La liturgie romaine, les autres liturgies latines et orientales. Présentations, spécificités.

Première partie d’un cours doné à la schola sur les origines et le sens de la Liturgie.

Développement du culte chrétien

Le
culte chrétien se développe peu à peu et se normalise, comme en
témoigne un pemier texte, la Didachê, (daté entre 90 et 110), dans
lequel est détaillée la liturgie baptismale et le choix du dimanche
comme jour du culte, la Pâque hebdomadaire. C’est à S. Justin (120-130)
que l’on doit les premiers documents sur l’Eucharistie. Ces
développements se font à une époque où l’Empire romain est
politiquement unifié, et où la langue véhiculaire est le grec (et n’est
pas encore le latin). A l’époque, à part les paroles de la consécration
qui sont figées, chaque assemblée (ekklesia) a sa
façon particulière de célébrer ; tout dépend en fait du tempérament du
célébrant. Des diacres sont institués par les apôtres pour la gestion
et le rassemblement des dons en nature, (caritas / agapê)
très nombreux à l’époque qui sont faits au moment de l’assemblée
dominicale. C’est la dimension de participation de l’assemblée (ekklesia) au sacrifice. C’est S. Grégoire le Grand qui codifie la liturgie latine, y compris le canon romain (Te igitur…).
Mais il existait d’autres formules, comme celle de S. Hippolyte, une
« anaphore » reprise et remodelée par Vatican II et qui est devenue la
prière eucharistique n°2, et qui date du II°/III° siècle. Dans cette
anaphore,on n’emploie pas le mot « sacrifice », mais le mot
« offrande », ce qui est rigoureusement étymologiquement la même chose,
mais qui a fait beaucoup couler d’encre à l’époque de son instauration.


Aux X° et XI° siècles le rite de l’offertoire était très allongé, mais
on l’a raccourci avec la réforme liturgique parce qu’on n’apporte
beaucoup moins d’offrandes. Par contre, avec Vatican II, on a redonné
sa place naturelle à la procession des offrandes ; reste à savoir ne
pas tomber dans le mauvais goût en déposant l’argent de la quête sur
l’autel… Il faut comprendre une réalité psychologique très latine :
avant codification écrite, il y a toute liberté d’usage. Mais dès
l’entrée d’un usage dans un texte officiel, il n’est plus question d’en
changer un iota.

Les différences philosophico-psychologiques entre les liturgies orientales et occidentales

Il
y a une différence notable d’appellation entre l’orient et l’occident
au sujet de la liturgie : l’expression « Sainte Liturgie » a été remise
au goût du jour sous Jean XXIII. L’Orient a toujours usé de
l’expression « Divine Liturgie ». La cassure liturgique mais surtout
politique entre l’Orient et l’Occident est apparue peu à peu, jusqu’au
schisme de 1054. Il faut bien comprendre que l’organisation ecclesiale
en Orient est très différente. Au centralisme romain, s’oppose
l’autonomie de culte des diverses « ekklesia » orientales, qui
n’utilisent du coup même pas la même langue liturgique, alors que nous
n’utilisons que le latin depuis le V° siècle. Les orientaux utilisent
les liturgies en slavon (russe ancien), en grec ancien, en araméen
(rite maronite), en copte (égyptien). Le centralisme se fait autour
d‘une personne, et non d’une pensée. Et la pensée chrétienne orientale
diverge d’avec la pensée occidentale sur plusieurs points, y compris
philosophiques : les orientaux sont platoniciens, les occidentaux
aristotéliciens.


Les différences entre l’orient et l’occident sont plus dans le mode
d’expression d’une culture que de la foi, qui elle, est restée
inchangée. Il n’y a qu’un schisme avec les diverses Eglises orthodoxes,
qui ne reconnaissent pas la primauté de gouvernement de l’Eglise de
Rome. Ce qui nous sépare est beaucoup plus formel que fondamental. Bien
sûr, des éléments comme le dogme de l’Immaculée Conception a été
formalisé par un écrit (Cf. l’esprit latin) par Pie XII, ce que les
orientaux n’ont pas fait ou pas eu besoin de faire : la fête liturgique
de l’Immaculée Conception date du IV° siècle… C’est une question de
mentalité. Il est d’ailleurs intéressant de prendre la réflexion sur
ces différences justement via la liturgie : la messe de la vigile du 15
août reprend beaucoup d’éléments relevant de la notion – toute
orientale – de la dormition de Marie, alors que la Messe du jour est
plus orientée autour de l’Assomption elle même (qui est une notion
occidentale). Il faut aussi voir en quels points la liturgie nous
permet en fait de rejoindre la sensibilité des christianismes
orientaux. Il faudrait noter la fête de l’Epiphanie qui est le 6
janvier à laquelle correspond six mois plus tard la fête de la
Transfiguration (6 août). Mais il nous a semblé plus simple à nous
latins de transférer la fête de l’Epiphanie au dimanche le plus proche,
parce que c’est une fête d’obligation, alors qu’on ne l’a pas fait pour
la Transfiguration, qui n’en est pas une, mais qui est beaucoup plus
importante en Orient. Il faudrait également savoir correctement faire
les conjonctions entre les fêtes de la Vierge Marie et celle du
Christ : exlatation de la Sainte Croix / Notre Dame des Douleurs, Noël
/ Sainte Marie Mère de Dieu (1er janvier), Epiphanie / Présentation. Il
y a une grande ignorence en Occident.

Dans
beaucoup de cas, ce sont des questions politiques qui ont prévalu lors
de la séparation des Eglises orientales. Il faut rappeler que c’étaient
les empereurs qui convoquaient les conciles. Pour exemple, les moines
du désert de Sétée ont refusé le Concile de Chalcédoine, auquel leurs
évêques étaient présents ; ils sont donc restés monophysites, ce qui a
amené l’Eglise copte. De même pour l’Eglise syro-malabare (Inde), où
certains se sont ralliés à Rome et d’autres non, essentiellement pour
des questions de rivalités politiques.

La constitution, l’unification et la centralisation progressive des rites occidentaux

Du
côté de l’Eglise occidentale, c’est le Concile de Trente qui commence à
réunifier les diverses liturgies en codifiant de façon précise le
missel romain. Au XVI° siècle subsistent certains autres rites comme
les rites lyonnais, dominicains, cartusiens, milanais (ambrosien),
mozarabe (wisigothique). Les rites latins sont en fait le mélange
extrêmement progressif d’éléments romains et d’éléments locaux. Un bon
exemple de l’influence gallicane sur le rite de l’Eglise universelle
est la séquence « Veni Sancte Spiritus » de la
Pentecôte, dont la musique est tirée d’une danse bourguignonne. C’est
également vrai pour une des préfaces de l’Avent, qui a été introduite
dans le rite romain avec Vatican II, et qui est une ancienne préface
gallicane. Le développement et l’enrichissement de la liturgie se fait
également via la création de certaines fêtes, qui n’ont pas toutes une
origne strictement romaine. Pour exemple, la fête Dieu, (origine en
Belgique) ou certaines « fêtes d’idées » : la Sainte Trinité, le Christ
Roi.

Liturgie, validité et licéité sacramentelles

Pour conclure, il faut reprendre la phrase de S. Vincent de Lerins : «  Lex orandi statuat legem credendi ».
C’est la loi de la prière qui ordonne la loi de la foi. Mais cela ne
suffit pas. Pour l’union à l’Eglise et la validité des sacrements, il
faut également introduire la notion de succession apostolique : les
apôtres ont ordonné des évêques pour leur succéder, et le sacrement de
l’ordre episcopal n’est efficace qu’à partir du moment où il est
conféré dans la communion avec le siège apostolique. De cette
constation découle beaucoup de questions concernant à la fois la
validité et la licéité. Par exemple, les prêtres lefebvristes confèrent
validement mais illicitement le sacrement de l’Eucharistie. Par contre,
ils confèrent de façon non valide le sacrement du pardon (c’est à dire
qu’en fait, ils ne le confèrent pas…). Léon XIII dans un décret a
également mentionnée le caractère non réel de la succession apostolique
dans l’Eglise anglicane, ce qui entraîne au regard de l’Eglise la
vacuité sacramentelle de l’ensemble de leurs célébrations
eucharistiques (certains utilisent pourtant le missel romain dit « de
S. Pie V »). Cette observation n’est pas valable pour les Eglises
orthodoxes ; l’Eglise reconnaît parfaitement la réalité de la
succession apostolique des évêques orientaux séparés. Cette question de
la reconnaissance de la succession apostolique chez les Anglicans
pourrait à terme être levée (via un nouveau décret) par un accord
théologique qui les ramèneraient à une situation comparable à celle des
orthodoxes. Pour rappel, la seule chose qui provoque le schisme entre
les orientaux orthodoxes et nous, c’est la reconnaissance de la
primauté de gouvernement (mais pas d’honneur) de l’évêque de Rome.

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