La Résurrection de Lazare

A RÉSURRECTION de Lazare montre Jésus sous un jour particulièrement humain : il pleure en voyant couler les larmes de l’entourage ; quand il parvient au tombeau, il est « repris par l’émotion ». Les spectateurs ne se trompent pas, eux qui disent : « voyez comme il l’aimait ! ». Le Christ, qui pourtant sait le sens de la vie et de la mort, et qui ne s’est pas précipité pour arriver avant le décès de son ami, est comme désarmé devant la réalité de la mort. Loin de la surplomber de toute sa hauteur, il laisse voir son trouble, comme le plus faible d’entre nous. Pour lui, la mort n’est décidément pas chose normale, elle est comme une atteinte au plan de Dieu, un coup bas donné par le Démon à cette créature merveilleuse que le Père aime et qui est faite pour partager son éternité. Comme nous sommes loin des discours sirupeux qu’on entend souvent autour des cimetières et cette formule : « Dieu l’a rappelé à lui » qui sent à plein nez son platonisme (à ce compte, nous serions une âme tombée pour son malheur dans un corps et rappelée par Dieu à son lieu primitif !).

L’humanité du Christ, c’est aussi sa prière. La résurrection de Lazare donne à Jésus l’occasion d’une requête publique faite au Père du ciel. Mais, curieusement, cette prière prend la forme d’une action de grâce : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je savais bien, moi, que tu m’exauces toujours, mais si j’ai parlé, c’est pour cette foule qui est autour de moi, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé ». Avant même que le miracle n’ait lieu, Jésus se sait déjà exaucé ! Il est le Fils qui n’agit que sous le regard et avec le consentement de son Père, donc sa demande coïncide exactement avec la réponse paternelle ; sa supplication est donc en même temps l’expression de sa reconnaissance. Parfois la vie des saints nous donne des approches de ce mystère : quand nous voyons un saint Martin annoncer au païen ébahi que son arbre sacré va s’abattre, non pas sur lui Martin, mais sur de l’autre côté, il n’est pas en train de prendre ses désirs pour des réalités, il est simplement logé dans les volontés divines.

Mais plus intéressant encore, nous voyons comment pour Jésus, la prière confiante se mêle étroitement avec son autorité divine. A peine la prière terminée, il s’écrit d’une voix forte : « Lazare, sors ! » et c’est ce qui se passe. Avait-il besoin de prier, puisqu’en tant que Fils il a reçu du Père le pouvoir de ressusciter les morts (Jn 5,26-29) ? Pour nous, c’est de deux choses l’une : ou nous avons le moyen de faire quelque chose par nous-mêmes et nous le faisons, ou bien nous ne l’avons pas et nous demandons à qui aurait éventuellement la capacité de le faire. Or, pour le Christ, c’est tout un de commander en maître au défunt et de prier son Père, il est si uni à lui qu’il sait bien que celui-ci l’exauce toujours ; s’il demande, ce n’est pas seulement pour donner une leçon aux Juifs, c’est parce que c’est pour lui une nécessité très douce d’en référer toujours à ce Père très bon. Le Fils est Dieu, c’est vrai, mais sa divinité n’est pas un rang, un pouvoir, elle consiste à recevoir parfaitement et à chaque instant du Père son être et son action. C’est ce qu’il fait éternellement dans la Trinité ; sur terre, il demande, il supplie et il agit avec l’autorité du Père.



Petite application de ce principe. On sait que pour les chrétiens d’Orient, dans la prière eucharistique, c’est la supplication à l’Esprit Saint, faite au nom du Christ, l' »épiclèse », qui consacre le Pain et le Vin, tandis que, pour nous catholiques latins, ce sont les paroles du Christ dites par le prêtre, paroles divines ayant le pouvoir de faire ce qu’elles énoncent, qui opèrent la transsubstantiation. Mais ces deux approches ne sont pas si éloignées qu’on le croit souvent, car, pour le Christ, là encore, la demande coïncide avec sa réalisation et on peut tout autant situer la prière eucharistique dans le mouvement ascendant de Jésus qui s’adresse à son Père et intercède pour nous que dans le mouvement descendant qui l’amène à nous faire au nom de son Père les dons préparés pour nous…

Logeons-nous dans la prière du Christ, pour que la nôtre ressemble de plus en plus à la sienne : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé ! ».

Michel GITTON

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