La liturgie aujourd’hui…

… dans les paroisses de France.

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Dans les années 1970, Dom Guy-Marie Oury, moine de Solesmes, qui avait assisté au Concile et avait publié les meilleurs commentaires concernant la restauration liturgique voulue par l’Eglise au moment de Vatican II, écrivait: “Dans le domaine de la créativité [liturgique], il y a très certainement un grand décalage entre l’offre et la demande; l’offre, c’est la marchandise que proposent une multitude de liturgistes plus ou moins habiles, poussés par le démon de la composition, à l’intention du fameux homo hodiernus qui a succédé à l’homo sapiens des préhistoriens; la demande, c’est ce qu’attend le peuple chrétien qui n’entend pas être frustré de la vraie prière de l’Eglise, de sa prière. La liturgie n’est pas la propriété d’une caste, ni le moyen d’expression de quelques-uns; elle est un bien commun et, comme telle, doit être respectée.”

Les questions que l’on doit aujourd’hui se poser sont celles-ci: la liturgie, comme bien commun de l’Eglise, a-t-elle été respectée? La volonté des pères du Concile a-t-elle trouvé un écho dans les paroisses de France? Trouve-t-on aujourd’hui, ordinairement et facilement dans nos diocèses français, la liturgie romaine célébrée fidèlement selon les livres liturgiques officiels?

Malheureusement – et au risque de passer pour absolument négatif – il faut bien se résigner à répondre “non” à ces trois questions. Pour justifier cette réponse négative, citons trois documents qui, hélas, pourraient être complétés par de nombreux autres témoignages de prêtres et de fidèles laïcs:

– à une demande de pouvoir participer à la liturgie célébrée fidèlement selon les livres liturgiques actuels, adressée par l’Association “Pro Liturgia” aux évêques de France en mai 2000, Mgr Bernard Lagoutte, alors Secrétaire général de la Conférence des Evêques de France, répondait: “(…) il y a tout de même quelques églises [en France] où l’Ordo de Paul VI est observé avec rigueur.” On notera l’expression “quelques églises”…
– dans un courrier manuscrit qu’il m’adressait en 2002, le Cardinal Ratzinger évoquait une “destruction de la Sainte Liturgie.”
– enfin, dans une réponse à une demande que je lui avais adressé, Mgr Felici, alors Nonce apostolique, reconnaissait qu’il était difficile de trouver, en France, la liturgie célébrée selon les livres liturgiques actuels.
Ces trois témoignages – pour ne citer qu’eux – montrent bien que les fidèles de nos diocèses ont la plus grande difficulté à trouver et à participer à des célébrations respectant les normes liturgiques précisées par l’Eglise. Comme le rappelle une étude datée de 1993 parue dans les Notitæ , cet irrespect de la liturgie “arrive, c’est entendu, après la réforme liturgique, mais tout ce qui arrive ne peut être considéré comme une application de la réforme liturgique.” Et l’Auteur de l’article en question d’ajouter: “Il est trop facile de donner des exemples. En voici un. Dans combien d’églises trouve-t-on deux autels dans le chœur: l’ancien autel, avec sa croix et ses chandeliers monumentaux, que l’on dirait encore tout prêt pour la célébration, et le nouvel autel tourné vers le peuple, de petites dimensions, avec à peine deux chandeliers et un bouquet de fleurs, le tout vraiment insignifiant par rapport à l’ancien autel; mais c’est bien sûr sur ce nouvel autel que l’on célèbre l’Eucharistie. Est-ce vraiment cela qu’a voulu la réforme liturgique? Certainement pas. Il suffit de lire l’Ordo dedicationis ecclesiæ et altaris pour savoir quel est l’aménagement que la réforme liturgique a entendu donner à l’espace de la célébration, et surtout à l’autel, comme centre spirituel de l’église. il serait trop long (…) de donner d’autres exemples. (…) Si nous entrons dans le domaine de la pastorale sacramentelle, telle qu’elle a été décrite par les divers Ordo du Rituale romanum, nous nous apercevons encore de la variété d’interprétations qui circulent, parfois dans un même diocèse, une même ville, une même paroisse. Il est impossible d’arriver ainsi à une éducation des fidèles qui réponde vraiment aux programmes de la réforme liturgique (…).” N’est-ce pas cette “variété d’interprétations” qui faisait dire au Cardinal Ratzinger que les fidèles n’ont même plus conscience qu’en liturgie, il existe un rite?
De fait, si l’on se rend aujourd’hui à la messe, on constate que le même Missel romain restauré à la suite de Vatican II donne lieu à des applications liturgiques aussi variées qu’il existe de célébrants. On répondra que ces “adaptations” sont légitimes et voulues par la liturgie actuelle. Ce n’est pas tout à fait exact. La liturgie actuelle autorise des possibilités d’adaptation légitimes pour des cas particuliers. Mais une chose est d’adapter la célébration à des cas particuliers, et autre chose est de multiplier les “cas particulier” pour en faire autant de motifs d’adaptation de la liturgie! Parcourons l’Institutio generalis Missalis romani qui a été approuvée par le pape Jean-Paul II en 2000: les articles 115 à 198 précisent très exactement comment la Messe doit être ordinairement célébrée (avec ou sans diacre) en présence du peuple. C’est donc cette liturgie-là que l’on devrait trouver habituellement dans la totalité des paroisses; c’est malheureusement celle-là que l’on ne voit jamais être célébrée…
Mais ce qui ajoute à la gravité de la situation, c’est que lorsque des fidèles demandent à des prêtres, à des évêques, de pouvoir participer à la liturgie actuelle dignement et intégralement célébrée – que ce soit en latin, ce qui est parfaitement légitime, ou en français – ils se heurtent à des fins de non-recevoir. En 2005, un évêque écrivait même à un fidèle de son diocèse qui souhaitait une liturgie intégralement célébrée selon les livres officiels, qu’une telle célébration est impossible dans la mesure où elle constituerait une “exception” (sic) à ce qui se fait habituellement sous l’autorité des équipes liturgiques locales.

Après avoir constaté les difficultés qu’ont les fidèles pour pouvoir participer à la liturgie véritablement célébrée comme le Concile a voulu qu’elle soit célébrée, il serait instructif de relever les principaux manquements ou défauts qui entraînent l’affadissement ou l’altération de la liturgie romaine actuelle, telle qu’elle est généralement mise en œuvre dans les paroisses.
Le premier défaut touche – comme cela a déjà été évoque plus haut – à l’organisation de l’espace liturgique. Celui-ci manque généralement d’harmonie, de dignité, de sacralité: on encombre les chœurs d’églises de panneaux, d’affichettes, de micros et de fils électriques… et au milieu de tout cela, le fidèle peine à découvrir l’édicule qui sert d’autel et sur lequel quelques cierges disposés de façon souvent dissymétrique donnent une impression que tout est devenu insignifiant et éphémère.
Le deuxième défaut touche à la façon dont se présentent certains acteurs de la liturgie. Dans le message qu’il adressait à la Congrégation pour le Culte divin en septembre 2001, le pape Jean-Paul II rappelait que “La célébration liturgique est un acte de la vertu de religion qui, en cohérence avec sa nature, doit se caractériser par un profond sens du sacré. En elle, l’homme et la communauté doivent être conscients de se trouver de façon spéciale devant Celui qui est trois fois saint et transcendant. Par conséquent, l’attitude requise ne peut qu’être pénétrée de révérence et de sens de la stupeur qui jaillit du fait de se savoir en présence de la majesté de Dieu.” Et le Souverain Pontife concluait: “Le Peuple de Dieu a besoin de voir dans les prêtres et dans les diacres un comportement plein de révérence et de dignité, capable de l’aider à pénétrer les choses invisibles, même sans tant de paroles et d´explications.”
Trop souvent, la dignité ne semble plus être le souci des acteurs de la célébration: beaucoup de fidèles déplorent le relâchement qui apparaît dans certaines attitudes ainsi que le manque d’unité dans les gestes, alors que l’Institutio generalis Missalis romani de 2000 précise que “les gestes et les attitudes du corps (…) doivent viser à ce que toute la célébration manifeste une belle et noble simplicité” et soient “un signe de la communauté et de l’unité de l’assemblée” capables de développer “l’esprit et la sensibilité des participants [à la liturgie].” Trop de célébrants, il est vrai, introduisent une certaine désinvolture dans la façon de célébrer la liturgie actuelle: absence de vêtements liturgiques dignes (la généralisation, en France, du port d’un vêtement sans forme définie et souvent flasque à la place de l’aube traditionnelle ou de la soutane et du surplis, est à mon avis un signe évident de laisser-aller); attitudes négligées (jambes croisées ou bras ballants…); gestes inadaptés (ou trop étriquées ou grandiloquents…); tons de voix inappropriés (péremptoires ou doucereux…); flots d’explications qui viennent ruiner le symbolisme liturgique et briser le cursus de la célébration… etc.
Le troisième défaut touche au remplacement quasi systématique de la liturgie chantée par des liturgies truffées de cantiques ou de polyphonies. Il nous faut cependant bien voir que chanter la messe n’est pas du tout la même chose que chanter pendant la messe. Lorsque c’est la messe qui est chantée, la liturgie est respectée; lorsqu’on fait chanter des cantiques pendant la messe, on prend le risque de dénaturer plus ou moins la liturgie et de priver ainsi les fidèles des textes et des mélodies sacrés auxquels ils ont droit. Alors peut-on présenter comme un “progrès” le remplacement systématique du “chant propre de la liturgie romaine” par des cantiques? Il faut bien voir le cantique – en tant que chant de foule – comme une sorte d’anomalie liturgique: le propre du cantique est d’avoir un début et une fin, et d’être enveloppé dans la parole. Or à la messe – comme dans toute liturgie – les acteurs de la célébration n’ont normalement pas à parler: leur parole doit être chant représentant, dans l’acte liturgique, une forme d’élévation et de sublimation de la parole. En outre, l’indication du numéro du cantique qui sera chanté à tel ou tel moment de la célébration est complètement étranger au monde de la liturgie. Dans les offices structurés par les cantiques, le croyant entre sans cesse introduit dans de nouveaux mondes esthétiques. Il passe par les styles les plus différents et aborde des textes totalement subjectifs dont le niveau est extrêmement variable. Il est alors touché non pas par la chose elle-même – la liturgie – mais par le commentaire complètement sentimental qui en est fait par le biais du cantique. Au contraire, le lien que tisse la schola grégorienne entre l’action liturgique et le chant est si étroit que l’on ne parvient alors plus à dissocier la forme du fond. N’oublions pas que pour les Eglises issues de la Réforme, le cantique a représenté comme une conséquence de l’abandon du sacrifice de la messe: il a été le prolongement le plus adapté de la prédication. La communauté réunie dans le chant, sortant des doutes du quotidien solitaire, retrouvait l’assurance collective du dimanche: une assurance, précisons-le, issue du sentiment de foi partagée, et non plus du fait d’être témoin de la réalité de l’acte sacrificiel divin.
Le cantique a ce défaut d’être étranger à l’esprit véritable de la liturgie: il est omniprésent dans les célébrations actuelles non en vertu d’un besoin spirituel mais en vertu d’une réflexion tactique (au nom d’une pastorale visant à la “participation” des fidèles, dit-on) qui fait que les liturgies sont désormais à “deux vitesses”: la vitesse de l’assemblée dans la nef, et la vitesse du célébrant à l’autel. Or trop souvent, c’est la “vitesse” de l’assemblée qui sort vainqueur: la célébration est alors obligée de s’adapter – jusqu’à en être parfois déstructurée – au “programme musical” de circonstance élaboré par le responsable de la chorale locale ou de l’ “équipe liturgique” du secteur…
Au cours d’une cérémonie qui se déroulait en 2005, Mgr Schick, Archevêque de Bamberg, avait déclaré: “Certaines messes (…) sont totalement surchargées et génèrent plutôt la nervosité et le stress: elles font entrer le stress et le bruit de la vie quotidienne dans la liturgie, alors que celle-ci devrait au contraire constituer un havre de paix et de libération. Ces messes ne laissent au fidèle ni le temps ni l’espace nécessaire à un retour sur soi et vers Dieu. Et l’orchestre (souvent fait de bric et de broc) de jouer encore un morceau… et encore ce texte qu’il faut absolument glisser dans le programme… et encore une action “hautement symbolique” à ne pas manquer… voire une plaisanterie à insérer là… Pourtant, lorsqu’on interroge les fidèles – et surtout les jeunes -, on s’aperçoit qu’ils rêvent plutôt d’une liturgie calme et silencieuse, où ils trouveraient du temps et de l’espace pour permettre à leur âme de se dilater, pour sentir la présence de Dieu, pour un cœur à cœur avec le Seigneur. Nombreux sont ceux qui aimeraient retrouver les messes d’avant le Concile. Non par simple nostalgie ou parce qu’ils rejetteraient la liturgie issue de Vatican II, ni même à cause d’un certain scepticisme à l’égard du Concile. Non, ils aimeraient simplement pouvoir considérer à nouveau la liturgie comme le lieu de la méditation personnelle et de la prière, un lieu où ils ne seraient pas sans cesse bousculés par des textes, des chants, des actions, sans trouver le temps de s’adresser personnellement à Dieu.” La célébration de la liturgie restaurée ne devrait-elle pas viser, aussi par l’emploi d’un chant véritablement “liturgique”, à conduire l’homme vers l’intériorité plutôt que de chercher à le distraire de l’essentiel?
Le quatrième défaut que l’on trouve dans les célébrations liturgiques actuelles est lié – il faut avoir le courage de la reconnaître – à l’omniprésence d’ “équipes liturgiques” et d’ “animateurs liturgiques” (qui sont d’ailleurs plus souvent des “animatrices”). Que penser le l’évêque diocésain, officiellement “gardien et promoteur” de la liturgie de l’Eglise dans le diocèse qui lui est confié, qui, arrivant dans une paroisse, est obligé de célébrer comme l’impose l’équipe liturgique locale, quitte à supprimer ou à modifier des rites et des prières? Que penser de cet archevêque français qui, en février 2005, fait envoyer à l’un de ses diocésains une lettre dans laquelle il est précisé que demander que soit respectée la liturgie de l’Eglise constitue une “exception” (sic) à la façon habituelle de faire d’une chorale et d’une équipe liturgique locale? En outre, nous savons très bien que les membres de ces équipes liturgiques locales ne répondent généralement pas du tout ni aux souhaits des fidèles, ni aux orientations magistérielles touchant à la liturgie; très souvent il s’agit de quelques personnes de bonne volonté, mais dont les compétences demeurent très limitées du fait que leur formation se base davantage sur la lecture de quelques revues qui ne reflètent que très peu la pensée de l’Eglise, que sur l’étude systématique des grands textes dont les papes nous conseillent l’étude: Sacrosanctum Concilium, Ecclesia de Eucharistia, Mane nobiscum, Redemptionis Sacramentum… etc.
Quant aux animateurs (-trices) liturgiques, mon expérience d’organiste et de maître de chœur m’oblige à dire – avec la plus grande franchise – qu’ils sont totalement inutiles et déplacés en liturgie. N’ayant dans la plupart des cas aucune formation musicale solide, ils ne savent généralement diriger ni un chant populaire (qui n’a d’ailleurs pas à être dirigé puisqu’il est “populaire”!) ni une pièce grégorienne (qu’ils battent le plus souvent à 2 temps!). Le plus souvent, leur présence à l’ambon agace et déroute les fidèles plus qu’elle ne les aide. En effet, les assemblées sont alors “coincées” entre le célébrant qui chante dans son micro, l’animateur qui chante dans son micro, et l’organiste qui est contraint de trouver un tempo moyen capable de satisfaire tout le monde… ou personne. Tout cela conduit inévitablement à favoriser des chants lents, ânonnés, sans relief ni réelle vigueur, qui ajoutent à l’anomie générale des célébrations actuelles.
Enfin, il y a un cinquième défaut qui touche la façon de célébrer la liturgie restaurée à la suite de Vatican II. Ce défaut, on pourrait le définir par le “manque de tension cohérente”. Je m’explique: trop souvent, la liturgie dominicale est “préparée” de telle sorte qu’elle est morcelée. Le célébrant ou l’équipe liturgique locale demande: “Qu’est-ce qu’on prend comme chant d’entrée?” et ensuite “Qu’est-ce qu’on met comme mot d’accueil?”, et après “Qu’est-ce qu’on pourrait prendre comme “Seigneur prend pitié”?” et puis “Qu’est-ce qu’on va chanter à la place du “Gloria”?”… etc. La liturgie apparaît alors comme une succession de “moments préparés”, mais elle perd sa cohérence, son unité, sa structure globale. Dès qu’un “moment” est fini, le fidèle se demande: “Qu’est-ce qui va y avoir après?”. Et ce “saucissonnage” liturgique conduit à ce que la célébration perd également sa “tension” interne, c‘est-à-dire cet élan qui fait que le fidèle est entraîné dans une action dynamique qui se déroule selon un schéma préétabli et logique. Cette “tension” est nécessaire: elle fait qu’au cours de la célébration, on a toujours envie d’aller plus loin, d’entrer plus en profondeur dans l’action liturgique. Si la “tension” fait défaut, alors le fidèle, au lieu d’être dans un mouvement, a l’impression d’être conduit dans des pauses qui se succèdent les unes aux autres; c’est un peu comme lorsqu’on regarde un bon film à la TV, mais qu’à tout moment il est interrompu par une page de “pub”. Que fait-on alors? On “zappe”… Or trop de célébrants ne se rendent pas compte que par leur façon de célébrer (de parler, de faire certains gestes, de prendre certaines attitudes… etc.) ils brisent la “tension” et la “cohérence” du rite liturgique, et poussent ainsi les fidèles à “zapper” mentalement.

Quarante ans après Vatican II, il y a donc bien des choses à revoir, à redécouvrir et à rectifier dans notre façon de célébrer la liturgie romaine sous sa forme actuelle. Mais l’on peut se demander d’où viennent ces défauts qui ont désormais pris place dans nos messes paroissiales comme s’ils faisaient partie de la liturgie conciliaire.
On peut dire que ces défauts ont grosso modo une double origine. La première, c’est l’absence de formation donnée aux prêtres et aux séminaristes durant les années qui ont précédé le Concile et jusque dans les années actuelles; et la seconde, c’est – comme l’a rappelé le pape Benoît XVI – le fait d’avoir présenté Vatican II comme une rupture dans l’histoire de l’Eglise.

Première origine: l’absence de formation.

Depuis la fin du XIXème siècle et jusque durant les années qui ont précédé le Concile, la formation qui était donnée dans les séminaires diocésains n’a généralement été que formelle. Il y avait des apparences qu’on a reproduites, mais sous ces apparences il n’y avait pas grand chose: de la piété mais pas de spiritualité, des rites mais pas de tradition, de la discipline mais pas de réflexion. Le bon séminariste était celui qui savait répéter docilement ce qu’on lui avait appris et reproduire ce qu’il avait vu faire. Qu’on se souvienne comment on apprenait à ceux qui allaient être ordonnés diacres ou prêtres – et cela jusqu’au moment du Concile – comment célébrer la messe: dans une salle généralement proche de la chapelle et de la sacristie du séminaire, était disposé un faux autel. Avec un faux calice et une fausse patène (souvent en bois), le futur ordonné s’exerçait à accomplir les rites liturgiques sous le regard impitoyable du maître de cérémonie de Mgr l’évêque qui était aussi le professeur de liturgie.
Il est intéressant de voir avec quelle minutie sont données les règles de la célébration dans le missel en usage jusqu’à Vatican II: “Le prêtre (…) se rend à l’endroit, préparé dans la sacristie ou ailleurs, où se trouvent les ornements et les autres objets nécessaires à la célébration. Il prend le missel, recherche la messe, et dispose les signets aux textes qu’il va dire. Ensuite, il se lave les mains en disant la prière qui accompagne ce rite. Puis il prépare le calice, qui doit être d’or ou d’argent, ou du moins avoir la coupe d’argent dorée en dedans, et qui en outre doit être consacré par l’évêque, ainsi que sa patène également dorée. Il pose dessus un purificatoire propre, et sur celui-ci la patène avec une hostie entière, qu’il essuie légèrement, si c’est nécessaire, pour la débarrasser des miettes, et il la couvre avec la pale de lin, puis avec le voile de soie. Sur le voile, il met la bourse de la couleur des ornements, contenant le corporal plié, qui doit être fait seulement de lin et sans être brodé d’or ou de soie au milieu, mais entièrement blanc, et bénit comme la pale par un évêque ou par un autre qui en a le pouvoir. Les choses ainsi disposées, il va vers les ornements, qui ne doivent point être troués ou déchirés, mais entiers, décemment propres et beaux, et bénis par l’évêque ou par un autre qui en a le pouvoir. Là, portant des souliers aux pieds et revêtu des habits de son état, dont celui de dessus descend au moins jusqu’au talon, il se revêt des ornements, en disant pour chacun les différentes prières marquées. Tout d’abord, prenant l’amict par les extrémités et les cordons, il le baise au milieu où se trouve une croix et le met sur la tête; aussitôt, il l’abaisse sur le cou, en couvre le col de ses vêtements, fait passer les cordons sous les bras, puis derrière le dos, les ramène devant la poitrine et les attache. Ensuite, il revêt l’aube, passant d’abord la tête, puis le bras droit dans la manche droite, ensuite le bras gauche. Il arrange l’aube autour du corps et, la relevant par-devant et sur chaque côté, se ceint avec le cordon que le ministre lui présente par derrière. Le ministre élève l’aube tout autour du cordon, afin qu’elle pende décemment et couvre les habits; il dispose le dessous de telle manière qu’il soit de tous côtés également élevé de terre de la largeur d’un doigt environ. Le prêtre prend ensuite le manipule, baise la croix au milieu, et le met au bras gauche. Ensuite, prenant l’étole des deux mains, il la baise de la même manière, la met avec le milieu à son cou, et la fait traverser devant sa poitrine en forme de croix, faisant passer à droite la partie qui descend de l’épaule gauche, et à gauche la partie qui descend de l’épaule droite. Puis, avec les extrémités du cordon, il attache chacun des deux côtés de l’étole à ce même cordon de part et d’autre. Enfin le célébrant prend la chasuble, et il est convenable qu’il se couvre la tête. (…)
Le prêtre, revêtu de tous les ornements, prend de la main gauche le calice préparé comme on vient de l’indiquer; il le porte élevé devant la poitrine, en tenant de la main droite la bourse sur le calice et, après avoir fait l’inclination à la croix ou à l’image qui se trouve dans la sacristie, il se rend à l’autel, précédé par un ministre en surplis qui porte le missel et les autres objets nécessaires à la célébration (à moins qu’ils n’aient été préparés auparavant). Il s’avance les yeux baissés, d’un pas grave et le corps droit. (…) Parvenu à l’autel, il s’y tient debout devant le dernier degré, se découvre, tend la barrette au ministre et s’incline profondément devant l’autel ou devant l’image du Crucifié placée au-dessus. Si à cet autel se trouve le tabernacle du Saint-Sacrement, il lui rend la révérence qui lui est due, en faisant la génuflexion. Alors il monte au milieu de l’autel, y place le calice du côté de l’évangile, tire de la bourse le corporal qu’il déploie au milieu de l’autel, et place le calice couvert du voile sur le corporal, tandis qu’il pose la bourse du côté de l’évangile. S’il prenait les ornements à l’autel, il le ferait avant de descendre au bas de l’autel et de commencer la messe. S’il doit consacrer plusieurs hosties pour la Communion et qu’elles ne tiennent pas sur la patène commodément, il les place sur le corporal devant le calice, ou bien dans un autre calice consacré ou un vase propre et béni, qu’il place derrière le calice et qu’il couvre d’une autre patène ou d’une pale… etc.”

Les apparences étaient sûrement sauves. Mais ne servaient-elles pas à dissimuler, dans certains cas, un vide spirituel? Ou à conforter les esprits trop scrupuleux? N’étaient-elles pas comme cette étiquette que Louis XVI avait maintenue à la cour de Versailles et à laquelle tout le monde devait faire semblant de croire tout en devinant qu’une fois le monarque disparu, elle finirait par n’être plus qu’une coquille vide véhiculant des contraintes inutiles?
Vatican II est venu crever une baudruche qui, de toute façon, tôt ou tard, aurait fini par éclater en faisant peut-être bien plus de dégâts qu’il n’y en a déjà eu au lendemain du Concile. Il aurait sûrement fallu compenser la suppression de certains symboles liturgiques devenus caducs par une solide formation doctrinale, spirituelle et historique, afin que la liturgie restaurée ne devienne pas, à son tour, quelque chose de vide, de “despiritualisé” conduisant à une sorte de célébration de l’ego des participants à l’Eucharistie. Ce ne fut pas fait, et l’on sait même que l’Instruction si riche de 1979 sur la “formation liturgique dans les séminaires” resta lettre morte, tout particulièrement en France.

Seconde origine des défauts de la liturgie post-conciliaire: Vatican II présenté comme une rupture avec la tradition.

Pour comprendre ce problème, il suffit de reprendre les paroles que notre Saint-Père Benoît XVI a adressées en décembre 2005 aux membres de la Curie romaine: Personne ne peut nier – explique le pape – que, dans de vastes parties de l’Eglise, la réception du Concile s’est déroulée de manière plutôt difficile, même sans vouloir appliquer à ce qui s’est passé en ces années la description que le grand Docteur de l’Eglise, saint Basile, faisait de la situation de l’Eglise après le Concile de Nicée: il la comparait à une bataille navale dans l’obscurité de la tempête, disant entre autres: “Le cri rauque de ceux qui, en raison de la discorde, se dressent les uns contre les autres, les bavardages incompréhensibles, le bruit confus des clameurs ininterrompues a désormais rempli presque toute l’Eglise en faussant, par excès ou par défaut, la juste doctrine de la foi… “ (De Spiritu Sancto, XXX, 77 ; PG 32, 213 A ; SCh 17bis, p. 524). Nous ne voulons pas appliquer cette description dramatique à la situation de l’après-Concile, mais quelque chose de ce qui s’est produit [après le Concile de Nicée] s’y reflète toutefois. Une question se pose: pourquoi l’accueil du Concile, dans de grandes parties de l’Eglise, s’est-il jusqu’à présent déroulé de manière aussi difficile? Tout dépend en réalité de la juste interprétation du Concile ou – comme nous le dirions aujourd’hui – de sa juste herméneutique, de la juste clef de lecture et d’application. Les problèmes de la réception sont nés du fait que deux herméneutiques contraires se sont trouvées confrontées et sont entrées en conflit. L’une a engendré la confusion, l’autre, silencieusement mais de manière toujours plus visible, a porté et porte des fruits. D’un côté, il existe une interprétation que je voudrais appeler “herméneutique de la discontinuité et de la rupture”; celle-ci a souvent pu compter sur la sympathie des mass media, et également d’une partie de la théologie moderne. D’autre part, il y a l’ “herméneutique de la réforme”, du renouveau dans la continuité de l’unique sujet-Eglise, que le Seigneur nous a donné; c’est un sujet qui grandit dans le temps et qui se développe, tout en restant toujours le même, l’unique sujet du Peuple de Dieu en marche. L’herméneutique de la discontinuité risque de finir par une rupture entre Eglise préconciliaire et Eglise post-conciliaire. Celle-ci affirme que les textes du Concile comme tels ne seraient pas encore la véritable expression de l’esprit du Concile. (…) Ce n’est cependant pas dans ces compromis que se révélerait le véritable esprit du Concile, mais en revanche dans les élans vers la nouveauté qui apparaissent derrière les textes: Seuls ceux-ci représenteraient le véritable esprit du Concile, et c’est à partir de ces textes et conformément à ces textes qu’il faudrait aller de l’avant. Précisément parce que les textes ne refléteraient que de manière imparfaite le véritable esprit du Concile et sa nouveauté, il serait nécessaire d’aller courageusement au-delà des textes (sic), en laissant place à la nouveauté dans laquelle s’exprimerait l’intention la plus profonde, bien qu’encore indistincte, du Concile. En un mot: il faudrait non pas suivre les textes du Concile, mais son esprit. (…) Mais de cette façon on interprète mal, à la racine, la nature d’un Concile en tant que tel. Il est ainsi considéré comme une sorte de Constituante, qui élimine une vieille constitution et en crée une nouvelle. (…)

Oui, reconnaissons-le, le Concile a été présenté – dans les séminaires diocésains, dans les maisons religieuses, dans certains instituts, au sein de certaines commissions… – comme une rupture, comme une “Constituante” sur la base de laquelle il fallait éliminer tout ce qui était ancien pour le remplacer à tout prix par du nouveau et de l’instable. Et cet esprit de rupture a trouvé de multiples applications dans le domaine liturgique: désorganisation des sanctuaires par l’abandon de l’espace liturgique traditionnel et de l’orientation de la prière, suppression de la langue liturgique et remplacement quasi systématique du chant grégorien par de simples cantiques, abandon des symboles, des signes de dévotion, des gestes et des attitudes traditionnels de la prière… etc. Mais ce qui me semble actuellement gravissime, c’est que les fidèles des paroisses de France se soient habitués à ces liturgies élaborées sur la base d’une absence totale du sens de la tradition et de la spiritualité: plus personne n’est choqué de voir et d’entendre le célébrant inventer des “rites” et dire des prières, au cours de la messe, qui ne sont pas dans le missel; plus personne n’est choqué d’apprendre que ce n’est pas le missel de l’Eglise qui sert de base à l’élaboration de la liturgie, mais plutôt le livret d’“animation liturgique” d’une “équipe inter-paroissiale” locale; plus personne n’est choqué en prenant conscience qu’en une génération – oui, une seule génération – tout le patrimoine de chant grégorien a été gommé de la mémoire des fidèles – et même des clercs -. Personne ne se rend compte que les messes paroissiales actuelles se déroulent dans un contexte liturgique qui oscille généralement entre le “kitsch” et l’indigence, entre le mauvais goût et le faux-semblant, mais qui n’est jamais ce qu’il devrait être. Il faut aller à une messe à l’étranger et ouvrir les yeux pour se rendre compte que la façon avec laquelle la liturgie actuelle est mise en œuvre dans nos paroisses se situe à des années-lumière de ce qui a été voulu par Vatican II et de ce que le missel romain d’aujourd’hui préconise de faire! Dès qu’on assiste à une messe au-delà des frontières de notre “hexagone”, on ne voit plus ni concélébrations systématiques, ni célébrants en “aube-djellabah”, ni “animateur” liturgique, ni “petites chorales chantant avec des petites voix des petits cantiques pour petites assemblées” … Non: ailleurs, il y a des évêques formés à la liturgie qui parlent pour mettre les choses au point et qui donnent l’exemple de célébrations dignes et respectueuses des normes; il y a des organistes compétents qui n’auraient jamais l’idée – ne serait-ce que par respect pour leur art – d’accompagner n’importe quelle chansonnette; il y a des laïcs qui sont à leur place de laïcs et des clercs qui sont à leur place de clercs; il y a des servants de messe exercés à accomplir dignement leurs fonctions de servants de messe… etc.

Je terminerai par deux témoignages qui, fort heureusement, tendraient à prouver que les jeunes générations ont envie de participer de nouveau à des liturgies célébrées comme elles doivent partout être célébrées. Le premier est celui d’un jeune Strasbourgeois revenant des JMJ de Cologne: La messe célébrée par Benoît XVI était extraordinaire, avec un maximum de latin et de chant grégorien – parfois alterné avec des versets polyphoniques modernes plus rythmés -. Le Pater a été chanté en latin. A la messe d’ouverture des JMJ, le Cardinal Meisner, Archevêque de Cologne, a chanté toute la Prière eucharistique en latin, après avoir précisé qu’il s’agissait de la “Muttersprache der Kirche” (la langue maternelle de l’Eglise). Plus de 800 séminaristes ont assisté à des Vêpres grégoriennes; des livrets “Magnificat” avaient été distribués, contenant les textes des lectures en allemand et latin, ainsi que les textes de chants comme l’Adoro te devote ou encore le Tantum ergo. Ceux qui, autour de moi, n’avaient pas l’habitude d’aller à la messe, ont trouvé cela tout à fait normal; les autres n’ont rien trouvé à redire… Notre Pape, qui a toujours montré un intérêt capital pour la liturgie, sait où il va et où il nous mène!”
Le second témoignage est celui d’un autre jeune, de Paris cette fois-ci, qui était également aux JMJ: C’est vrai que j’ai été favorablement impressionné par les images de la cathédrale de Cologne, lors des JMJ: une maîtrise en tenue de maîtrise, des chanoines en tenue de chanoine, des grands clercs assurant le service d’autel en tenue de grands clercs…. On aimerait voir ça dans des cathédrales françaises! A Notre-Dame de Paris, la maîtrise est en robe de chambre bleue électrique…  Cherchez l’erreur. Quant au grégorien qu’elle chante parfois (Cf. ce qu’on entend tous les soirs sur Radio Notre-Dame) c’est avec des livres préconciliaires… On pourrait s’enthousiasmer de bénéficier tous les jours d’un Magnificat en latin, mais ils utilisent encore l’ancienne vulgate; quant aux hymnes grégoriennes, c’est Te Lucis ante terminum (pour les vêpres!). Et pas de répons bref après la lectio brevis, ni d’antienne du magnificat. M’enfin, à part ça tout est normal, bien sûr… puisqu’en liturgie, tout n’est plus que détail.
Comment répondre à ces fidèles qui, aujourd’hui, 40 ans après Vatican II, aspirent à pouvoir prier dans et avec la liturgie de l’Eglise dignement célébrée dans toutes les paroisses? La réponse à cette question nous a été donnée par Mgr Andreas Laun, Evêque-auxiliaire de Salzbourg: La Sainte Messe est ce que nous possédons de plus précieux. (…) Il est nécessaire qu’intervienne rapidement une “réforme” de la liturgie. Et tout d’abord celle qui consiste à revenir à un ordre liturgique. Le renouveau de la liturgie est une œuvre de première urgence en vue de la nouvelle évangélisation de l’Europe. Oui, le retour au Christ: n’est-ce pas de cela que notre chère Europe a le plus besoin? Qui doit mener cette réforme conduisant à la fidélité et au respect de ce qui est transmis par l’Eglise? Nos évêques, bien sûr! C’est pour cela que nous les avons!

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