La liturgie : louange de Dieu et vie des communautés

Introduction

Dans le cadre de ce parcours diocésain, la tâche qui me revient comme liturgiste est de vous guider dans une relecture de l’enseignement du Concile Vatican II en matière de liturgie. La conférence a été annoncée sous le titre « La liturgie : louange de Dieu et vie des communautés » : ce titre donné par ceux qui ont conçu ce parcours de formation diocésain me servira de guide. En effet en m’appuyant sur l’enseignement de Vatican II, je voudrai essayer ce soir de méditer devant vous sur la relation entre la liturgie et la vie des communautés chrétiennes.

Pour cela deux grandes affirmations me serviront de guide : pour reprendre une belle formule du Pape Jean-Paul II, la liturgie est d’abord et avant tout « épiphanie de l’Eglise en prière » c'est-à-dire qu’elle manifeste la véritable nature de l’Eglise qui apparaît lorsque celle-ci est réunie pour la louange et l’adoration. Mais en même temps, je voudrais souligner que la liturgie ne peut être enfermée dans des questions rituelles et qu’elle concerne toute la vie des communautés.

Ici l’essentiel tient en une formule de la Constitution sur la liturgie en son n. 10 : « la liturgie est sommet et source de la vie chrétienne »[1]. Nous pensons trop souvent la liturgie comme un sommet festif et surtout comme une sorte de parenthèse cultuelle dans nos vies. La liturgie est bien souvent confondue avec un aspect spécifique de la pratique chrétienne qui semble même aux yeux de beaucoup, sans rapport avec le reste. En posant la liturgie comme « sommet et source » le Concile Vatican II dit au contraire que la liturgie est la source de toute notre vie, puisque cette source n’est autre que la Pâque du Seigneur que la liturgie rend présente et agissante pour nous. Mais en même la liturgie est sommet vers lequel toute notre vie revient en s’unissant dans l’offrande du Christ au moment du sommet eucharistique. A ce titre, c’est bien l’Eucharistie qui est le sommet et la source de toute la liturgie chrétienne : vers l’Eucharistie, soleil de la vie chrétienne, converge tout l’édifice.

Le Pape Jean XXIII a exprimé cela en prenant l’image de la fontaine au milieu du village. De son côté, la liturgie elle-même l’exprime de façon magnifique dans la prière eucharistique n. 4 :

« Pour accomplir le dessein de ton amour, (le Christ Sauveur) s’est livré lui-même à la mort, et, par sa résurrection, il a détruit la mort et renouvelé la vie. Afin que notre vie ne soit plus à nous-mêmes, mais à lui qui est mort et ressuscité pour nous, il a envoyé d’auprès de toi, comme premier don fait aux croyants, l’Esprit qui poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification ».

Mais si la visée de cet exposé est toute tracée, il m’a semblé nécessaire de rappeler brièvement ce qui a été vécu en liturgie au long du XXe siècle et de m’arrêter plus longuement sur la nature de la liturgie, pour mieux assurer la réflexion.

1.- Le Concile Vatican II : une étape majeure dans une longue histoire

a) La liturgie : le grand chantier de l’Eglise au XXe siècle

Le Concile Vatican II est le premier Concile à avoir développé un enseignement sur la liturgie : face aux contestations des réformateurs protestants au XVIe siècle, le Concile de Trente avait certes déjà abordé ces questions mais surtout à partir de questions dogmatiques touchant la célébration des sacrements. Vatican II est le premier Concile à aborder la liturgie dans un texte majeur, puisque le document sur la liturgie est l’une des quatre grandes constitutions, c'est-à-dire l’un des textes majeurs publiés par le Concile.

Plus encore c’est par la réflexion sur la liturgie que le Concile a commencé son œuvre et la Constitution sur la liturgie est le premier texte, voté de plus à la quasi unanimité des Pères : c’est par des paroles vibrantes que Paul VI saluait ce résultat :

« La discussion laborieuse et compliquée n’a pas été sans résultats (…) Nous nous réjouissons de ce résultat. (…) Dieu à la première place ; la prière est notre premier devoir ; la liturgie, la source première de la vie divine qui nous est communiquée ; la première école de notre vie spirituelle, le premier don que nous puissions faire au peuple chrétien, qui unit sa foi et sa prière aux nôtres… »[2].

On peut souligner également que ce résultat apparaissait alors à beaucoup totalement improbable quelques mois seulement auparavant. Toutefois, il faut ajouter que l’œuvre conciliaire s’inscrit dans une longue tradition de décisions prises par le magistère en ce domaine. C’est tout au long du XXe siècle, que les Papes – et il faut dire tous les Papes – ont apporté leur pierre à cet édifice.

C’est surtout S. Pie X qui, pour des motifs pastoraux, donnera le premier, l’impulsion majeure en suscitant, au début du XXe siècle, des réformes qui visaient notamment à restaurer l’importance du dimanche dans l’année chrétienne, inviter à la communion fréquente (20 déc. 1905) et abaisser l'âge de la première communion (8 août 1910) et à valoriser l’importance de la musique liturgique.

Après la deuxième guerre mondiale, Pie XII qui publie en 1947, l’Encyclique Mediator Dei, un texte qui, à plus d’un titre, prépare celui de Vatican II, poursuivra cette œuvre en accueillant en 1951 une des aspirations majeures du Mouvement Liturgique, à savoir la restauration de la célébration nocturne de la Vigile pascale. Cette décision trouvera son couronnement lors de la grande réforme de la semaine sainte décidée à l’automne 1955 et mise en place pour Pâques 1956. La réforme liturgique commence donc dès avant le Concile Vatican II.

Le XXe siècle a donc été un temps où l’Eglise a éprouvé le besoin de repenser sa pratique et sa théologie de la liturgie. Pendant des siècles, on avait célébré la liturgie, de manières diverses selon les lieux et les temps, avec faste ou modestement, avec une grande rigueur dans les cérémonies et parfois avec nettement moins de rigueur comme en témoignent certains travaux d’historiens. Les difficultés et même les abus liturgiques sont de tous les temps comme le soulignait avec humour le jésuite Robert Taft, professeur à l’Institut Pontifical Oriental, dans une conférence sur la liturgie au temps des Pères, une période qui passe souvent pour un « âge d’or » de la liturgie. S. Augustin se plaint dans l’homélie sur le Ps 39, du fait que les hommes entrent et sortent, bavardant et prenant des rendez-vous avec leurs amies ; il connaissait la chose, pour l’avoir pratiquée lui-même comme il l’avoue dans le IIIe livre des Confessions…[3]. Jean Chrysostome, évêque de Constantinople (398-404) reproche aux chrétiens de se promener durant les offices, d’ignorer le prédicateur ou encore de bavarder durant les lectures[4]. Le même Chrysostome évoque dans une homélie le « tumulte » et la « confusion » qui règne dans l’église en ajoutant que « nos assemblées ne diffèrent en rien de ce qui se passe dans une taverne, si bruyants sont les rires, si grand est le remue-ménage, comme aux bains, sur le marché, tout le monde criant et faisant du tapage… »[5].

Ceci peut nous encourager à travailler pour que la liturgie soit belle et bien vécue : nos prédécesseurs ont rencontré les mêmes difficultés et à la mesure de ce que nous venons de voir, l’étonnant est peut-être la qualité de nos assemblées liturgiques… L’écart entre ce que devrait être la liturgie et nos attitudes spontanées renvoie en effet à un autre plus fondamental : nous ne sommes jamais « naturellement » évangélisés. Il serait par conséquent dangereux d’interpréter les difficultés actuelles comme un constat d’échec des réformes effectuées il y a quelques dizaines d’années. C’est au contraire un stimulant pour proposer la liturgie comme un chemin d’Evangile aux hommes de notre temps.

Mais l’histoire de la liturgie indique que si on a toujours célébré la liturgie, pendant longtemps, on a vécu sans éprouver la nécessité d’en faire la théorie. En liturgie, on vit d’abord et la réflexion a longtemps cherché à exprimer ce que signifiait la liturgie pour la vie chrétienne bien plus qu’à expliquer ce qu’elle était.

L’œuvre de restauration de la liturgie opérée par Vatican II a donc pris place dans une longue histoire. Avec le recul du temps, nous percevons mieux aujourd'hui le risque d’avoir présenté la réforme de Vatican II comme un renouveau radical avec la tentation d’opposer la liturgie avant le Concile et la liturgie après le Concile. Nous percevons mieux aujourd'hui les continuités fondamentales. Lorsque le Pape Paul VI promulgue le Nouveau Missel Romain de 1970, il n’entend pas inventer une nouvelle liturgie : mais il remet à l’Eglise une nouvelle version de la tradition liturgique, nouvelle version qui, précise-t-il, est un témoin de la foi inchangée de l’Eglise. En liturgie, le changement s’inscrit sur fond de continuité. Et le changement est destiné à vivre du même mystère dans des conditions nouvelles.

{mos_fb_discuss:2}

b) La réforme liturgique de Vatican II

Les Pères conciliaires ont demandé un aggiornamento général de l’édifice en précisant les grands axes d’une réforme liturgique qui à l’époque était difficile à imaginer. Il est important de rappeler les principales transformations tellement elles peuvent nous paraître aujourd’hui comme faisant partie de nos évidences.

Le 23 novembre 1965, avant même la fin du Concile, paraît déjà un premier texte de réforme portant sur l’usage de la langue vernaculaire dans la liturgie[6]. Le 17 avril 1966, un autre restaure la prière universelle qui avait disparu de la liturgie latine depuis des siècles. Le désir du changement était fortement ressenti dans le peuple chrétien et les équipes de travail durent travailler sans relâche.

Mais quatre mesures vont transformer en profondeur nos manières de célébrer : la publication de nouvelles Prières eucharistiques (P.E. n. 2, 3, et 4) qui mettait fin à des siècles durant lesquels il n’y eut dans l’Eglise latine qu’une seule prière eucharistique, le canon romain, devenu notre prière eucharistique n. 1 ; la mise en route du nouveau lectionnaire sur 3 ans qui visait à ouvrir largement aux fidèles le trésor des Saintes Ecritures, la réforme du calendrier le 21 mars 1969 qui redonnait la première place au dimanche et au cycle pascal, et surtout, la publication, le 3 avril 1969, par Paul VI promulguait du nouveau Missel Romain qui sera en usage à partir du premier dimanche de l’Avent de l’année 70, c'est-à-dire le 30 novembre 1969, exactement quatre siècles (1570-1970) après la publication du Missel rénové par S. Pie V à la demande du Concile de Trente.

Il y aurait beaucoup d’autres aspects à relever dans ce travail de réforme qui a mobilisé des dizaines d’experts et porté sur l’ensemble de la liturgie. Rapidement, je voudrais en souligner plus spécialement trois en raison de leur importance pour la vie des communautés chrétiennes: la place de la Parole de Dieu, l’initiation chrétienne et les funérailles qui ont transformé la vie des communautés et nos manières de percevoir la foi chrétienne.

La mise en valeur de la table de la Parole

La Constitution sur la révélation s’exprime ainsi :

« L’Église a toujours vénéré les divines Écritures comme elle fait pour le Corps même du Seigneur, puisqu’elle ne cesse, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie de la table qui est celle de la Parole de Dieu aussi bien que du Corps du Christ et de le présenter aux fidèles »[7].

En mettant en valeur la « table de la parole », le Concile entendait rappeler la place centrale des Saintes Ecritures dans le culte chrétien. Les conséquences de cette redécouverte ont été importantes : refonte des lectionnaires afin de restaurer une lecture de la Sainte Ecriture « plus abondante et mieux adaptée »[8] ; révision des rituels de telle sorte que toute célébration sacramentelle comporte une liturgie de la Parole ; restauration enfin de l’homélie qui vise à expliquer les mystères de la foi à partir des Ecritures[9]. Tout cela a permis une connaissance plus approfondie des Ecritures, mais il reste beaucoup à faire pour que les assemblées liturgiques aient une connaissance biblique suffisante pour participer avec fruit à la table de la Parole.

Le renouveau de l’Initiation chrétienne

La réforme liturgique a permis également les retrouvailles avec la pratique baptismale de l’Antiquité chrétienne, à savoir un rituel de l’Initiation chrétienne des adultes qui comporte un cheminement par étapes[10]. Depuis des siècles, on ne baptisait plus que des petits enfants : l’Eglise avait un peu oublié que l’on ne naît pas chrétien mais que l’on devient chrétien selon le célèbre mot de Tertullien, un auteur chrétien du IIIe siècle. Le nouveau rituel du baptême des adultes est un processus communautaire qui se déroule sur un temps long et au cours duquel le catéchumène est initié à la foi.

Cette redécouverte a transformé en profondeur la vie des communautés chrétiennes qui accompagnent désormais chaque année des catéchumènes durant le Carême. Mais elle a surtout transformé la conscience que nous avons du baptême et de la signification du fait chrétien : on devient chrétien en se laissant « initier », c'est-à-dire que l’on accueille la grâce de Dieu à l’intérieur d’un corps vivant qui est l’Eglise.

Les funérailles : célébration de la Pâque

Quant aux funérailles, la réforme a mis en évidence la dimension pascale fondamentale de cette célébration. Dans le passé, les funérailles pouvaient apparaître surtout comme un rite social : il y avait à l’époque plusieurs classes d’enterrements. L’insistance sur la peur de l’enfer mettait aussi l’accent sur le rôle du rite pour assurer le salut éternel du défunt, et c’est pourquoi le refus des funérailles était perçu comme une véritable infamie.

Les funérailles apparaissent désormais sont comme une sorte « d’achèvement » du baptême : « C’est, dit le nouveau rituel, le mystère pascal du Christ que l’Eglise célèbre, avec foi, dans les funérailles de ses enfants. Ils sont devenus par leur baptême membres du Christ mort et ressuscité. On prie pour qu’ils passent avec le Christ de la mort à la vie, qu’ils soient purifiés dans leur âme et rejoignent au ciel tous les saints, dans l’attente de la résurrection des morts et de la bienheureuse espérance de l’avènement du Christ »[11]. Rituellement cela se traduit par deux gestes liturgiques : on allume le cierge pascal et on asperge le corps d’eau bénite.

Ceci est de grande importance au moment où les pratiques et les représentations concernant la mort, sont en pleine transformation. Dans ce contexte, les dimensions baptismale et pascale des funérailles constituent des repères fondamentaux pour la foi. Comme le baptême, les funérailles « proposent » la foi en confessant le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu qui ressuscite les morts comme il a ressuscité son Fils.

De ce bref survol, que retenir pour aujourd'hui ?

Une réforme liturgique met du temps pour passer dans la vie de l’Eglise : parce qu’elle touche des habitudes profondes, qui viennent de très loin : son rythme ne se mesure pas en nombre d’années mais en nombre de générations. Nous n’avons pas encore exploré toutes les richesses des livres liturgiques issus du dernier Concile ; on peut souhaiter que non seulement les équipes liturgiques, mais tous les chrétiens, prennent le temps de travailler les livres liturgiques qui sont d’une grande richesse spirituelle et théologique.

2.- Qu’est-ce que la liturgie ?

Voilà une question à laquelle il n’est pas si simple de répondre. Le terme lui-même en tant qu’il désigne les rites par lesquels l’Eglise célèbre Dieu dans des actes de culte est d’usage assez récent. Au long de l’histoire, la tradition de l’Eglise a eu recours à des formulations diverses.

On peut noter tout d’abord que le mot grec à partir duquel on a formé tardivement notre terme liturgie, visait une fonction publique et tout service et notamment le service militaire ; dans la Bible, il désigne le service ou ministère des prêtres relatif aux prières et sacrifices offerts à Dieu mais également le don pour le soulagement des nécessiteux. Ceci peut déjà nous indiquer que le Nouveau Testament s’oppose à séparer la liturgie, lieu par excellence du rapport à Dieu de la diakonie, lieu du service des frères.

Pour l’époque patristique, et notamment pour la Règle de Saint Benoît au milieu du VIe siècle, c’est « l’œuvre de Dieu » (opus Dei) : et par cette manière de parler, il faut comprendre que l’œuvre que nous faisons pour Dieu est comme insérée dans l’œuvre que Dieu fait pour nous. Dans la liturgie, l’important n’est pas tant ce que nous faisons pour Dieu, que de célébrer ce qu’il fait pour nous.

Mais peu à peu, on va quitter cette vision qui met Dieu au centre pour se concentrer sur l’œuvre de l’homme. Déjà durant le Haut Moyen Age, on utilise le mot « offices » (officium, officia au pluriel) avant de parler, surtout à partir du 17e siècle, des « cérémonies » de l’Eglise. A partir du XVIe siècle en effet, la civilisation occidentale tend à placer l’homme au centre du monde, et c’est pourquoi la liturgie va être valorisée comme culte : bien sûr ce culte vise la gloire de Dieu, mais l’accent est sur l’agir humain.

Le Mouvement Liturgique qui se développe à partir du milieu du 19e siècle va retrouver les intuitions de l’âge patristique en insistant sur le rapport entre Eglise et liturgie : pour Dom Guéranger, le refondateur de l’Abbaye de Solesmes au milieu du XIXe siècle, la liturgie est la « prière de l’Eglise »[12]. Pour Dom Lambert Beauduin, elle est la « piété de l’Eglise »[13]. Mais c’est encore le Chanoine Martimort de Toulouse, l’un des principaux artisans français de la réforme de Vatican II, qui a recueilli de la Tradition ancienne, la formule la plus heureuse : la liturgie, c’est « l’Eglise en prière ». Cette dernière formule justifie le titre même donné à cette conférence. La liturgie c’est l’Eglise, le corps du Christ, la sainte convocation des fidèles qui se tourne vers Dieu dans la louange et l’action de grâces.

Le Concile Vatican II déploie cette idée selon trois grands axes.

a) La rencontre de la présence du Christ

C’est en premier lieu, au n. 7 de la Constitution de la liturgie que le Concile, reprenant l’enseignement de Pie XII dans l’encyclique Mediator Dei, a traduit la redécouverte de la dimension mystérique de la liturgie, en énonçant la doctrine de la présence du Christ dans les actions liturgiques :

« Pour l'accomplissement d'une si grande œuvre, dit le Concile, le Christ est toujours là auprès de son Église, surtout dans les actions liturgiques ».

Le texte se poursuit en évoquant divers modes de présence du Christ dans les actions liturgiques : présence dans le sacrifice de la Messe, dans la personne du ministre, et, « au plus haut point », sous les espèces eucharistiques, mais aussi présence « par sa vertu » dans les sacrements « au point que – et ici le document cite St Augustin – lorsque quelqu'un baptise, c'est le Christ lui-même qui baptise ».

Le texte ajoute – et à l’époque c’était plus nouveau mais de grande portée pour le dialogue oecuménique notamment avec les communautés issues de la réforme – que le Christ est présent dans sa parole, « car c'est lui qui parle tandis qu'on lit dans l'Église les Saintes Écritures ».

Enfin, on souligne que le Christ est « présent lorsque l'Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis: "Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d'eux" (Matth. 18, 20) » ce qui signe l’éminente dignité et la valeur de la célébration de la liturgie des heures.

b) Le culte rendu à Dieu et l’œuvre de Dieu qui sanctifie les hommes

Mais l’affirmation des diverses modalités de la présence du Christ dans la liturgie conduit à une affirmation plus fondamentale encore sur la nature de la liturgie :

« Effectivement, pour l'accomplissement de cette grande œuvre par laquelle Dieu est parfaitement glorifié et les hommes sanctifiés, le Christ s'associe toujours l'Église, son Épouse bien-aimée, qui l'invoque comme son Seigneur et qui passe par lui pour rendre son culte au Père éternel. C'est donc à juste titre que la liturgie est considérée comme l'exercice de la fonction sacerdotale de Jésus-Christ, exercice dans lequel la sanctification de l'homme est signifiée par des signes sensibles et est réalisée d'une manière propre à chacun d'eux, dans lequel le culte public intégral est exercé par le Corps mystique de Jésus-Christ, c'est-à-dire par le Chef et par ses membres ».

En définissant ainsi la liturgie, Vatican II a voulu inscrire l’idée que la liturgie n’est pas seulement « culte », mais aussi le don de grâce que Dieu par le Christ fait à l’Eglise toute entière. L’affirmation de la présence du Christ dans la liturgie désigne son mystère : elle est action de Dieu et de l’homme, inséparablement. Dans la liturgie Dieu assume l’action de l’homme. C’est pourquoi, l’Eglise est le sujet premier de la liturgie, mais en n’oubliant jamais que l’Eglise est le corps du Christ uni à la tête qui est le Christ. La liturgie est le dialogue entre l’époux et l’épouse, entre le Christ et l’Eglise, conduisant ainsi à son accomplissement, l’alliance entre Dieu et son peuple.

C’est pourquoi comme l’indique l’épître aux Hébreux, en elle s’actualise la Pâque du Christ qui est le seul prêtre, le prêtre parfait. De là découle la dignité et l’efficacité de la liturgie comme le souligne également ce n. 7 :

« Par suite, toute célébration liturgique, en tant qu'œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l'Église, est l'action sacrée par excellence dont nulle autre action de l'Église ne peut atteindre l'efficacité au même titre et au même degré ».

Dans la lettre pour le 25e anniversaire de la Constitution sur la liturgie du Concile Vatican II, un texte qui fournit une remarquable synthèse du texte conciliaire tout en ouvrant des pistes de réflexions pour l’avenir, Jean-Paul II a explicité cela de manière saisissante :

« Parce que la liturgie est l’exercice du sacerdoce du Christ, il est nécessaire de maintenir toujours vive l’affirmation du disciple devant la présence mystérieuse du Christ: “ C’est le Seigneur ! ” (Jn 21, 7.) Rien de tout ce que nous faisons, nous, dans la liturgie, ne peut apparaître comme plus important que ce que fait le Christ, invisiblement, mais réellement, par son Esprit. La foi vive conduisant à l’amour, l’adoration, la louange du Père et le silence de contemplation seront toujours les premiers objectifs que devra atteindre une pastorale liturgique et sacramentelle »[14].

Dans la liturgie, ce qui est premier, c’est donc la contemplation de l’œuvre de Dieu pour nous. Célébrer l’Eucharistie, c’est avant tout entrer dans ce grand mouvement qui s’origine dans la création et qui culmine dans le mystère pascal du Christ mort et ressuscité pour notre salut. L’action de grâce – en grec c’est le mot eucharistie – consiste à entrer dans ce mouvement où le don de Dieu est premier et où l’œuvre de l’homme consiste à accueillir ce don alors que le péché conduit à nous approprier ce don comme si c’était un dû. Parce que c’est en entrant dans l’économie divine qui est celle de l’Esprit Saint, c'est-à-dire celle du don, la liturgie est invitation à la désappropriation.

c) L’actualisation du mystère pascal

Pour penser la liturgie dans le monde contemporain, et en assurant cette pensée dans la tradition ancienne de l’Eglise, le Concile Vatican II a proposé dans le n. 2 de la Constitution, une autre quasi définition de la liturgie sur laquelle il est important de s’arrêter un peu.

« En effet, la liturgie, par laquelle, surtout dans le divin sacrifice de l'Eucharistie, "s'exerce l'œuvre de notre rédemption", contribue au plus haut point à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Église ».

Parler ainsi, c’est mettre en lumière que la liturgie est l’actualisation de l’œuvre de salut accomplie en Jésus-Christ et au plus haut point dans sa mort et sa résurrection : c’est le sens de l’expression « par laquelle s'exerce l'œuvre de notre rédemption » empruntée à une oraison liturgique. La liturgie rend présente pour nous l’œuvre de salut accomplie par le Christ dans sa Pâque. C’est pourquoi nous pouvons dire : « aujourd'hui, c’est Pâque ».

Parler ainsi, c’est dire également qu’il en va de la liturgie comme du Christ et de l’Eglise : ces trois réalités se renvoient les unes aux autres comme trois faces de l’unique mystère. Le mystère du Christ renvoie au mystère de l’Eglise, comme le soulignent les premiers mots de la Constitution sur l’Eglise du Concile Vatican II :

« Le Christ est la Lumière des nations; aussi, en annonçant l'Evangile à toute créature (cf. Mc 16, 15), le saint Concile réuni dans l'Esprit-Saint désire-t-il ardemment illuminer tous les hommes de la lumière du Christ qui resplendit sur le visage de l'Eglise. Celle-ci, pour sa part, est dans le Christ comme un sacrement ou, si l'on veut, un signe et un moyen d'opérer l'union intime avec Dieu et l'unité de tout le genre humain »[15].

De son côté la liturgie contribue au plus haut point, dit le texte conciliaire sur la liturgie, à ce que « les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Église ». Cela signifie que la liturgie ne se limite pas à ce qui se passe à l’intérieur de l’église. Le mot latin « missa » qui a donné notre mot « messe », désigne le renvoi de l’assemblée. L’Eglise emploie donc un mot qui signifie le renvoi pour désigner la célébration de l’Eucharistie. Une belle manière de dire que la liturgie n’a pas sa fin en elle-même. Mais elle est toute entière orientée vers la communion de l’humanité avec Dieu cette communion dont l’Eglise est à la fois gardienne, annonciatrice et pour une part réalisatrice à travers l’exercice de la charité envers tous les hommes, à l’image du Bon samaritain.

La vie des chrétiens, la vie familiale ou professionnelle, les engagements des chrétiens au service de leur frère ne sont pas étrangers à al liturgie : c’est même la matière de leur participation à l’Eucharistie. L’Eucharistie rassemble toute la vie du monde pour l’introduire dans l’offrande parfaite que le Fils a fait de lui-même sur la Croix.

3.- Liturgie et vie des communautés

a) « La liturgie ne remplit pas toute l’activité de l’Eglise »

Il faut souligner qu’avant d’énoncer que la liturgie est « sommet et source » de la vie de l’Eglise au n. 10, la Constitution sur la liturgie affirme aussi que la liturgie « ne remplit pas toute l'activité de l'Église » (SC 9) en précisant qu’elle ne peut se passer de l’annonce de l’Evangile et de l’exercice de la charité. Cet ordre d’exposition des énoncés dans le texte conciliaire est riche de signification car il invite à se garder de tout « pan-liturgisme », l’attitude qui consisterait à voir toute la vie de l’Eglise à partir du seul point de vue de la liturgie.

Cette position d’équilibre est exprimée de manière lumineuse dans la Lettre aux Catholiques de France de 1996, un texte qui osait pourtant placer la liturgie comme premier lieu de la proposition de la foi. Dans ce document qui mériterait aujourd'hui une relecture attentive, dix ans après sa publication, les évêques de France articulent les trois dimensions fondamentales de la mission et de la vie de l’Eglise : l’annonce de la Bonne Nouvelle aux hommes de notre temps (marturia), le service de la vie des hommes (diaconia) et la célébration liturgique (leitourgeia), « au cours de laquelle la communauté reçoit la Parole de son Seigneur et prie pour le salut du monde ». Le texte précise alors la portée de sa proposition en disant :

« si la célébration sacramentelle est véritablement le lieu dont tout part et où tout est appelé à revenir, n’est-ce pas elle qui doit donner leur pleine portée théologale aussi bien à l’engagement dans le monde qu’à l’annonce de la foi ? N’y a-t-il pas en effet un risque réel qu’en se détachant de la vie liturgique et sacramentelle, l’annonce du message se transforme en propagande, que l’engagement des chrétiens perde sa saveur propre et que la prière dégénère en évasion ? »

Dans un temps où nous pouvons nous demander parfois si la liturgie n’est pas un repliement sur des actions sans portée véritable, parce que sans prise efficace sur un monde déchiré par les guerres et menacé par les conséquences écologiques des prouesses techniques, il nous est essentiel de comprendre pourquoi la liturgie est le « sommet » de nos vies. Mais en même temps, pour que la liturgie soit au centre de la vie chrétienne, pour qu’elle soit bien le premier lieu de la proposition de la foi, les évêques ajoutent qu’il « importe tout autant de ne pas en faire le tout, car elle y perdrait sa substance ».

Ceci est important car on peut craindre parfois que l’on demande trop à la liturgie. Elle est « sommet et source », mais elle n’est pas le tout. Il ne faut pas lui demander de résoudre toutes les questions de la vie en Eglise. Elle ne peut par exemple suppléer aux fragilités des communautés : si une communauté chrétienne manque de dynamisme, la liturgie ne peut, à elle seule, lui redonner le souffle qui en fera une communauté missionnaire. La liturgie peut certes contribuer au dynamisme, elle peut même puissamment aider à ce que la communauté soit édifiée dans la suite du Christ, mais elle ne peut tout faire.

De ce point de vue, le chantier mené en France depuis quelques années en vue d’une refondation de la catéchèse a été exemplaire. Le Texte national pour la catéchèse en France et principes d’organisation, voté lors de l’assemblée plénière de novembre 2005 met bien en lumière l’importance de l’articulation entre catéchèse et liturgie. C’est d’ailleurs en retournant aux sources de la foi telle qu’elle est vécue lors de la Vigile pascale que le chantier avait été lancé avec la publication du livret « Aller au cœur de la foi »[16]. Par là on signifiait que la liturgie est source de la vie chrétienne. Et il nous est nécessaire de retourner régulièrement aux sources pour entendre de quelle Bonne Nouvelle nous sommes redevables aux hommes et aux femmes de notre temps. Mais peu à peu et grâce au travail du Service National de la Catéchèse et du Catéchuménat, il apparaît clairement que la liturgie n’est pas une forme spécifique de catéchèse. La liturgie a besoin de la catéchèse tout autant que la catéchèse a besoin de la liturgie. Il ne faut ni séparer, ni confondre ces deux fonctions essentielles de la vie des communautés chrétiennes.

b) Des prescriptions rituelles à « l’Eglise en prière »

Nous avons vu que c’est au XXe siècle que l’on se sent obligé de préciser la nature de la liturgie. Ceci est venu en partie du besoin que l’on a éprouvé de distinguer entre ce qui est liturgique et ce qui ne l’est pas. Les plus anciens ici se souviennent peut-être que dans les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, on s’est mis à parler de « para-liturgies ». C’est dans les banlieues des grandes villes, dans le cadre de paroisses influencées par l’Action catholique et le mouvement missionnaire qui a donné sous l’impulsion des cardinaux Suhard et Liénart, la fondation durant la 2e guerre mondiale de la Mission de France et de la Mission de Paris, que des hommes comme Georges Michonneau développent des pratiques en lien avec la liturgie mais faisant place à des initiatives destinées à rejoindre ceux qui sont loin de l’Eglise. Ce prêtre dont on peut dire qu’il a été un apôtre des banlieues, tente de redonner la liturgie à un peuple que les grandes transformations provoquées par la révolution industrielle du XIXe siècle avaient éloigné de l’Eglise. Mais il sent que la liturgie telle qu’elle leur a été transmise ne peut pas rejoindre ces hommes et ces femmes. Il cherche donc en dehors de la liturgie – d’où le terme « para-liturgies » – des propositions qui constitueraient des sortes de narthex pour reconduire leurs paroissiens à la liturgie. Il n’est pas sans importance de noter que le jeune Abbé Karol Wojtyla viendra en 1947 de Pologne à Colombes pour voir ces prêtres de la paroisse du Sacré Cœur au Petit-Colombes qui inventaient de nouveaux chemins de la pastorale.

Pour comprendre cela, il faut se dire que si pendant les premiers siècles chrétiens jusqu’au 16e siècle, la liturgie a d’abord été pensée comme les usages d’une église particulière, des usages dont beaucoup étaient transmis par l’usage comme des coutumes, entre le 16e siècle et jusqu’au 20e siècle, la liturgie sera abordée avant tout comme le culte que l’Eglise rend publiquement à son Dieu. Elle est alors perçue en priorité comme un ensemble de rites dont la juste exécution est garantie par des prescriptions qu’il convient d’appliquer strictement. Les manuels de liturgie s’apparentent alors à des ouvrages de droit canonique. L’expression la plus claire de cette vision se trouve dans l’ancien Code de Droit Canonique publié en 1917 qui définit ainsi ce que nous appelons aujourd’hui liturgie :

« Le culte est dit ‘public’ s’il est rendu au nom de Église, par des personnes légitimement affectées à cette charge, et au moyen des actes que Église a réservé exclusivement pour honorer Dieu, les Saints ou les bienheureux; dans le cas contraire, il est dit ‘privé’ »[17].

Pour qu’il y ait liturgie, ou mieux culte public, il fallait donc réunir trois éléments : des personnes légitimement affectées à la charge liturgique, les actes de culte désignés comme tels et qu’ils soient célébrés selon les livres liturgiques approuvés. Ainsi dans cette logique, un prêtre disant son bréviaire dans le train célébrait la liturgie. Mais un groupe d’étudiants qui aurait fait la même chose ne célébrait pas la liturgie puisque les laïcs n’avaient pas vocation à célébrer la liturgie des heures.

{mos_fb_discuss:2}

Laisser un commentaire