Le chant grégorien en paroisse ?

Après deux années de pratique du chant grégorien dans différents lieux de culte de la région parisienne, il nous semble important aujourd’hui de tirer quelques conclusions pratiques des expériences que nous avons pu avoir, en vue d’orienter notre action pour les prochains mois. Car il faut bien préciser le champ de nos ambitions : bien sûr, nous aimons pratiquer ce chant millénaire et faire partager notre attrait pour une liturgie solennisée et respectueuse de la nature des mystères célébrés. Mais bien plus que cela, nous voulons prouver que le chant grégorien est pratiquement utilisable dans les paroisses, et qu’il n’est pas réservé aux monastères ou à certaines communautés qu’on accuse ça et là de nostalgie.
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 Nos constatations :

En deux ans d’engagements réguliers auprès de communautés différentes, nous avons pu constater que :

notre action est appréciée : plusieurs fois, les paroissiens ou les curés nous ont exprimé leur étonnement et / ou leur reconnaissance pour notre intervention.

Les paroissiens, même s’ils ne sont pas familiers du latin ou de cette expression chantée, reconnaissent que le chant grégorien donne une couleur liturgique vraiment très différente de ce qui est ordinairement pratiqué, (attention : nous ne jetons pas ici l’opprobre sur les liturgies « conventionnelles »).
 L’éloignement esthétique de la plupart des cantiques français de l’art grégorien a poussé certains de nos « commanditaires » (curés, équipes liturgiques) à nous demander de chanter l’ensemble du propre et de l’ordinaire, alors même que nous souhaitions n’intervenir que sporadiquement (par ex. en ne chantant que l’offertoire, la communion, ou une autre pièce).

   Le chant grégorien n’est pas perçu comme un chant élitiste, malgré cette accusation souvent facile qu’il subit de la part des gens qui ne l’ont pas « éprouvé » pastoralement. En particulier, les chants du Kyrie, Gloria et Credo sont particulièrement appréciés par l’assemblée, qui s’unit à la schola de façon franche et massive. N’en déplaise à certains, ce sont des airs populaires et faciles !

   Les messes grégoriennes sont particulièrement appréciées lorsque elles mêlent (en plus du propre et de l’ordinaire officiel) certains chants connus en Français. Cela peut paraître contradictoire avec une observation précédente. Encore faut-il en effet sélectionner soigneusement les cantiques en question pour qu’ils s’accordent bien avec la « couleur » esthétique apportée par le chant grégorien. C’est d’ailleurs ce qui est pratiqué depuis des années dans certaines paroisses : tout le propre est chanté, mais on y ajoute un chant d’action de grâce non grégorien après la communion, ainsi qu’un chant de sortie. Il est de même souvent très apprécié de proposer un psaume responsorial modal et monodique, sur une mélodie simple, à la place du graduel. Dans certaines conditions, (procession d’entrée particulièrement longue, suivie d’un encensement solennel…) on peut même imaginer de faire précéder l’introït grégorien par un cantique français, le grégorien étant réservé au moment de l’encensement. En effet, les cantiques français sont aujourd’hui des réalités liturgiques, qu’il ne faudrait pas mépriser sous prétexte que la plupart d’entre eux sont musicalement et / ou par les paroles bien inférieurs en qualité que le chant officiel de la liturgie romaine. Il faut modérer ce jugement un peu trop à l’emporte pièce proféré par des « militants » d’une « cause grégorienne » qui dessert en fin de compte l’art liturgique lui-même… Le chant grégorien subit en effet lui-même trop de jugements péremptoires et erronés du même acabit pour que ses défenseurs fassent subir aux autres formes liturgiques la même injustice. D’autant plus que – faut il le rappeler – le grégorien n’a pas besoin d’être défendu : après tout, il est « canonisé » par les autorités les plus éminentes de l’Eglise et reconnu comme saint par le magistère… Cette approche de « mélange » entre des mélodies chantées en Français mais conformes à l’esprit grégorien (sans pouvoir en être !) et l’art grégorien lui-même nous semble particulièrement riche et même conforme aux enseignements du Concile Vatican II, qui rappelle ainsi que tout le magistère du XX° siècle que le chant grégorien est le modèle de toute prière chantée ; en associant au modèle d’autres expressions, nous arriverons certainement à influencer dans un sens pleinement liturgique les nouvelles compositions, et peut être même à faire passer de mode celles d’entre elles qui sont a-liturgiques.

Pour rendre justice au chant grégorien, il faudrait qu’il soit perçu comme ce qu’il est : un chant populaire. Cela sous entend que nos liturgies ne peuvent pas et ne doivent pas être « solesmiennes ». Non pas que nous n’apprécions pas l’expression liturgique de la vénérable abbaye, bien au contraire : il est patent qu’à Solesmes est atteint un niveau de perfection de l’art liturgique. Mais cet art liturgique est fondamentalement monastique, et nous n’avons pas tous cette vocation… Il est entendu que dans l’état actuel des choses, nos liturgies grégoriennes sont réservées à certains lieux ou certaines occasions plus solennelles, les liturgies « stationales », par exemple. Il est difficile d’imaginer dans une paroisse du XXI siècle le propre et l’ordinaire chanté à la messe quotidienne (lorsque celle-ci subsiste). Par contre, il est tout à fait envisageable d’imaginer de laisser une place « normale » au chant grégorien à la Messe dominicale qui a la connotation la plus « classique », et ce avec les aménagements décrits plus haut.

 Le grégorien est souvent rejeté pour des questions de principe ou des difficultés de faisabilité : dans bien des cas, le chant grégorien est perçu comme beaucoup trop difficile ; il faut pourtant se rendre à l’évidence des faits. A Solesmes, où le chant grégorien est exclusif dans une liturgie pratiquée huit heures par jour, la majorité des moines et moniales ne sort pas du conservatoire de chant. Même nous autres, à la Schola Saint Maur, qui n’avons pas atteint le niveau d’excellence solesmien, et qui pratiquons le grégorien à notre petit niveau, nous ne sommes pas une majorité de musiciens chevronnés. Rendons nous bien compte d’une réalité historique : le chant grégorien a été composé à une époque où la notation sur partitions n’existait pas. Même la notation carrée couramment pratiquée aujourd’hui est tardive, voire décadente. Bien plus, le chant grégorien ne requiert pas a priori de connaissances très techniques dans la mesure où sa transmission des mélodies, à l’âge d’or grégorien se faisait uniquement à l’oreille ! La restauration du chant grégorien commencée par Dom Guéranger a en fait été réalisée en réaction contre les tendances du XVII° au XIX° siècle qui privilégiaient « la messe en musique ». L’essor du baroque avait en effet donné une place exagérée aux ensembles musicaux souvent professionnels des paroisses urbaines. Les morceaux de musique (en particulier les motets) étaient conçus pour accompagner sans discontinuer l’action individuelle du prêtre à l’autel. En rédigeant l’Année liturgique et en remettant en valeur le chant grégorien, le premier abbé de Solesmes a voulu rendre au chrétien la compréhension de la liturgie et la participation, dans son ordre, aux mystères sacrés. L’œuvre de Dom Guéranger était évidemment tournée vers ses moines, mais également et surtout à destination des simples fidèles dont il connaissait les attentes en tant qu’ancien prêtre diocésain. On peut donc sans hésiter affirmer – et c’est ce qu’a fait le mouvement liturgique à la suite de dom Guéranger – que la réflexion théologique et doctrinale entreprise sur la liturgie par ce dernier et magnifiée par la restauration du chant grégorien par ses successeurs avait un objectif bien plus large que le milieu monastique.
 Dépolitiser l’usage du latin
 Pour que le chant grégorien puisse être bien perçu, il faut dédramatiser et « dépolitiser » l’usage du latin. Engoncé dans une idéologie vernaculaire, le grégorien ne trouve pas sa place parce que le latin n’est pas politiquement correct… au moins en France. Car la situation n’est pas la même dans beaucoup d’autres pays notamment européens. Dans notre monde de réseaux, d’échanges internationaux, de mondialisation, où l’information s’échange à la vitesse de la lumière, nous avons besoin de vecteurs de pensée universels… L’Eglise ne s’y trompe pas, et sa langue officielle continue d’être une langue réputée morte. Et c’est son avantage. Car si l’Eglise privilégiait l’Anglais, est-on certains que ne finirait pas par triompher une vision liturgique et théologique anglo-saxonne ? L’homme pense comme il lit… Et si cet argument ne suffisait pas pour l’usage du latin, faisons confiance au passé pour achever de nous convaincre : après tout, le latin est la langue patristique et justement celle dont les Pères se sont servis à la suite de saint Jérôme pour comprendre et méditer les Saintes Ecritures. Le latin a été jusqu’au XIX° siècle la langue de la pensée scientifique. Dans son expression littéraire, il ne s’arrête pas à « La guerre des Gaules » … Le développement sémantique du latin est allé bien au-delà de l’Antiquité, et sa capacité d’expression continue d’être porteuse jusqu’à nos jours, en particulier dans la liturgie. Quiconque s’est intéressé aux textes latins de la liturgie de la messe, et en particulier aux collectes de l’ordo actuel, en conviendra. On dépasse largement le niveau du « latin de cuisine », qui subsiste, il est vrai, dans certains textes bibliques. La compagnie de Jésus au XVI° siècle avait privilégié l’usage des langues locales pour l’évangélisation, afin de purifier le message évangélique des puissances colonialistes de l’époque. A l’inverse, aujourd’hui, dans un contexte de domination planétaire de l’Anglais, nous ne disposons pas de meilleur vecteur de neutralité culturelle que le Latin. Son usage est donc particulièrement en conformité avec notre religion chrétienne, et il demeure pertinent comme un vecteur de pensée préservé des influences politico culturelles des puissances du XXI° siècle.
 Une « certaine époque » est révolue
 Nous nous rendons bien compte que notre action, – qui remporte un succès certain, n’ayons pas peur de le dire ! – aurait été beaucoup plus difficile et moins comprise il y a encore 15 ans. Nous avons connu les années 1970 et 1980 où les querelles idéologiques d’après 1968 auraient coupé court à toute initiative allant dans ce sens, et où la question de « la messe en latin » a même abouti à un schisme douloureux. Le chant grégorien, alors qu’il est volontairement délaissé pour des motifs dits « pastoraux »au profit d’une expression chantée en langue vernaculaire parfois truffée de poncifs soit marxistes soit relativistes (la liste est longue, nul besoin d’en faire le rappel ici ( nous renvoyons le lecteur à www.de-ecclesia.com ) est devenu une sorte de « dandysme spirituel ». A tel point que les concerts de chant grégorien ont pu supplanter l’expression grégorienne proprement liturgique ou qu’on a entendu à une certaine époque de chant grégorien dans les boîtes de nuit que dans les églises (cf. l’enregistrement de l’abbaye de Silos qui a fait fureur au début des années 1990). Par un effet de retour de balancier – peut être aussi grâce à l’insistance du Saint Père pour « normaliser » les tendances liturgiques les plus classiques dans un cadre ecclésial, le chant grégorien semble pouvoir être de nouveau admis comme une expression liturgique légitime. Il nous reste à montrer qu’il n’est pas foncièrement l’apanage des moines ou des « ringards nostalgiques ».

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