La route qui passe par Emmaus (IIIème dimanche de Pâques)

 

Ce dimanche encore, l’Eglise nous propose l’Evangile d’Emmaüs, dont on a beaucoup usé (et peut-être abusé) en ces deniers temps. Emmaüs est souvent devenu le symbole du lieu où le Christ nous rejoint plus dans son absence que dans sa présence, où il n’est jamais là que pour nous renvoyer à autre chose et s’effacer devant un avenir que les chrétiens ont à construire dans un monde définitivement séculier. Ceci est à peine une caricature. Prenons le temps de voir ce qu’il en est.

 

Il est certain que, de toutes les manifestations du Ressuscité, l’apparition d’Emmaüs est celle qui met le plus en valeur les conditions subjectives de la rencontre avec le Ressuscité, comme si l’essentiel se passait avant, dans l’incognito de Jésus marchant avec ses disciple sans qu’ils le sachent. Mais cet anonymat n’est pourtant qu’une étape. Si Jésus n’est pas tout de suite reconnaissable, ce n’est pas qu’il se soit confondu avec le premier passant venu, qu’il soit devenu Monsieur Tout-le-monde, qu’il ait perdu son identité, c’est que « leurs yeux étaient aveuglés » au point qu’ « ils ne le reconnaissaient pas ». Par lui-même, il est bien toujours le même, l’enfant de Marie ; s’il avait un grain de beauté sur l’épaule droite, il l’a toujours. La Résurrection de ne l’a pas transformé en un personnage interchangeable avec n’importe qui. L’aveuglement des disciples est providentiel, il a un rôle pédagogique. Jésus ne leur impose pas tout de suite le constat de sa présence pour leur faire franchir un chemin intérieur dans la foi et l’amour. C’est pourquoi il leur fait d’abord exprimer leur attente et leur déception. En les aidant à formuler leur espérance, il ravive la plaie, mais les remet devant ce qui fut malgré tout une grande ouverture. C’est là que survient, comme accessoirement, la mention du témoignage des femmes, qui contient la clef qu’ils n’osent pas encore utiliser. Et, arrivés là, il leur fait relire les Ecritures. Celles-ci vont leur permettre de retrouver le cadre dans lequel l’annonce de la Résurrection prend un sens, où elle n’est pas seulement un fait incroyable, mais cela même que Dieu seul pouvait et devait faire. Jésus fait vivre les Ecritures, parce qu’il en est le centre caché. L’entretien se poursuit sans avoir encore de conclusion claire, mais on sent qu’ils ont bougé, d’où leur désir de voir leur mystérieux compagnon rester avec eux ce soir-là. Et c’est là que se produit le geste, le petit rien, qui révèle tout, comme le plié des linges dans la tombe avait ouvert les yeux de Jean.

 

Si la rencontre est fugitive et si le Ressuscité se dérobe à peine sa présence reconnue, ce n’est pas qu’il veuille fausser compagnie à ses amis, c’est encore moins qu’il soit dépourvu de réalité palpable et qu’il ne soit accessible que par l’esprit, non, c’est encore une fois qu’il veut les pousser en avant. Après la fatigue de la journée, les voilà à nouveau sur les chemins pour rentrer à Jérusalem, mais cette fois-ci la route leur parait courte, la lassitude s’est envolée, la nouvelle qu’ils portent est si merveilleuse ! Arrivés auprès des onze, ils ont la surprise d’être encore une fois précédés par Jésus, qui a rencontré (où ? quand ? comment ? nous ne le saurons jamais) Simon Pierre. Qu’importe ! La joie se multiplie à mesure que les indices convergent et que la conviction se répand. Et d’ailleurs le Ressuscité ne tarde pas à venir lui-même rejoindre ses disciples rassemblés, sans tamiser cette fois-ci sa .présence.

 

A Emmaüs, ce qui est mis en valeur c’est le chemin de la foi, au point que la rencontre avec Jésus lors du repas partagé semble réduite à un point sans épaisseur entre deux segments de la route. Mais c’est cette rencontre qui éclaire la marche et la fait repartir, c’est elle aussi qui jalonnera chacune des étapes ultérieures, jusqu’à l’ultime rencontre.

 

Michel GITTON

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