Latin d’Eglise, latin de cuisine ? Latin mystique.

On nous fait le reproche d’aimer le latin ecclésiastique. Un latin qui non seulement n’est plus enseigné dans sa forme classique au collège ou au lycée mais qui est même méprisé par l’Eglise, malgré la volonté expresse du magistère, des Conclies et des papes, mais qui en plus de cela ne serait en find e compte qu’un mauvais sabir décadent, aussi décadent que la période de dérgadation culturelle qui l’a vu naître : l’antiquité tardive et le moyen-âge…. Et bien non : le chant grégorien, nous l’aimons aussi à cause de la langue qu’il chante. Laissez là nous au moins, si votre esprit obtu refuse de la goûter…

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Extrait de Le latin mystique, les poêtes de l’antiphonaire et la symbolique au moyen-âge, Rémy de Gourmont, 1892.

Les ordinaires historiques de la littérature latine se clôturent sous la main des cuistres scandalisés, vers le quatrième siècle. Claudien, mentionné par condescendance, le compilateur orthodoxe, craint d’avoir été un peu loin et conseille, en épilogue, une relecture de l’Épître aux Pisons. Pour de telles gens, pour tous les professeurs, universitaires ou ecclésiastiques, franchir cette approximative date, c’est blasphémer, c’est attenter à une religion, c’est introduire dans le Canon les Apocryphes : — pas d’herbes fraîches : du foin. Pendant que ceux-là broutent au râtelier classique, quelques indépendants, libérés de l’étable et reprenant, comme l’Ane d’Apulée, la forme humaine, se mirent à botaniser parmi les vastes prés de la poésie latine : de ces chercheurs le plus mémorable fut Ebert, dont l’œuvre sûre s’arrête malheureusement à l’époque carlovingienne ; d’antres recueillirent des documents, prouvèrent une bonne volonté. L’ouvrage d’Ebert est un monument d’érudition et de critique directe ; les études que nous entreprenons à sa suite sont un travail, non d’érudition, mais de littérature, où l’exactitude a été priée, non la science ; le plan selon lequel elles se développeront est assez modeste : on voudrait établir une anthologie de la poésie latine du troisième au quatorzième siècle et entremêler de notes les citations et les traductions. Aucun des textes qui seront mis en français n’avaient encore été interprétés selon la méthode littéraire-littérale et la plupart n’avaient jamais été traduits : à ce point de vue, et aussi par son ensemble et sa logique, ce travail aura donc un intérêt certain pour tous ceux qui ne sont pas atteints de misonéisme qui ont échappé à l’incuriosité de ce siècle, à sa stupidité, à son incapacité spirituelle.

C’est à l’époque précise où on la délaisse que la langue latine commence à offrir çà et là les séductions de la décomposition stylistique, à s’exprimer non plus en un immuable jargon de rhéteur, mais selon le tempérament personnel d’orientaux ou de barbares étrangers à la discipline romaine, — jusqu’à ce que la victoire définitive des idiomes populaires la relègue au musée des instruments oratoires. Définitive, cette victoire, mais combien tardive : longtemps les deux langues, la mère et la fille, vécurent côte à côte dans les pays romans, parlées l’une et l’autre par de différents clients : le Libéra qui est du onzième siècle est écrit en une langue aussi vivante que la Chanson de Roland, et encore au quatorzième siècle, après l’expansion prodigieuse du français, le latin avait gardé des fidèles, qui n’auraient su formuler selon la mode du plus grand nombre ni leurs pensées, ni leurs prières. Ce latin, méprisamment connu sous le nom de latin d’église, est, nous semble-t-il, un peu plus attirant que celui d’Horace, et l’âme de ces ascètes plus riche d’idéalité que celle du vieux podagre égoïste et sournois. Seule, que Ton soit croyant ou non, seule la littérature mystique convient à notre immense fatigue, et pour nous qui ne prévoyons qu’un au-delà de misères de plus en plus sûrement, do plus en plus rapidement réalisé, nous voulons nous borner à la connaissance de nous-mêmes et des obscurs rêves contradictoires, qui se donnent rendez- vous en nos âmes éprises de jadis. Horace, pour ce dessein, ni Térence, ne nous sera d’aucun secours et de préférence nous nous adresserons à la Psychomachie de Prudence, aux Séquences de sainte Hildegarde, aux Rhythmes de saint Bernard, — mais cela sans nier la valeur, dite par les siècles, de spontanés tels que Catulle, ce Verlaine; de tendrement tragiques tels que Virgile; de roués, comme Ovide; de philosophes, comme Lucrèce. Il s’agit moins de détruire les vieilles admirations que d’en créer d’autres. Mystiques, barbares, ou décadents , il les a bien jugés, cet ermite (auquel ne convient que peu le De Laude Eremi de saint Eucher), — et cela serait une surprise pour qui ne connaîtrait pas l’absolue conscience littéraire de M. Huysmans, qu’en dix-huit pages sur ces ténébreux auteurs, l’épluchage le plus minutieux ne puisse trouver une épithète ou une glose, qui ne soit d’une merveilleuse précision. Ébert lui a été un bon guide. Ni pour la première période de cette littérature oubliée, ni pour la seconde, plus inconnue encore, nous n’avons cru nécessaires de bien particuliers détails biographiques. Moines, prêtres, évêques, ces poètes, à part quelques-uns, comme Théodulphe, comme saint Bernard, menèrent les vies les plus obscures et les plus monotones, des vies qui, écourtées, rapidement résumées, apparaîtraient toutes les mêmes, sans aventures, sans événements, sans presque de relations avec l’extérieur.

Un fait général surprend, c’est qu’à partir des environs du onzième siècle, presque tous les poètes, presque tous les écrivains sont des abbés de monastère ou des évêques : une poésie très différente de la poésie monacale allemande, très différente aussi des inspirations mystiques des Franciscains et des Dominicains, une poésie surgit, parénétique et sermonnaire, lyrique et pastorale. La surprise, c’est de voir qu’en des temps mal réputés, les évêques étaient choisis parmi les doctes, les doués de talent et d’indépendance d’esprit, parmi les dignes, — tandis qu’à cette heure ces fonctions très hautes sont uniquement conférées aux plus adroits quémandeurs, que les évêques ne sont plus que des préfets en robe violette, aussi peu mystiques que les autres. Les dixième et onzième siècles, c’est l’époque, avec les évêques, les abbés et les moines, de la séquence, de l’allitération et de la rime intérieure; c’est, depuis Godeschalk et les séquentiaires anonymes, une langue nouvelle, d’une simplicité magnifiquement compliquée par des musiciens barbares, que l’amour désordonné du verbe induit parfois aux trouvailles harmoniques les plus inattendues.

L’objection éternelle et professorale contre de tels poètes, contre tous les poètes de ces temps, c’est ce qu’on dénomme, en termes de maître répétiteur ou d’académicien, l’incorrection de leur latin, c’est-à-dire la non-conformité de leur lexique et de leur grammaire avec les règles verbales et syntaxiques d’usage aux temps augustes, aux siècles n°0 et n° 1, aux deux siècles qui contiennent, précèdent ou suivent le règne du premier imperator romain. Il ne faut pas mentir ; quelques-unes s’efforcent vers cette écriture type : ce sont les médiocres, les anti-poètes, les versificateurs, humbles abréviateurs et centonistes. D’autres écrivent le latin que l’on parlait de leur temps, du moins le latin littéraire tel qu’il s’était incessamment modifié de livre en livre : là leur mérite et leur intérêt. Il demeure difficile de le faire admettre. C’est le bon M. Hauréau, irréprochable savant, mais classique naïvement servile, geignant que les vers de Théodulphe offrent « beaucoup de locutions inconnues au siècle d’Auguste ». C’est un autre, navré qu’Abbon (Abbo le Courbé) néglige la césure, — loi émanée de Dieu même, loi primordiale, règle incréée. C’est un autre reconnaissant en une thèse doctorale à Marins Victor, une louable verbalité classique. C’est encore M. Hauréau félicitant un carlovingien, le grammairien Smaragde d’une langue « sobre d’images, plus sobre encore de subtilités ou de trivialités mystiques ». Et c’est le même encore qui nous affirme : « L’art gothique est élégant, subtil, ingénieux, mais il manque de style », — sottise que devait rééditer Renan. Pas plus que le respect du vocabulaire, ne nous séduit le culte de la prosodie. Le poète, s’il n’est lui-même, ce qui importe peu, créateur de règles, admet celles que lui dicte son temps, ou bien les récuse et n’en reçoit aucunes : des querelles, sont, à ce sujet, bien vaines ; il faut le prendre tel que sa fantaisie l’a façonné.

Plus urgente encore cette nécessaire bonne volonté, quand il s’agit d’une versification aussi factice que la latine, factice même aux années de sa gloire, toute grecque, importée violemment, insensible à des oreilles latines faites seulement pour la numération, l’allitération, la rime, l’assonance. Selon la plus stricte littéralité, on entre avec le christianisme dans un nouvel univers : les idées sont baptisées, et les mots.

« C’est, dit en son étude très savante sur Grégoire de Nazianze, M. A. Grenier, un des rares dévots de l’art rénové, c’est une langue neuve, indépendante, caractérisée, faite pour des sentiments nouveaux, ne relevant d’aucune grammaire classique, d’aucun modèle, imprégnée d’hébraïsmes, abondante en locutions et en images populaires, dure et barbare, mais grande dans sa dureté, et souvent d’une grâce divine dans sa barbarie. Elle se forma comme le métal de Corinthe, merveilleux alliage dont on ignore les proportions, dans l’incendie et la fusion du vieux monde. Se souvient-on de Virgile, d’Horace, d’Ovide, en écoutant le Pange lingua ? Pense-t-on à Didon ou à Ariane, en lisant le Salve Regina ? » Cette langue rigoureusement neuve, le texte latin de la Vulgate la contient toute et c’est là que vinrent, l’un après l’autre, puiser tous les écrivains mystiques, — et cette langue est au latin classique ce que Notre-Dame est au Parthénon, ce qu’un poème de pierres et de larmes est à une ode de Pindare, ce que le Calvaire est aux jeux Pythiques, ce que Marie est à Diane. Hello, en son livre, l’Homme, dit cela avec la simplicité de celai qui profère l’incontestable et le définitif : « Quant à saint Jérôme, il a créé le magnifique idiome dans lequel il a parlé. Tacite et Juvénal sont les balbutiements humains de la langue que saint Jérôme a parlée divinement. »

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COMMENTS

  • Paul Regnier

    Aujourd’hui, beaucoup d’universitaires s’intéressent au latin post-classique. L’Antiquité tardive est étudiée et appréciée. On est bien moins focalisé sur le siècle d’Auguste.
    Quelle langue magnifique qui a permis tant de chefs-d’œuvre pendant une si longue période !
    Même les compositions plus récentes retenues par l’hymnaire de Solesmes ont leurs beautés. Les hymnes françaises de la liturgie des heures pourraient regarder d’un oeil envieux les compositions de dom Lebannier ou du père Lentini.
    Je ne comprends pas que le latin liturgique ne soit pas plus utilisé. Comment peut-on priver les futurs prêtres de ces trésors ? D’autant que la solennelle, majestueuse et humble répétition des textes liturgiques permet de se les approprier assez facilement.
    Les oraisons aussi sont tellement plus belles en latin.
    On pourrait aussi parler du latin comme langue théologique. Je crois que c’est le père Poffet, qui était alors directeur de l’école biblique de Jérusalem, qui se plaignait que les études étaient rendues plus difficiles à cause de l’ignorance du latin et du grec. Et il montrait que saint Thomas n’aurait pas été si limpide sans la concision et la précision du latin.
    Si le latin d’Eglise est plus simple que Cicéron ou Tacite, eh bien tant mieux !
    Rendez-nous cette merveilleuse poésie de la liturgie latine !

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