La grâce nous a été donnée (IIème dimanche de Carême)

On ne pourra jamais revenir là-dessus : la religion biblique est un « monothéisme éthique », comme on dit, c’est-à-dire que le Dieu unique et tout puissant s’intéresse bizarrement au comportement des hommes. Je dis : bizarrement, parce que, chez tous les autres peuples et dans toutes les religions anciennes, s’il y a une chose dont les dieux se désintéressent, c’est bien de cela. La morale, c’est l’affaire des hommes, elle est par définition laïque avant la lettre. Seule la Bible, depuis l’expérience du Sinaï, met un lien entre la fidélité au Dieu Saint d’Israël et des commandements, dont une bonne part ne concerne pas le culte, mais nos relations entre nous. Parce que Dieu nous aime et que notre vie individuelle et communautaire importe à ses yeux, parce qu’il a voulu une ressemblance entre lui et nous, parce que nous portons son honneur au milieu du monde et qu’il nous a confié notre prochain à protéger et la terre à cultiver, nous avons une vraie responsabilité, et, jusqu’à un certain point, nous serons jugés sur cette responsabilité.

 

Et pourtant saint Paul nous redit ce dimanche que « Dieu nous a sauvés, et (qu’) il nous a donné une vocation sainte, non à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce ». Il ajoute même que « cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles ». Donc plus d’efforts à faire, nous sommes du bon côté, le salut est acquis depuis toujours, nous « avons » la grâce, formidable ! Comment tout cela peut-il se tenir ensemble, car il est bien évident que saint Paul est le dernier à croire que nous pourrions nous en sortir sans efforts ? Rappelons-nous : « faites votre salut avec crainte et tremblement » (Philippiens 2,12), « ne savez-vous donc pas que les injustes n'hériteront pas du Royaume de Dieu ? » (1 Corinthiens 6,9). Alors ?


Incontestablement, Dieu attend quelque chose de nous, non qu’il en ait besoin lui-même, mais pour nous, parce qu’il veut nous voir grandir dans son amour. D’un autre côté, s’il nous juge sur les résultats, nous sommes perdants et ceux qui, par chance, ont de meilleures performances que les autres, ne les ont que parce qu’ils ont reçu de meilleures conditions de départ que leurs camarades. D’ailleurs, ils tourneront souvent cela en orgueil et en suffisance, se rendant par là même encore plus odieux que les autres. Alors : « Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde à tous » (Romains 11,32). Entendons : il n’a pas voulu choisir entre nous sur des mérites discutables, il a commencé par nous voir dans son Fils, dans la merveilleuse réussite de son Fils qui a, pour une fois, porté notre humanité à son accomplissement, il y en a un qui a obéi, un qui a été fidèle jusqu’au bout, un qui a aimé jusque dans la pire souffrance. Vous, moi, le Papou du 16e siècle, le chinois de la dynastie Ming, nous sommes auréolés de la beauté du Verbe incarné, c’est cela d’abord la « Grâce ».

 

Reste à s’y ouvrir, car cette Grâce n’agit pas en nous sans nous. Elle suppose d’être reçue, c’est la foi. Et cette foi nous pousse à faire fructifier le don accueilli, c’est la charité. Notre participation n’est donc pas disqualifiée, mais resituée par rapport au don premier et souverain qui nous est fait. Nous le savons d’ailleurs par expérience : les efforts devant lesquels nous renâclons, les sacrifices qui nous coûtent et que nous ne faisons qu’à regret, ce sont ceux qui nous sont imposés sans que nous ayons conscience d’être enveloppés par l’amour et la confiance de quelqu’un. Si nous découvrons que nous avons bénéficié d’une promotion extraordinaire, si nous nous savons si bien compris par notre grand Ami du Ciel, si nous voyons la robe nuptiale dont il nous a revêtus, nous ferons n’importe quoi pour nous montrer dignes d’un tel honneur.

 

C’est cela que le Carême voudrait provoquer en nous.

                                                                                                              Michel GITTON

 

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