Le chant grégorien, son origine, ses premières notations

Origines historiques et actualité du chant grégorien

Le chant grégorien est ancien. Ou plutôt, il n’est pas ancien, il est hors d’âge. Mais d’où vient ce chant grégorien ? Sans doute a-t-il commencé de vibrer au temps des persécutions, dans les catacombes de Rome. Et puis il a grandi dans le sein de l’Église avant de sortir au grand jour.


754 : renouvellement du sacre de Pépin le Bref par Etienne II à la Basilique Saint Denis

De quand date sa naissance ? Peut être d’un beau jour de 754 en Gaule. Pépin le Bref (le père de Charlemagne) fait venir le pape Etienne II à la basilique Saint Denis pour un accord politique ; en échange de l’onction royale de Pépin et de ses enfants par le Pape, (onction de type davidique et biblique, quasi messianique, alors inconnue des souverains en Gaule) Pépin fournit une protection militaire du Saint Siège contre les Lombards. Le pape se déplace en Gaule avec sa suite, ses diacres, ses chantres, son chant. Ce « contrat » primitif entre papauté et empire qui se traduit sur le terrain mélodique : le chant franc inspiré des Grecs (ce sont les Grecs qui ont évangélisé la Gaule) fusionne avec le chant vieux romain (du pape). On garde les cordes récitatives et les paroles du chant romain, et on y introduit les développements mélodiques du chant franc. Un nouveau répertoire est né. Il va se déployer à partir des cathédrales au sein de grandes liturgies. Politique contre mystique et vice-versa. Pépin mène ensuite campagne en Italie pour défendre la papauté, en 754 et 756, et cède à Étienne II les terres qu’il a conquises sur la péninsule. Cet accord politico religieux se poursuit avec Charlemagne, qui, couronné empereur d’Occident à Rome en 800 par le pape Léon III, met en place un système administratif centralisé qui a pour objectif d’unifier les coutumes (y compris liturgiques) de l’empire et lutter contre les derniers restes de paganisme. Pour légitimer ce répertoire nouveau, « romano-franc », on finit par revendiquer pour lui l’héritage du grand pape Saint Grégoire. Toujours est il que la nouvelle dynastie carolingienne veut être légitimée par l’onction papale, et pour cela se réfère à un « fondateur » liturgique mythique, Saint Grégoire le Grand, qui en réalité, historiquement, n’a rien fait de décisif en matière musicale. On le représente cependant dans l’iconographie musicale, inspiré par une colombe, composer le répertoire « grégorien » qui porte depuis son nom…


Le pape Grégoire le Grand dictant le chant sacré à un scribe sous l’inspiration du Saint-Esprit représenté par une colombe posée sur son épaule

© Antiphonaire de Hartker – Saint Gall Cod. Sang. 390, 13 r

Il est intéressant de constater que cette paternité prestigieuse s’est vue opposer celle de Saint Ambroise à Milan, où le rite « ambrosien » a toujours tenu tête à l’expansionnisme du rite romain et est toujours jalousement conservé jusqu’à aujourd’hui : donc souvenons-nous que tout ce qui est noté de façon « carrée » et en latin n’est pas du chant grégorien. Il y a le chant ambrosien, qui est plus ancien et le chant cistercien qui est plus récent. Il y a aussi d’autres répertoires liturgiques latins également intéressants et vénérables, mais ce n’est pas du grégorien, qui correspond réellement à cette réalité politico-religieuse du VIIIème siècle. Il y a aussi à Rome, par exemple au XIIème siècle, au Latran (la cathédrale du pape !) une liturgie germanique mais pourtant latine et pentatonique, qui n’est justement pas celle du pape. Et lorsque le pape vient pour les grandes célébrations (comme la Saint Jean-Baptiste) les chanoines sont priés de se retirer « et de rester calmes », et pour l’occasion de « recruter quatre chantres vigoureux parce que nous ne savons pas répondre au chant du pape. »


Antienne de communion de la messe de Minuit (Nativité) : Dans les splendeurs du sanctuaire, de mon sein, avant l’étoile du matin, je T’ai engendré.

Saint Grégoire le Grand n’est pas le compositeur du chant romano-franc ; ancien moine et disciple de Saint Benoît, il a bien écrit la biographie du patriarche des moines d’Occident (le Livre II des Dialogues) ; mais le chant dit « pentatonique » date d’avant lui ! Et pour cause, cette échelle musicale de cinq degrés sans demi-ton est aussi vieille que l’humanité ! Sa base mélodique s’enfonce dans la préhistoire.  Certaines pièces grégoriennes ont un fond immémorial comme le chant de communion de la messe de minuit. L’Église a choisi des mélodies universelles pour chanter la Parole de Dieu. Ceux qui descendent cette échelle touchent le mystère de la création, ceux qui la remontent se rapprochent du ciel. Entre les deux, c’est le champ de bataille ouvert par le péché originel.

Vatican II – qui a fait du grégorien son étendard – a cette magnifique formule : « Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût à cette liturgie céleste à laquelle nous tendons comme des voyageurs » (Constitution sur la sainte liturgie, 1963). Paradoxalement, c’est le temps du carême le plus orné.  Il figure le temps présent de la lutte. En carême, les pièces chantées se renouvellent chaque jour ; l’Église est une grande dame qui a les moyens de changer de robe. Les Pères de l’Église parlent d’un monde crée harmonieux où le péché a introduit la cacophonie. Le Créateur a voulu réaccorder le monde avec Lui par Son Verbe.

« Nos temples doivent avoir un chant, autrement ils seraient mornes. Mais nous avons un chant, un chant incomparable. La seconde Personne de la Sainte Trinité est descendue sur la Terre, le Verbe s’est fait chair. Qu’est la seconde Personne de la Sainte Trinité ? Qu’est le Verbe ? Il est tout à la fois le chantre et un chant. Chantre unique qui a donné sa voix à la création toute entière, chant qui ne s’épuise jamais, car Dieu fait tout par son Verbe ; chant que nous redisons sans cesse, car c’est toujours le Verbe de Dieu que redisent les Psaumes. » (Madame Cécile Bruyère, Abbesse de Solesmes, octobre 1888).

Car le grégorien ne cherche pas à faire joli. Il est d’abord en quête de Dieu, à cheval sur Sa Parole. Le chant grégorien, c’est« la prière harmonieuse de l’homme réconcilié avec Dieu et le cosmos ! »

Mais au départ, il n’y avait pas de traité, pas de portée musicale. Juste une mémoire orale. Un indice nous est donné par Victor de Vite qui rapporte la persécution des chrétiens par les Vandales. Nous sommes au Ve siècle en Afrique. Le jour de Pâques, les barbares surgissent dans l’église et abattent d’une flèche le diacre qui chante l’alléluia. Le chantre s’effondre avec son livre. Et sur le livre, il n’y a … rien. La fonction du livre, ici, est juste d’être un lien symbolique à un « Livre » authentique existant ailleurs, qui est supposé être de référence, mais qui n’est pas à usage liturgique. Donc à cette époque tout le chant, toute la musique est connue par cœur…

Plus tard, on invente les « neumes », des signes mnémotechniques qui indiquent au chantre comment interpréter les pièces liturgiques, il s’agit là non pas de partitions, mais d’une façon pédagogique d’aider la mémoire. Au départ d’ailleurs, il s’agit seulement de signes qu’on ajoute sur les textes des livres, qui ne sont pas « conçus » pour un usage au chœur, mais seulement pour être utilisés lors des classes de chant, pour aider la mémoire.


© Antiphonaire de Hartker (980) – Saint Gall Cod. Sang. 388: répons Iudea et Ierusalem (Vigile de la Nativité)

Après beaucoup d’efforts par les musicologues du XIXème et du XXème, la recherche sur la signification des neumes (qui continue) est aujourd’hui assez bien précisée. On retient généralement deux écoles de notations : Laon et Saint Gall, en plus de la notation sur portées. Pour le chant grégorien, l’âge d’or se situe se situe à l’époque de Charlemagne. Le grégorien atteint au VIIIe siècle un équilibre qui force l’admiration. Le chant grégorien est une manière de trouver la note juste, la juste position de l’homme par rapport à Dieu. La musique se met alors au service de quelque chose qui la dépasse : certaines pièces d’escalade qui montent et descendent comme le Iubilate du temps pascal.


Vème dimanche de Pâques : offertoire Iubilate avec la notation de l’école sangallienne sous la portée (Graduale Triplex, p. 227)

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