Le Cardinal Ricard à Québec

https://i0.wp.com/www.vatican.va/news_services/press/img/collegio-cardinalizio/ricard-jp-cpp.jpg?resize=134%2C200L’association Pro Liturgia, qui fête ses 20 ans ce week-end, propose de lire l’intervention du Cardinal Ricard , archevêque de Bordeaux, lors du congrès eucharistique de Québec. Les mises en gras sont de notre part, et nos commentaires sont en rouge.

"(…) Nos pays en Europe de l'Ouest, et tout particulièrement en France, sont confrontés à un mouvement profond de sécularisation. (…) Cela contribue à une dévaluation des biens spirituels et des activités religieuses. [et à une perte marquée du sens liturgique. Un constat lucide du Cardinal archevêque… Merci !] La consommation est une nouvelle religion, ou une pratique de substitution qui a ses temples, son personnel, ses prescriptions et son rythme hebdomadaire. [Et la religion ne se conçoit plus que comme une consommation…] (…) On constate une baisse de la pratique religieuse (5 % en France de pratiquants réguliers) et une participation à l'Eucharistie où la subjectivité règne en maître: je vais à la messe quand je veux, quand j'en ai envie, quand j'en ressens le besoin. [C’est la bien et désormais tristement connue « sensibilité » , qui m’autorise à choisir ma messe, sa forme, ou au contraire son absence de forme..] (…) Devant la mentalité de certains catholiques faisant de la participation à l'Eucharistie une matière à option pour la vie chrétienne, a été développée une catéchèse soulignant la dimension vitale de l'Eucharistie. (…) Vis-à-vis de familles qui ne venaient jamais à la messe dominicale, des invitations ont été lancées pour une "messe des familles", pour vivre un "dimanche autrement". Cela a permis à des gens, qui ne l'auraient sans doute pas fait sans cela, de découvrir l'Eucharistie. Mais ne risque-t-on pas de les habituer à un rythme de participation mensuel ou bimestriel? Comment alors les initier au rythme hebdomadaire de l'assemblée dominicale? [La réflexion vaut également pour les messes de jeunes à guitare et batterie. Nous nous en ouvrions largement sur ces pages tout à fait récemment…] La réflexion pastorale est en recherche dans ce domaine.

(…) Alors que dans la mise en œuvre de la réforme liturgique on a été surtout sensible à un "faire quelque chose" de chacun des membres de l'assemblée, on est plus attentif aujourd'hui à un "se laisser faire par le Seigneur". [Le Cardinal souligne, à juste raison que la perspective change peu à peu. Il est possible aujourd’hui, et nous en sommes l’exemple, d’expérimenter de véritables liturgies dans des endroits qui furent complètement dévastés par une pastorale a-liturgique ou même anti-rituelle. Cela veut dire une messe avec tout le propre et l’ordinaire en grégorien, y compris lorsque ces endroits étaient doominés de façon exclusive par le n’importe quoi des années 1970 et 1980] En effet, le but premier de la célébration est de nous faire vivre une rencontre dans la foi avec le Christ Ressuscité qui nous conduit au Père et nous communique l'Esprit. Nous avons à nous laisser accueillir par le Christ, nous laisser instruire par lui, à nous laisser appeler par lui à faire de nos vies, des vies données, des vies livrées. Loin de saisir le Christ pour en faire notre consommation personnelle, nous nous laissons saisir par lui. Car c'est lui qui dans la communion fait de nous les membres de son corps et ses témoins dans le monde. Il est important de s'entraider à entrer dans cette démarche spirituelle de l'Eucharistie et, en particulier, de bien intérioriser la dynamique de la prière eucharistique.

C'est sur cet horizon qu'il faut situer la participation d'un certain nombre d'acteurs de la célébration. Ils ne sont pas des acteurs jouant une pièce de théâtre devant des spectateurs mais des serviteurs qui sont au service de la rencontre de chacun avec le Seigneur. Loin de s'imposer à l'assemblée ou de la prendre en otage, ils doivent l'aider à prier et à se tourner vers un autre. [C’est tout à fait juste. Et peut être pour cela faudrait il encourager justement le prêtre à se tourner dans le même sens que les fidèles, pour qu’il fassse comprendre qu’il s’adresse à Dieu avec tous et au nom de tous… ? Ou alors utiliser l’arrangement de l’autel façon Benoît XVI, avec la Croix et les cierges sur l’Autel.] Ils doivent être plus vecteurs qu'écrans. Ils doivent le faire de façon concertante pour s'effacer ensemble devant le Seigneur. Je crois qu'il y a là tout un travail de formation liturgique qui se fait sur le terrain.

(…) Je pense qu'on sort aujourd'hui de l'opposition ruineuse entre "culte" et "mission". On pressent qu'une certaine beauté liturgique dans le choix des chants et des musiques, dans l'espace de la célébration, dans la bonne exécution des rites, dans la qualité de présence et de parole du prêtre peut toucher des cœurs et mettre des gens en route. [C’est très vrai] On est plus attentif de nos jours, tout au moins pour de grandes célébrations, à l'importance d'un certain cérémonial. Ce qu'on appelle parfois un peu rapidement perte du sens du sacré me paraît être plutôt un déficit de cérémonial. [La liturgie actuelle le permet, et surtout avec le chant grégorien, d’ailleurs, comme le demande de façon explicite Sacramentum Caritatis]

La non-prise en compte par certains prêtres ou par certains animateurs liturgiques de l'enjeu d'un fonctionnement rituel (l'importance du rite) a amené à une inflation d'interventions subjectives. On s'est rendu compte qu'on faisait alors porter le poids de la subjectivité du prêtre célébrant ou du groupe d'animation à toute l'assemblée et que cela n'aidait pas à entrer dans le mouvement de la liturgie qui nous fait nous décentrer vers un Autre. [C’est très bien formulé. La liturgie, en tant que prière publique et solennele de l’Eglise, n’est pas et ne peut jamais être l’expression d’une piété qui ne serait qu’individuelle. Il faut donc respecter les rites, le rite (romain) ! C’est vraiment réjouissant de lire cela sous la plume d’u,n archevêque, Cardinal de surcroît et … Français ! On croiait lire du Ratzinger… ! Hourra !] Quand on lit La Présentation générale du Missel Romain on voit que la réforme liturgique maintient un juste équilibre entre des temps de parole non programmée et des temps de parole ritualisée. Il y a dans cette Présentation un outil de référence mais aussi de formation liturgique tout à fait intéressant. Je vois actuellement être programmées dans les diocèses des sessions sur "l'art de célébrer", sur "comment présider?", [La présidence. Art difficile et combien frelaté de nos jours…] sur l'homélie. Il y a là, certainement, toute une dimension de la formation à développer encore plus intensément.

(…) On voit réapparaître aujourd'hui, en Europe comme d'ailleurs dans d'autres continents, l'adoration eucharistique. Cette expression liturgique avait largement disparu dans beaucoup de lieux ecclésiaux au cours des années où se mettait en œuvre la Réforme liturgique. (…) Remise en valeur souvent, mais pas exclusivement, par les nouvelles communautés, cette adoration est demandée par un certain nombre de jeunes ou même de moins jeunes. Elle semble permettre un accueil plus intériorisé du Christ eucharistique, plus contemplatif. (…) De façon étonnante, on voit aujourd'hui des jeunes passer d'abord par l'adoration eucharistique pour découvrir la messe. [Ce qui semble évidemment bizarre. Mais effectivement, la dévotion eucharistique dans l’adoration a une grande valeur si elle est une préparation au sommet et à la source de la vie chrétienne autant que de l’Eglise : la liturgie, dans la Sainte Messe ou dans l’Office divin] Il y a là un phénomène non programmé, qui a surgi alors qu'on ne l'attendait pas mais qui contribue grandement, au moins pour un certain nombre de personnes, à leur permettre une approche personnelle intériorisée de l'Eucharistie. (…)"

Ces propos sont donc réellement réjouissants, et sont probablement – espérons le – une fondation pour l’émergence d’un nouveau mouvement liturgique en France ! Un tel discours aurait il était possible il y a encore 5 ans ? Le Cardinal Ricard le prononce car il sait qu’aujourd’hui, il peut être entendu, et probablement même compris. Il est vrai qu’il le prononce outre atlantique, dans un endroit où probablement, il y a moins de polarisation sur les questions liturgiques qu’en France – même si l’on sait bien que le Canada et son Eglise ont été particulièrement touchés par la sécularisation….

Laisser un commentaire