La liturgie : louange de Dieu et vie des communautés (2)

deuxième partie de la conférence du Fr. Patrick Prétot osb

En présentant la liturgie comme « l’Église en prière », la réflexion contemporaine a élargi la perspective et permet de penser les diverses pratiques liturgiques, la messe, les sacrements, mais aussi les funérailles, la liturgie des heures ou encore des célébrations de la Parole vécues dans un groupe de chrétiens, comme autant de manifestation du mystère de l’Église qui unie au Christ Tête se tournent vers le Père et dans l’Esprit pour la louange et l’action de grâces. Comme le souligne le Catéchisme de l’Église Catholique, c’est donc en lien avec le mystère trinitaire que la liturgie doit être comprise.

En d’autres termes, si toutes les pratiques n’ont pas la même valeur, toutes convergent vers le sommet eucharistique. Ceci est très important dans le contexte actuel de l’Église de France où certains diocèses cherchent à favoriser des assemblées de prière pour célébrer leur Seigneur. Lorsqu’un groupe du Rosaire se réunit dans l’Église pour prier, c’est déjà « l’Église en prière » et la récitation du rosaire entre ainsi dans la dynamique de la liturgie chrétienne. C’est bien cela d’ailleurs que déploie le Directoire sur la piété populaire et la liturgie, un document fort riche de la Congrégation pour le Culte divin qui relie les dévotions populaires et la liturgie [1].

Le mouvement liturgique a préparé l’œuvre de Vatican II en replaçant la liturgie au centre de la vie de l’Église. Mais il ne suffit pas de dire les choses pour qu’elles deviennent réalité. Il arrive encore trop souvent que la liturgie soit conçue comme une activité seulement rituelle. Si la liturgie est « source et sommet » de la vie chrétienne, nous la vivons trop comme « sommet », et pas assez comme « source ». Il reste beaucoup à faire pour que la liturgie ne soit pas isolée comme un domaine à part, alors qu’elle doit être reliée à l’ensemble de la vie chrétienne.

4.- La participation à la liturgie édifie la vie des communautés

a) La participation active de l’assemblée comme service de la relation à Dieu

Trop souvent nous sommes prisonniers d’une perspective qui tend à penser qu’en liturgie, il y a ceux qui « font » et même ceux qui « savent faire », et les autres. Or parce que la liturgie est comme l’étymologie du mot le rappelle, l’œuvre de tous, elle ne peut jamais être pensée comme l’activité réservée à des spécialistes et l’apanage exclusif de quelques acteurs. Avec à sa tête celui qui préside au nom du Christ, c’est l’assemblée toute entière qui célèbre la liturgie comme le soulignait le P. Congar dans son commentaire de la Constitution sur la liturgie en parlant de la « communauté chrétienne, sujet intégral de l’action liturgique » [2].

Cette intuition fondamentale a trouvé sa formulation proprement liturgique dans l’expression « participation active », empruntée par Dom Lambert Beauduin au Motu Proprio de Pie X sur la musique liturgique (1903). La Constitution sur la liturgie ne définit pas ce qu’est la participation active mais à propos de la célébration de la messe, elle précise :

« L’Église s’applique avec un soin attentif à ce que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l’action sacrée, se laissent instruire par la Parole de Dieu, refassent leurs forces à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu, et qu’offrant la victime sans tache non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent ainsi à s’offrir eux-mêmes et soient conduits de jour en jour, par le Christ médiateur, à la perfection de l’unité avec Dieu et de l’unité entre eux, pour que finalement Dieu soit tout en tous » [3].

Cet important passage définit la « participation active » en désignant son contraire, à savoir assister à un spectacle en restant « étranger » et « muet ». Positivement dans le n. 14 de la Constitution sur la liturgie, le Concile reprenant en partie les mots mêmes de S. Pie X exprime le désir de l’Église que les fidèles entrent pleinement dans l’action liturgique :

« La mère Église désire beaucoup que tous les fidèles soient amenés à cette participation pleine, consciente et active aux célébrations liturgiques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle- même et qui, en vertu de son baptême, un droit et un devoir pour le peuple chrétien, « race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté » (1P 2,9 cf. 1P 2,4-5 ) Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser (…) » parce que la liturgie est « la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien ».

Ces deux textes expriment la dimension théologique de la participation en affirmant que les fidèles, non seulement offrent le sacrifice « par les mains » du prêtre, mais s’associent pleinement avec le prêtre dans cette offrande. En mode liturgique, la participation active correspond donc à ce qu’on appelle en théologie, l’exercice du sacerdoce commun des baptisés. C’est pourquoi, il faut éviter de confondre « participation active à la liturgie » et « activisme liturgique ». Le fidèle qui donne sa voix dans la récitation du Notre Père « participe activement » à l’action liturgique : il exerce son devoir de baptisé qui consiste à manifester le mystère de l’Église en prière afin que tous les hommes soient amenés à la connaissance de Jésus-Christ.

b) La participation active : une manière d’être dans l’action liturgique

Le thème de la participation active sera l’axe majeur de la réforme liturgique, et de lui découle une série de conséquences concrètes : l’usage des langues vernaculaires, la restauration des acclamations liturgiques, l’importance accordée au chant de l’assemblée etc.

Mais pour comprendre la portée de ce qui a été voulu par le Concile, il faut prendre la mesure d’une évolution historique. Depuis le moyen âge, la liturgie était devenue avant tout l’affaire des clercs : ceux-ci assuraient la majeure partie des fonctions liturgiques et le peuple était tenu à l’écart d’un processus qui se déroulait en son nom certes, mais pour l’essentiel, sans lui. Le mouvement liturgique a fait prendre conscience que c’est l’Église toute entière – les ministres et les fidèles – qui est « Église en prière ».

Redonner aux fidèles leur place dans la liturgie, n’est donc pas une question de répartition des fonctions ou pire un partage de « pouvoirs » entre clercs et laïcs, mais une affirmation sur la nature de l’Église : l’Église se comprend comme corps structuré qui par le Fils et dans l’Esprit rend gloire au Père. Le n. 28 de la Constitution sur la liturgie est sur ce point très éclairant :

« Dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques ».

Parler ainsi invite à considérer les diverses fonctions et ministères en liturgie, non comme des rôles dont certains seraient plus nobles que d’autres, mais comme une symphonie dans laquelle chacun joue sa partition pour contribuer à l’ensemble. Le principe de la participation active vise à ce que chacun assume ce qu’il est à savoir un membre du corps du Christ qui est l’Église, chargé éventuellement d’une fonction spécifique. Chaque fonction concourt à l’action liturgique et la « nature des choses » et les « normes liturgiques » impliquent que le servant de messe ne soit pas également animateur du chant et que le prêtre qui préside ne fasse pas lui-même la quête…

Mais on ne saurait trop insister sur le fait que « participer » ne signifie pas forcément « faire quelque chose ». Le monde actuel privilégie l’agir : un homme vaut par ce qu’il fait. Certains sont tentés de penser que si l’on n’a rien à faire de spécial dans la liturgie, il n’y a pas de « participation active ». La participation s’exprime d’abord par la simple présence et l’écoute active et attentive. Il faut critiquer l’évidence que pour favoriser la participation active, notamment des plus jeunes, il faut leur « faire faire quelque chose ». Cela donne parfois un style lourd : à vouloir donner un rôle à chacun, on finit par noyer l’action liturgique. La première qualité de la participation active, c’est d’être en profondeur « contemplative ».

C’est l’assemblée chrétienne réunie au nom du Christ et composée inséparablement des fidèles et du ministre, qui célèbre le repas du Seigneur. Dans l’encyclique Mysterium fidei, Paul VI a rappelé cela avec force en affirmant que « c’est l’Église tout entière remplissant en union avec le Christ le rôle de prêtre et de victime, qui offre le sacrifice de la messe, et elle est offerte elle-même tout entière » [4]. Ceci invite à se démarquer d’une vision trop étroite de l’Eucharistie selon laquelle le prêtre « offre le Sacrifice » en vertu du pouvoir qu’il a reçu à son ordination. La traduction concrète de cet élargissement de perspective se trouve notamment dans le chant de l’anamnèse. Plus qu’une simple participation orale et chantée, c’est un acte de foi de l’assemblée qui répond à celui du ministre qui prononce la prière eucharistique.

Ceci constitue un véritable aiguillon pour la qualité des services liturgiques. Les services et fonctions ne peuvent jamais être réduits à des techniques d’animation de groupe ou emprunter trop fortement leurs marques à ce qui se pratique dans le monde du spectacle : car ce faisant, celui qui exerce un service liturgique – que ce soit un chantre, un organiste, un lecteur – risquerait de détourner l’attention sur lui-même alors que tout service liturgique est manifestation du mystère de l’Église en prière.

Ceci vaut a fortiori pour le prêtre. En effet, le prêtre qui préside au nom du Christ doit susciter et même inspirer sa prière. Il est « le maître de la prière ». Non un spécialiste, ni un athlète performant, mais par ministère reçu de l’Église au jour de son ordination, le prêtre a vocation à conduire le peuple chrétien à entrer dans la prière. Proclamer la prière eucharistique requiert donc une attitude spirituelle qui va s’exprimer dans le ton de la voix, le style d’élocution mais aussi dans l’attitude corporelle.

En définitive dans la prière liturgique, l’essentiel est la prière que le Christ adresse au Père et dans laquelle l’Église associe la prière de toute l’humanité en attente du salut. C’est parce que la prière eucharistique est la prière du corps du Christ tout entier, du Christ et de l’Église, qu’elle est dite par un seul pour rappeler ce que St Augustin expliquait à ses fidèles d’Hippône en commentant le psaume 85 : « Dieu ne pouvait faire aux hommes un don plus magnifique » que de les associer au Christ, la Tête du corps dont les baptisés sont les membres, afin que « le Corps du Christ offrant ses prières ne soit pas séparé de sa Tête » car Notre Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, unique Sauveur de son Corps » « prie pour nous comme notre prêtre », « il prie en nous comme notre Tête », et « il reçoit nos prières comme notre Dieu » [5].

Si la prière eucharistique est exprimée à la première personne du pluriel, c’est parce que le prêtre donne voix à la prière de tous pour que tous soit associés à la prière du Christ « par Lui, avec Lui, en Lui… ». La voix du prêtre rend présente la voix du Christ qui retentit chaque fois que l’Église s’assemble pour la louange.

5.- La liturgie dans le monde actuel : diversité et unité

a) La relation diversifiée entre Dieu et son peuple

Lors de la rentrée d’octobre dernier, j’ai rappelé aux étudiants de l’Institut Supérieur de Liturgie ce que j’avais reçu de l’un de mes professeurs, il y a plus de 30 ans : ce qu’un enseignant sait le mieux, c’est ce que ses étudiants lui ont appris. Il n’y a aucune démagogie dans ce propos. Simplement une expérience : ce que nous croyons savoir, nos convictions et nos repères, ne portent vraiment la vie que lorsqu’ils prennent place dans une relation d’être avec ceux auxquels on s’adresse.

Ceci est particulièrement vrai en liturgie. Parce que la liturgie est la vie de Dieu communiquée aux hommes dans la célébration, on ne peut pas en parler sans se déchausser comme Moïse devant le buisson ardent. Il faut aborder la question liturgique avec respect car en fait, il ne s’agit pas d’abord de questions de ritualité, mais de la relation entre Dieu et son Peuple, entre Dieu et chacun de nous en tant que membre du Corps de l’Église. Or parler de la relation entre Dieu et son peuple, c’est immédiatement penser sous le signe de la diversité : Dieu aime chacun d’un amour de prédilection. L’esprit de Pentecôte ne rassemble pas dans un grand tout uniforme mais donne il donne corps, c’est-à-dire, il fait entrer chacun dans un ensemble relationnel.

De ce point de vue, le fait d’enseigner à l’Institut Supérieur de Liturgie a été déterminant dans ma manière d’aborder les questions liturgiques. Les étudiants de l’Institut viennent du monde entier – cette année près de 20 nationalités, dont la Chine, la Corée, l’Inde, le Vietnam et la Birmanie, le Bénin, le Congo, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Cameroun et le Burkina, le Chili, le Brésil et le Québec, mais aussi la Belgique et la Suisse et même l’Allemagne. Or la manière dont une religieuse vietnamienne ou un prêtre béninois aborde les questions de liturgie est fort différente de celle d’un français. Nous risquons tous d’absolutiser notre expérience et nos idées sur la liturgie au risque d’empêcher la liturgie d’être lieu de vie pour les communautés. Face à cela, il faut souligner que la réflexion sur la liturgie conduit à accueillir la diversité des manières de l’appréhender, diversité que l’on perçoit aussi bien dans le temps que dans l’espace, et une diversité qui renvoie finalement à l’extrême richesse de la liturgie elle-même.

Il me semble que ceci est essentiel quand on réfléchit entre français sur cette question. La tradition intellectuelle française est grande et belle. Mais elle tend parfois à durcir les distinctions en « ou bien, ou bien ». Or la liturgie, qui est par nature rassemblement, œuvre commune, démarche « synodale » au sens où il s’agit de marcher ensemble, conjugue alors que l’esprit français a tendance à distinguer voir à opposer de manière dialectique. Plus encore, parce qu’elle est une action, la liturgie conjugue ce qui apparaît inconciliable : ainsi elle permet au petit enfant et à l’adulte de vivre ensemble, elle permet à l’artiste et à l’intellectuel de participer à une œuvre commune : nous pourrions multiplier les exemples pour évoquer cette capacité à dépasser (non à supprimer) ce qui paraît inconciliable.

b) Dans un monde éclaté : des expériences liturgiques multiples

Quand on enseigne la liturgie, on devient attentif à la diversité des manières d’aborder la question. Ainsi, si ce soir, nous avions pu prendre le temps de nous arrêter pour nous dire à quoi renvoie ce mot, nous aurions eu sans doute un ensemble extraordinairement varié de réponses. Parce que la liturgie nous touche tous dans tout ce que nous sommes, notamment le corps, l’intelligence, la sensibilité, la mémoire et bien sûr le cœur, et cela que l’on soit petit ou grand, jeune ou moins jeune, musicien ou fleuriste, homme ou femme, malentendant ou handicapé, elle dépasse toujours ce que nous pouvons en dire. Il faut se garder des idées trop absolues dans ce domaine. Il faut cultiver la souplesse.

Dès lors, la liturgie n’est pas un sujet comme les autres. Nous pouvons être très intéressés par tel ou tel domaine de l’histoire de l’Église, par exemple les croisades ou les cathares ; nous pouvons avoir de multiples questions sur la théologie trinitaire ou encore sur la destinée de l’homme après la mort. Mais sauf exception, ces questions nous touchent de manière distanciée. Mais lorsque nous parlons de liturgie, cela nous touche de manière vitale, concrète, immédiate, et même affectivement et corporellement, et cela, même si nous n’en avons pas conscience et quel que soit notre âge ou notre situation.

En définitive, quand on parle de liturgie, non seulement nous abordons des questions, mais bien plus nous entrons dans le champ très complexe des expériences, des sensibilités et même des manières d’aborder le réel. Il convient donc de prendre la mesure de la diversité de ces approches et maintenir une option de respect car le mot « liturgie » cache beaucoup de choses. Seul l’amour vrai est capable de comprendre l’autre de l’intérieur dans sa différence fondamentale.

La diversité en liturgie ne doit donc pas nous faire peur et conduire à exclure mais elle doit inviter à être plus « catholiques » c’est-à-dire à développer notre capacité à penser aux dimensions de la mission de l’Église. C’est ce que Vatican II avait bien perçu lorsqu’il énonce le principe du « respect de l’Église pour les qualités des divers peuples » :

« L’Église, dans les domaines qui ne touchent pas la foi ou le bien de toute la communauté, ne désire pas, même dans la liturgie, imposer la forme rigide d’un libellé unique: bien au contraire, elle cultive les qualités et les dons des divers peuples et elle les développe; tout ce qui, dans leurs mœurs, n’est pas indissolublement solidaire de superstitions et d’erreurs, elle l’apprécie avec bienveillance et, si elle peut, elle en assure la parfaite conservation; qui plus est, elle l’admet parfois dans la liturgie elle-même, pourvu que cela s’harmonise avec les principes d’un véritable et authentique esprit liturgique » [6].

C’est sur la base de ce principe que s’est développé tout un travail d’inculturation de la liturgie et que le Saint Père Jean-Paul II tout au long de son pontificat a célébré dans le monde entier en adoptant les langues, les usages liturgiques des églises locales.

Conclusion : Liturgie et humilité

Mais une pensée de la diversité en liturgie ne va pas sans exigence. Et ici je voudrais finir en exprimant une conviction : l’heure est à l’humilité. Dans un monde si divers qui ressemble parfois à la Tour de Babel, c’est-à-dire où il est difficile de se comprendre, il est essentiel de cultiver l’humilité. Pendant longtemps, je n’ai pas osé parler d’humilité même si, et en partie, parce que la Règle de St Benoît en fait le cœur de l’itinéraire du moine. Les moines et moniales hésitaient à aborder ce sujet car ils savent combien c’est difficile.

J’en parle maintenant plus volontiers car j’ai acquis la conviction que sans l’humilité, aborder les questions de liturgie risque de conduire à bien des blessures, et au-delà, c’est la liturgie même qui risque d’y perdre sa signification profonde. Car au fond, c’est l’humilité qui permet de vivre la liturgie en vérité.

En effet en liturgie, comme la rappelé récemment le Pape Benoît XVI lors de sa visite dans un monastère cistercien en Autriche, c’est Dieu qui est le centre de la liturgie [7] – « louange de Dieu » – et non nos petites personnes. La liturgie n’est donc pas d’abord une question de sensibilité, voir de goût. Mais elle engage notre être devant Dieu et elle le fait en communauté. La liturgie est donc chemin d’humilité ou bien elle n’est que la manifestation de nos désirs de bien être ou pire lieu d’exercice de notre volonté propre ou encore de notre aspiration au pouvoir.

Mais qu’est-ce que l’humilité ? Comment en parler avec justesse ? En fait, je crois que pour en parler avec une approximation suffisante, il suffit, au moins un petit peu, d’avoir accepté d’être … orgueilleux. L’humilité nous est révélée par le Christ et notamment dans l’incarnation et le mystère pascal. Il est le serviteur comme l’exprime l’hymne aux Philippiens que chante l’Église aux vêpres le samedi soir :

« Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu,

ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.

Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur.
Devenu semblable aux hommes, reconnu homme à son aspect,

il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 6-8).

Il arrive que subsiste l’idée que c’est en rabaissant – voire pire, en humiliant – qu’on va susciter l’humilité. Quand l’exercice d’un pouvoir se joint à ce type de pensée, cela peut devenir terrible. C’est au contraire par l’estime de soi que s’ouvre la porte de l’humilité vraie qui conduit de l’humiliation à l’humilité. Seuls les personnes ayant une réelle estime d’eux-mêmes, peuvent accéder à l’humilité vraie. Le Christ était humble parce que lors de son baptême par Jean dans le Jourdain, les cieux s’étaient ouverts et la voix du Père qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur » (Mt 3,17).

La liturgie est ici porteuse d’une Bonne Nouvelle : à la suite du Christ et dans le Christ, nous sommes tous des préférés de Dieu. Le déplacement de la communion est sur ce point saisissant : il déplace les fidèles pour qu’ils se retrouvent « plus près ». Communier, c’est accepter de sortir de soi, pour accueillir la place que Dieu nous prépare dans son Royaume. Ce faisant nous sommes délivrés de l’orgueil qui pousse à chercher voire à conquérir notre place et nous nous retrouvons comme les « invités du festin du Royaume » : « Heureux les invités au festin des noces de l’agneau ».

F. Patrick Prétot
Institut Supérieur de Liturgie
Institut Catholique de Paris

[1] Cf. Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur la piété populaire et la liturgie – Principes et orientations.

[2] Y. Congar, « L’ecclesia ou communauté chrétienne, sujet intégral de l’action liturgique », dans La Liturgie après Vatican II, Paris, Cerf, coll. « Unam Sanctam » 66, 1967, p. 241-282.

[3] Concile Vatican II, Constitution sur la sainte liturgie, n. 48.

[4] Paul VI, Encyclique mysterium fidei, 3 sept. 1965, n. 31 ; cf. Concile Vatican II, Lumen Gentium, n. 11; S. Augustin, Cité de Dieu, X, 6; Pie XII, Encyclique Mediator Dei, AAS 39, 1947, p. 552.

[5] S. Augustin, Sur le psaume 85.

[6] Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, n. 37.

[7] Benoît XVI, « Le monastère, un lieu avant tout de pouvoir spirituel », Discours du Saint Père à l’Abbaye de Heiligenkreuz, 9 septembre 2007.

Laisser un commentaire