de mieux comprendre la littéralité et le sens de la Parole de Dieu à partir de ses langues d’origine. Mais on comprend mal le silence sinon l’anathème qui continue de peser en maints endroits sur une de ces langues : le latin, dont on oublie trop facilement qu’il a aussi été une des langues majeures de l’histoire et de la diffusion de la Bible, sans compter qu’il permet souvent de remonter à un état du texte biblique antérieur aux versions grecques ou hébraïques connues. [On oublie un peu trop que le latin biblique est au bout du compte plus proche des apôtres que le grec ou l’hébreu… ! Et que dans bien des cas le latin biblique est souvent en grande conformité avec la tradition orale araméenne ce qui n’est pas toujours le cas du Grec…] Le grand vent du renouveau biblique et liturgique n’a pas toujours fait le détail dans l’élagage de certaines pratiques jugées obsolètes, et, en l’occurrence, la défenestration du latin a induit un appauvrissement, sinon une amnésie culturelle, mais aussi spirituelle, liturgique et théologique qui a gravement affecté la connaissance de la Tradition, [La Tradition avec un grand T à comprendre ici comme l’enseignement oral des apôtres transmis puis mis par écrit, et approfondi par le Magistère de l’Église.] pourtant si nécessaire à la bonne intelligence et au développement harmonieux de la foi elle-même.

Le christianisme fut d’abord pratiqué en Occident par des orientaux parlant grec. Pendant presque deux siècles, le grec fut, en effet, la langue officielle de l’Église romaine dans la prédication, la catéchèse et la liturgie, et il l’est resté jusqu’au milieu du IVe siècle, lorsque, sous l’impulsion du pape Damase, le latin est devenu la langue de la liturgie romaine.

Le latin d’Église dès le IIème siècle.

Cela dit, dès la fin du IIe siècle, les papes utilisent déjà le latin dans leurs lettres officielles, [l’élaboration quasiment immédiatement après les temps apostoliques, d’un magistère en langue latine…] et les premiers textes chrétiens rédigés en langue latine commencent à circuler en Afrique du Nord dès le milieu du IIe siècle [Une Afrique souvent plus latinisante que Rome elle-même, qui se piquait d’un orientalisme un peu snob en utilisant le « noble » grec] : à côté dés premières traductions de la Bible, le plus ancien document chrétien latin dont la date, peut être fixée avec précision est la Passion des martyrs de Scillium en 180, bientôt suivie par la Passion de Perpétue et Félicité en 203. [Perpétue et Félicité qui sont citées au Canon romain, et qui sont des martyres d’Afrique du Nord. Nos amis Musulmans d’Afrique du Nord, pour revenir à leur propre culture, devraient donc revenir non pas à l’arabe littéraire, mais au latin… ].

À la même époque, l’apologiste Tertullien publie ses premières œuvres, qui exercent une influence décisive sur le premier essor du latin des chrétiens et sur la réflexion théologique; dans une langue nerveuse, difficile et militante, remplie de fulgurances et d’émotion, il forge notamment bon nombre de mots nouveaux, qui ne seront pas tous retenus par la tradition ultérieure, mais qui illustrent les efforts des écrivains chrétiens pour adapter la langue latine aux idées nouvelles, comme l’avait fait jadis Cicéron au moment de traduire en latin les concepts de la philosophie grecque.

Un vocabulaire proprement chrétien.

Comme chez Cicéron, le grec a fourni une grande partie du vocabulaire proprement chrétien, bientôt latinisé, à commencer par le nom du Christ, Christus, attesté pour la première fois chez Tacite, et les noms désignant l’organisation et les institutions de l’Église : ecclesia, episcopus, presbyter, diaconus, martyr, euangelium, baptisma. Par l’intermédiaire de la Bible, quelques hébraïsmes sont même parvenus jusqu’en Occident, par exemple sabbatum, pascha, satanas, gehenna. Les Latins ont si bien incorporé ces mots à leur langue qu’ils ont pu leur joindre des suffixes, créant ainsi les formations hybrides : episcopatus, episcopalis, baptizator, paschalis.

Alors que les réalités concrètes de la vie de l’Église ont souvent été rendues par des mots empruntés, les chrétiens latins ont préféré puiser dans leur patrimoine linguistique pour exprimer les notions abstraites de leur foi. On a ainsi chargé d’acceptions nouvelles les anciens mots latins credere, fides, gratia, salus, reuelatio et bien d’autres pour rendre le contenu chrétien qu’avaient les mots grecs correspondants, non sans connoter le concept ainsi exprimé d’inflexions proprement romaines induites par l’emprunt : l’histoire du mot sacramentum, qui signifie au départ le serment du légionnaire romain, est, sans doute, une des meilleures illustrations de ce phénomène.

En outre, plusieurs dérivés latins ont été forgés pour exprimer des concepts théologiques nouveaux : ainsi, par exemple, la doctrine chrétienne du salut (salus) a non seulement spiritualisé la vieille idée païenne de « santé » physique ou morale, mais elle a aussi entraîné la création de mots comme saluare, saluator ou saluificus; les progrès de la théologie trinitaire ont rendu nécessaire la création du mot trinitas, et les controverses christologiques du IVe siècle ont favorisé l’éclosion d’un vocabulaire de l’incarnation (incarnatio, carnalis, passibilis). [On se rend compte ici à quel point notre propre vocabulaire doctrinal en Français est directement tributaire ni du Grec ni de l’Hébreu… Mais du latin !] Par ailleurs, les chrétiens occidentaux ont pu aussi parfois choisir entre plusieurs mots latins quand ils devaient exprimer leurs idées. Le latin possédait, par exemple, toute une série de verbes ayant le sens de « prier » : obsecrare, orare, petere, precari, rogare, etc. ; de ces verbes, orare fut rapidement supplanté par les autres dans la langue courante et ne s’employait que dans quelques formules fixes qui souvent avaient une couleur archaïque et solennelle. C’est pourquoi les chrétiens ont choisi ce verbe pour traduire leur prière, et ils ont ainsi donné une vie nouvelle à un mot qui était en train de disparaître dans la langue latine.

Les traductions latines de la bible.

Nonobstant ces ajustements linguistiques à l’expression de réalités inédites, le latin des chrétiens a surtout évolué au contact de la Bible, lorsque celle-ci a commencé d’être traduite pour les nécessités de la liturgie et de l’enseignement.

Les premiers témoignages massifs de textes chrétiens écrits en latin sont, en effet, des traductions latines de la Bible grecque des Septante et du Nouveau Testament, antérieures au troisième siècle et regroupées sous l’appellation générique ueteres latinae ou « vieilles-latines ». [Et ce sont de ces bibles « vieilles latines » que proviennent la plupart des pièces grégoriennes, et non pas de la Vulgate de Jérôme.] Dans les premiers temps de la latinité chrétienne, les exigences de l’évangélisation de ceux qui n’entendaient que le latin supposaient que l’on s’adressât à eux dans une langue simple, essentiellement orale et sans autre prétention que d’offrir les rudiments de la foi chrétienne. Mais les nécessités ultérieures de la pastorale, dans la logique même d’une religion du livre, ont ensuite obligé les chrétiens à traduire le texte de l’Écriture. Par respect pour ce texte considéré comme inspiré, les premiers traducteurs se sont d’abord montrés soucieux d’en sauvegarder jusqu’à la lettre, au risque d’écorcher les oreilles formées à l’école classique du grammairien et du rhéteur; et l’on sait combien la singularité linguistique de ces premières traductions a commencé par rebuter saint Augustin avant qu’il ne prenne finalement la langue biblique comme modèle de sa propre écriture, en particulier dans ses Confessions. Ce premier moment est décisif dans l’histoire de la latinité chrétienne, non seulement pour lui-même, mais aussi parce qu’il a conditionné l’essor du christianisme latin : ces anciennes versions de la Bible ont été celles qu’ont utilisées, d’abord exclusivement, puis majoritairement, les Pères de l’Église latine jusqu’à l’époque carolingienne où s’est imposé l’usage de la version hiéronymienne des Écritures, mieux connue sous le nom de « Vulgate ».

D’un point de vue strictement linguistique, ces premières traductions ont induit pour longtemps l’usage littéraire d’une langue familière et non périodique qui rompt délibérément avec l’état « classique » de la langue latine; [qui est l’état qu’on nous apprend au collège en 5ème, alors même que c’est Saint Jérôme qui finalement assure par sa Vulgate le maintien de la culture latinisante dans tout l’Occident pendant 20 siècles… ] d’autre part, le latin biblique, qu’il soit vieux-latin ou vulgate, est marqué du sceau de l’invention lexicale, qui n’hésite pas à créer des néologismes ou à enrichir le sens de certains mots pour traduire au plus près le texte grec ou hébraïque de la Bible.

En revanche, à l’inverse des traductions latines de la Bible, des psaumes et des cantiques bibliques, le latin liturgique, qui se répand en Occident dès la seconde moitié du IVe siècle, est le produit d’une culture lettrée, [Comprendre : le latin de l’hymnographie et des collectes.] d’où les emplois populaires de la langue sont pour ainsi dire totalement absents.

Les Hymnes chrétiennes

L’art de la poésie hymnique chrétienne présente des raffinements extrêmes et une très grande souplesse, qui n’hésite pas à réinvestir les images du paganisme (le soleil, le phénix, la sibylle, le rituel du triomphe, etc.) et qui recourt aux subtilités métriques des Anciens pour satisfaire les oreilles des lettrés, en même temps qu’il ouvre la voie à une poésie rythmique populaire. [Oui oui, les hymnes latines, un chant populaire] À cet égard, les Hymnes d’Ambroise de Milan
[qui sont en lien avec bien sûr le rite ambrosien mais dont beaucoup de productions ont été reprises dans le rite romain. On pourra consulter à ce titre l’excellent livre de Dom Hala…] attestent l’efficacité d’une poésie liturgique tout à la fois riche d’une culture romaine totalement assimilée, ouverte sur les exigences pastorales et doctrinales, construite sur une structure métrique simple et sur des jeux symboliques subtilement organisés à travers la composition strophique de chaque pièce.

Ce genre littéraire a connu un succès fulgurant dès sa création et il a été une des formes les plus vivantes de la dévotion chrétienne, [et avouons le : on n’a jamais égalé ça jusqu’à aujourd’hui…] en particulier dans le cadre liturgique de l’office monastique dont il est devenu une partie intégrante. [Remarquons également que la réforme liturgique de Vatican II a repris les textes anciens qui avaient été malheureusement « revus » au XXème siècle (le psautier Béa, sous Pie XII), et qui sont désormais rétablis avec la Vulgate et la néo-Vulgate depuis 1980.] On trouve ce même raffinement dans les oraisons de la liturgie chrétienne, dont la rhétorique est particulièrement bien adaptée à la solennité et à la sacralité de la parole du sanctuaire. L’oraison liturgique et les prières de l’office chrétien empruntent à l’art de l’ancienne prière païenne plusieurs procédés de style : les parallélismes, les antithèses et les chiasmes, l’art de la formule, la structure binaire, l’accumulation de synonymes, l’homéotéleute, l’adresse à la deuxième personne, l’usage des clausules oratoires, sans compter les références romaines à la langue du droit et de la philosophie et la spécificité d’une prière qui réunit le passé, le présent et l’eschatologie dans la célébration du mystère. [faisant un beau pont entre une tradition orientale et la culture d’occident, que malheureusement un certain augustinisme – non pas littéraire mais philosophique a eu tendance à nous faire perdre].

Malgré le choc des invasions barbares.

Dans les derniers siècles de l’Antiquité, le choc des invasions barbares, la chute de l’Empire d’Occident et l’effondrement du système scolaire auraient pu faire craindre un étiolement de la langue latine. En réalité, si cet étiolement s’est bien produit, notamment dans la pratique de la prédication, induisant ainsi des facteurs de diversification et de fragmentation qui ont donné naissance aux langues romanes, le latin a continué d’être la langue de la liturgie romaine et de la Bible en Occident, et il s’est maintenu dans les marges de l’ancienne Romania, en Espagne et dans les îles anglo-saxonnes, d’où migreront bientôt les artisans de la renaissance carolingienne.


Triplement encouragé par une réforme de l’écriture, qui impose la minuscule caroline dans les grands scriptoria monastiques, par la généralisation de la liturgie romaine et de la Bible « vulgate »
à l’ensemble du territoire carolingien, [c’est bien la liturgie romaine et la création du répertoire appelé pour des raisons politiques « grégorien » qui dynamise et pérennise la langue latine] le latin redevient, en effet, à cette époque, et pour longtemps, une langue unificatrice et une langue d’échanges intellectuels, culturels et administratifs, comme il l’avait été dans l’Antiquité. Certes avec une différence qu’il faut souligner : le latin des époques médiévale et moderne n’est plus une langue « vivante » dans le sens où il ne repose plus sur l’instance normative d’un peuple, capable de lui donner les impulsions nécessaires à son développement. Il devient une langue d’école et de débat, la langue de l’intelligence européenne
[faire une Europe chrétienne, ne serait-ce donc pas redonner sa vraie place au latin dans les organisations de l’Europe… La vraie ?] sans ignorer totalement celle du cœur, mais, en toute hypothèse, une langue qui ne connaît plus les vicissitudes d’états de langue concurrents et fluctuants. Une langue de cette sorte, très robuste et indifférente aux rumeurs de la rue, a pu résister à tous les éclatements politiques qui ont déchiré les peuples et les nations en Europe; dans le même temps, elle a continué d’accueillir toutes les renaissances intellectuelles et les progrès du savoir, au-delà des frontières et des particularismes locaux.

Toujours la langue officielle de la l’Église romaine.

Du reste, nonobstant une ouverture généralisée aux langues vernaculaires, le latin reste encore aujourd’hui la langue officielle de la liturgie et du magistère romains, en ce compris les textes des encycliques pontificales et du Concile Vatican II. Capable d’exprimer tous les états de l’âme croyante et de la foi dans leurs raffinements les plus subtils et héritier d’une réflexion théologique et d’une spiritualité qui remonte aux premiers temps de l’Église, [Peut on donc, – vraiment – faire de la théologie et ignorer le latin ?] le latin est une langue que son ancienneté et son « immobilisme » immunisent contre les déviances d’interprétation, les singularités, sinon les fadeurs, les banalités ou les excentricités, auxquelles sont soumises les langues vernaculaires. A ce titre, on aimerait retrouver plus souvent dans nos églises d’occident une évidence que personne ne songerait à contester dans d’autres traditions liturgiques : il ne convient pas de parler dans le culte rendu à Dieu la langue que l’on parle quand on fait son marché
[Cette évidence devait être rappelée fortement : de même que le prêtre n’utilise pas un verre à la place du calice, fut il en cristal, une assiette à la place de la patène – fut il en porcelaine de Limoges, un manteau à la place de la chasuble fut il de chez Chanel, il devrait utiliser le latin plutôt que le vernaculaire, comme le rappelle le Missel romain actuel et bien sûr le Concile Vatican II] !

Quoi qu’on puisse penser aujourd’hui du choix du latin qu’a fait l’Église ancienne, il est évident qu’à l’époque le latin était le mode d’expression linguistique le mieux répandu et le plus efficace pour la diffusion du message chrétien.

Au-delà des vicissitudes temporelles, un garant d’indépendance.

Lorsque l’Empire a disparu, le latin a ensuite permis à l’Église de continuer à faire entendre sa voix au-delà de toutes les vicissitudes temporelles et des récupérations nationalistes, car en parlant une langue qui n’appartenait à personne, elle restait en mesure de proposer une référence linguistique stable à laquelle il était toujours possible de revenir pour s’accorder sur un discours souverain. [Combien le latin serait donc utile à des instances supranationales encore aujourd’hui…]

Certes, on pourra reprocher au latin de véhiculer une culture qui n’est plus nécessairement partagée par tous les fidèles d’aujourd’hui, mais l’objection vaut pour toutes les langues, et en particulier pour les langues vivantes, très liées aux sensibilités identitaires. Riche d’un système linguistique qui peut accueillir tous les progrès de la modernité
[rappelons l’élévation du statut de l’institut Latinitas par le S. Père Benoît XVI…] et porteur d’une tradition à la fois humaine et spirituelle qui a incontestablement contribué au rayonnement universel du christianisme, le latin demeure le meilleur garant de l’unité et de l’indépendance de l’Église romaine contre toutes les instrumentalisations de son message. [Donc aimons apprenons, et chantons le latin !]

Paul-Augustin DEPROOST, Professeur à l’Université Catholique de Louvain, Pâque Nouvelle 2004/2

Note de Pâque Nouvelle : Les sous-titres sont de notre Rédaction. – Signalons que, d’après Vatican II, la langue officielle de l’Église catholique romaine demeure le latin (Constitution sur la Liturgie, nn. 101 et 116).

COMMENTS

  • Bel article, mais je note une petite erreur :

    Remarquons également que la réforme liturgique de Vaticna II a repris les textes anciens qui avaient été malheureusement « revus » au XXème siècle, et qui sont désormais rétablis

    Si vous parlez ici des hymnes, ça n’est pas au XXe siècles que les hymnes ont été revues, mais au XVII e par Urbain VIII. C’était la mode du latin « classique », et Urbain a « classicisé » les hymnes.

    Même à l’époque ça n’a pas trop plu, si bien que les communautés monastiques ont refusées les « nouvelles » hymnes. Ainsi trouve-t-on les hymnes « originales » dans les bréviaires monastiques et les hymnes « revues » dans les bréviaires romains d’avant 1970.

    • admin

      Oui un grand merci : je voulais parler du psautier Béa. J’ai précisé. Au sujet des hymnes, effectivement, ce sont les hymnes ont été également rétablies dans leur version monastique dans Liturgia Horarum ; elles sont donc beaucoup plus belles depuis la réforme liturgique.

  • Regnier

    Bel article, très riche, qui entre autres, montre bien qu’estimer l’hébreu et le grec tout en dédaignant le latin n’a pas grand sens.

    Les choses changeront si… on observe les recommandations de Vatican II. Mais tant que, dans les séminaires, la liturgie quotidienne ne sera pas célébrée en latin, au moins en bonne partie, tant que la formation à la langue de Cicéron (pardon : de saint Jérôme ; mais c’est néanmoins la même : les deux auraient pu se comprendre, ce qui n’est pas le cas pour un français du XIIème siècle et un français du XVIIème) n’occupera qu’une ou deux heures par semaine, ou moins encore, les clercs auront du mal à être à l’aise et auront du mal à apprécier les beautés de la liturgie romaine.

    Les fidèles, grâce à la belle répétition de la liturgie et avec les textes dans les deux langues, n’auront plus qu’à se laisser porter, imprégner et nourrir.

    Bref, merci encore pour l’article !

  • admin

    Un peu comme un commentaire à ce texte, voici le nouvel éditorial de la lettre de l’associaton EECHO (Enjeux de l’Étude du Christianisme des Origines ) http://eecho.fr/ :

    Le « texte grec ». Quel texte grec ?

    Dès que l’on évoque l’oralité évangélique, ou – ô horreur – l’oralité araméenne, le réflexe conditionné consiste à objecter : « Mais le texte canonique du Nouveau Testament, c’est le texte grec ! » Quel texte grec ?

    Il ne s’agit pas de celui qu’utilisent nos Frères de Grèce et de Constantinople. On entend par là un texte grec originel, qui aurait été à l’origine des manuscrits grecs que nous connaissons, et qui aurait été écrit par les différents auteurs du Nouveau Testament.

    Remarquons ensuite qu’en matière « canonique » (c’est-à-dire juridique), il faut remonter au Concile de Trente pour trouver une indication à ce sujet. Ce Concile précisa (dans ses actes) que le texte normatif est la Vulgate… pour les Occidentaux, et la Peshytta pour les chrétiens de l’Eglise de l’Orient (appelés aujourd’hui assyro-chaldéenne). Le « texte grec » pouvait d’autant moins servir de norme qu’il n’existe pas réellement.

    Ce qui existe en effet, ce sont sept familles de manuscrits textuellement irréductibles l’une à l’autre (les variantes textuelles convergent quant au sens global, mais pas quant au mot à mot), ce qui veut dire qu’elles ne peuvent pas avoir de source commune. Du moins en grec. C’est seulement à partir de la fin du XIXe siècle que des exégètes occidentaux ont cherché à synthétiser les meilleures « leçons » tirées de ces sept familles et qu’ils ont créé un « texte grec » (qui n’est pas une harmonisation mais une suite de choix). Et par un tour de passe-passe, ce texte artificiel est présenté aujourd’hui comme la norme.

    Or, la Peshytta ou texte de l’Eglise assyro-chaldéenne (peshytta signifie strict au sens de texte sans glose) ne correspond à aucune de ces sept familles de manuscrits grecs mais peut expliquer les variantes de chacune d’entre elles. Donc, si elle résulte d’une « traduction du grec » (comme on dit), il faut que celle-ci ait été une géniale harmonisation des sept familles grecques, et, bien sûr, qu’elle leur soit postérieure. Cette hypothèse en amène beaucoup d’autres en cascade. En effet, il faut postuler alors que le Nouveau Testament araméen n’existait pas (et donc les chrétiens d’Orient non plus) avant que, tardivement, un génial érudit oriental ait décidé d’en produire un, ait réuni une masse impressionnante de manuscrits grecs, et enfin ait réussi à constituer un merveilleux texte araméen qui harmonise les variantes de ces manuscrits grecs.

    À ce stade, on se trouve devant une alternative : soit nos exégètes ont raison de dire que la Peshytta vient du grec mais alors il faut croire que tous ont été incapables de faire en grec le miracle qu’un oriental aurait réussi à faire en araméen, soit leur supposition doit être inversée, à savoir que la Peshytta doit être considérée comme témoin de la source des manuscrits grecs – la diversité potentielle des traductions de ce texte araméen vers le grec expliquant parfaitement celle des familles des manuscrits grecs, qui est précisément irréductible.

    Entre un écheveau d’hypothèses invraisemblables (voire négationnistes) et une explication fondée et vérifiable, le choix est clair. Il est temps que la Peshytta retrouve sa place de norme, mais pas simplement en tant que « texte à lire ». Comme le savent ceux qui pratiquent l’oralité, il s’agit moins de « lire » que « d’apprendre » – idéalement par cœur – car l’approche et la compréhension qu’on a de la Peshytta (ou des traductions partielles déjà disponibles) sont sensiblement différentes dans un cas ou dans l’autre. Ceci nous renvoie à l’histoire même du « texte », en particulier à celui des évangiles, lesquels sont en fait des cristallisations mises par écrit et organisées pour la liturgie, de compositions orales réalisées par les apôtres et d’autres témoins du Christ, et qui étaient beaucoup plus vastes.

    Le mythe occidental du « texte grec » a fait son temps.

    L’équipe d’EEChO

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