Jean-Paul II : musique liturgique

Sur son site web, Abeille Productions nous apprend qu’en matière de musique liturgique,  » Jean-Paul II n’ a pas pris position ».

Cette maison d’édition de musique notamment liturgique s’appuie d’ailleurs sur un compositeur interprète de référence, en la personne de Jo Akepsimas, qui a marqué toute notre génération de jeunes croyants des années 1980. Que de souvenirs émus de la splendeur liturgique d’oeuvres grandioses telles que « Zachée, descends de ton arbre » ou encore « Peuple de l’Alliance, ton Dieu te fait signe« . Je vois déjà au fond de la salle les coeurs se serrer, les larmes couler, la reminiscence d’un bonheur d’enfance déjà éloigné parvenir par bouffées dans la poitrine des plus nostalgiques des « mélomanes en Eglise ».

 Quelques extraits chosis de cette remarquable contribution à la compréhension du magistère et la liturgie de l’Eglise… A lire immédiatement !

– Jo Akepsimas :
« Au moment du Concile Vatican II (1962-1964), s’est fait un choix très important. Avant le Concile, on utilisait le chant grégorien (au sens large) pour les célébrations… le chant grégorien car la messe était dite en latin. En passant, avec Vatican II, du latin aux langues vernaculaires, la liturgie chrétienne a changé de visage, et la musique des messes avec elle. Du Grégorien, on pouvait s’ouvrir à toutes sortes de musiques.


Ce changement, on le doit à Paul VI, pape de 1963 à 1978, qui était un homme de très grande culture. Il considérait le latin et le grégorien comme la « langue des anges  » mais c’est avec un «déchirement du cœur», se sont ses propres mots, qu’il avait ouvert au la liturgie à des musiques que les fidèles pouvaient peut-être mieux comprendre.

Jean-Paul II, lui, n’a pas pris position, ni dans le sens de la régression ni dans la progression. Selon les pays, et les milieux, la Vatican affirme qu’il ne faut pas hésiter à donner certaines musiques proches des fidèles. C’est vrai que cela pourrait paraître incongrue que Bach soit joué tous les dimanches dans les églises d’Afrique !

 Commentaire : j’ai bien peur que Jo et moi, on n’ait pas lu le même pape…En cherchant un tout petit peu les bonnes citations (sans se contenter de deux mots), on trouve quelques éléments intéressants, qui semblent contredire de façon certaine notre ami.

Paul VI : 

« Dans la musique destinée au culte sacré, tout n’est pas valide, tout n’est pas licite, tout n’est pas bon, mais seulement ce qui, unissant à la dignité artistique la supériorité spirituelle, peut exprimer pleinement la (…) foi pour la gloire de Dieu et pour l’édification du Corps mystique. » (1971)

« On ne saurait (…) affirmer qu’une musique devient sacrée du fait qu’elle est insérée dans la liturgie ; dans cette attitude manque ce « Sensus Ecclesiae » à défaut duquel le chant, loin d’aider les âmes à se fondre dans la charité, peut devenir une source de malaise, de dissipation, de fêlure du sacré quand ce n’est pas de division dans la communauté même des fidèles » (1971)

« En ce moment où de plus en plus on aprécie et on goûte le chant grégorien dont l’excellence est universellement connue, il importe de le remettre en honneur et de le pratiquer dans les lieux auxquels il était destiné. » (1974)

« D’ailleurs ces prières, avec leur antique prestance et leur noble majesté, continuent d’attirer vers vous des jeunes gens que le Seigneur appelle auprès de lui. Par contre, une fois disparu le choeur en question, qui transcende les frontières et les nations et est empreint d’une admirable force spirituelle, ainsi que la mélodie jaillie du plus profond du cœur où demeure la foi et brûle la charité, Nous voulons dire le chant grégorien, ce sera comme un cierge éteint qui n’éclaire plus et n’attire plus le regard et l’attention des hommes. » (lettre aux supérieurs généraux des instituts religieux de clercs assurant l’Office chanté au chœur)

Les citations suivantes sont encore plus croustillantes, puisqu’elles sont du P. Bunigni, secrétaire du Consilium pour l’application de la Constitution sur la liturgie de Vatican II :

« Les mélodies grégoriennes de forme ornée sont irremplaçables. Et elles sont caractéristiques. De certains Introïts émane un charme qui créée le climat de la célébration, liée au temps liturgique et à la fête. (…) Certains graduels, offertoires, ou communions sont des perles précieuses qui alimentent profondément la piété des fidèles.(…) Chantés comme il faut, avec sentiment et compétence par une schola ou même par un chantre vraiment qualifié, dans le silence recueilli et méditatif de l’assemblée, ils émeuvent profondément et unissent à Dieu. Lorsque l’on a toutes les possibilités de bien éxécuter ce répertoire, ce serait une erreur de l’abandonner pour des mélodies plus simples ou populaires. »  

« Le reproche fait à la Commission postconciliaire d’avoir remplacé totalement le latin par la langue du pays est injuste et ne correspond pas à la réalité. Ni le Consilium ni la congrégation pour le Culte divin n’ont dit quoi que ce soit pour dissuader d’utiliser le latin. Au contraire, les textes postconciliaires sont tous en latin; tous les missels en langue nationale doivent avoir en appendice un minimum de formulaires en latin; l’utilisation du latin, spécialement à la messe, a été encouragée a plusieurs reprises. Si des directives ont conseillé l’usage de la langue du pays, pour de graves motifs pastoraux, aucune n’a interdit ou déconseillé d’utiliser la vénérable langue consacrée, dans le culte liturgique, par une tradition plus que millénaire.
On ne peut nier que l’on assiste à un certain recul du latin, mais il ne faut pas imputer cela à la réforme liturgique.
»  

« Depuis des siècles, le grégorien a été le chant propre de la liturgie de l’Eglise; toujours, quelles que soient les circonstances, elle l’a soutenu, défendu et favorisé. Même dans cette réforme, elle a tout fait pour le sauver. La Constitution liturgique soutient et défend le chant grégorien, qui est étroitement lié au latin. C’est un patrimoine inaliénable de l’Eglise. Et cela explique les interventions faites récemment par le Saint-Père Paul VI. »

Pour un pape qui aurait enterré – même à regret – le chant grégorien à la suite du Concile, on le trouve dans ces citations des années 1970 drôlement motivé… Cette remarque vaut également pour le P. Bunigni, qui aurait selon certains été le fossoyeur du latin à la Messe. Comme quoi…

Jean-Paul II a des affirmations qui sont également sans équivoque – pour quelqu’un qui « n’a pas pris position » !:

Le dernier Concile a recueilli l’héritage du passé et réalisé un travail systématique précieux dans une visée pastorale, consacrant à la musique sacrée tout un chapitre de la Constitution sur la Sainte Liturgie Sacrosanctum Concilium. Du temps du Pape Paul VI, la Sacrée Congrégation des Rites a précisé la mise en œuvre de cette réflexion par l’Instruction Musicam sacram (5 mars 1967). La musique sacrée est partie intégrante et nécessaire de la liturgie. Le chant grégorien, que l’Église reconnaît comme le  » chant propre de la liturgie romaine  » , constitue un patrimoine spirituel et culturel unique et universel, qui nous a été transmis comme l’expression musicale la plus limpide de la musique sacrée, au service de la Parole de Dieu. Son influence fut considérable sur le développement de la musique en Europe. Les travaux savants de paléographie de l’Abbaye Saint-Pierre de Solesmes et l’édition de recueils de chant grégorien, encouragés par le Pape Paul VI, la multiplication des choeurs grégoriens, ont contribué au renouveau de la liturgie et de la musique sacrée en particulier. Reconnaissant la place éminente du chant grégorien, l’Église se montre aussi accueillante aux autres genres musicaux, notamment la polyphonie. Il convient cependant que ces diverses formes musicales puissent  » s’accorder avec l’esprit de l’action liturgique « . (2001, congrès international de musique sacrée au Vatican.)

L'image « https://i0.wp.com/www.bibleetnombres.online.fr/images13/vatica18.jpg?resize=424%2C449 » ne peut être affichée, car elle contient des erreurs. La meilleure preuve est d’ailleurs sans aucun doute la place remarquable qu’a eue le chant grégorien dans l’évènement liturgique le plus important de tous les temps : les funérailles du S. Père Jean-Paul II. Messe entièrement latine et grégorienne, en présence d’un million de fidèles au Vatican et dans les rues de Rome, et suivi via le truchement des moyens modernes de communication par des centaines de millions de fidèles à travers le monde, le tout en direct. Pas tout un fait un genre musical abrogé, semble t’il….

Mettons-nous bien d’accord ; je n’ai rien contre Jo Akepsimas. Il représente une génération de penseurs et liturgistes qui manifestement a mal vieilli. Que certaines de ses chansons soient kitch, il n’y a aucun doute. Il n’en reste pas moins un homme qui a cherché en toute sincérité  mettre son talent de compositeur et d’interprète au service de l’Eglise, et il est absolument certain que la Providence récompensera ses efforts au centuple. Simplement en toute honnêteté, les affirmations avancées dans son interview sur le site d’Abeille Productions m’ont paru si fausses, qu’il me semblait important d’en dire deux mots. Ce qu’on peut souligner en tout cas, c’est que Jo Akepsimas ainsi que toute une génération « d’animateurs liturgiques » ont été objectivement désinformés sur la volonté réelle de la pastorale liturgique et sacramentelle voulue par les rénovateurs de la liturgie romaine à l’époque du Concile. Une fois de plus, il y a la pensée du magistère, d’un côté, et ce qu’on en a fait, de l’autre… C’est explicable, et même banal. Cela dédouane d’ailleurs largement notre ami Jo. Sans rancune.

4 commentaires sur “Jean-Paul II : musique liturgique

  1. JO AKEPSIMAS dit :

    Je tombe par hasard sur cet article polémique (non signé…) qui relate des propos qui me sont attribués. J’ai du mal à me reconnaître dans ces propos sommaires et expéditifs. Il s’agit en réalité d’une conversation téléphonique tronquée, dont je n’ai pas relu la transcription. Ma pensée et ma position sur le sujet sont bien plus nuancées.
    Je n’ai rien contre le chant grégorien que j’ai étudié pendant 5 ans et que j’ai même dirigé !
    En ce qui concerne la pensée du pape Paul VI, je n’ai pas inventé son texte, que je cite ci-dessous. La pensée des papes dans le domaine de la musique « sacrée » est souvent complexe, parfois même contradictoire en apparence, tiraillées qu’ils sont entre une posture idéale et la réalité. A cet égard, le texte de Paul VI est significatif.

    Ce texte de Paul VI, date de 1969. Le pape explique les raisons de la réforme liturgique. Ce qu’il dit de la langue latine s’applique parfaitement à la musique. Il y fait d’ailleurs lui-même une allusion claire.

    « C’est la volonté du Christ, c’est le souffle de l’Esprit Saint qui appellent l’Eglise à cette mutation. Nous devons y voir un instant prophétique qui secoue l’Eglise, la réveille, l’oblige à renouveler l’art mystérieux de sa prière. (…)

    Ce n’est plus le latin, mais la langue courante, qui sera la langue principale de la messe. Pour quiconque connaît la beauté, la puissance du latin, son aptitude à exprimer les choses sacrées, ce sera certainement un grand sacrifice de le voir remplacé par la langue courante. Nous perdons la langue des siècles chrétiens, nous devenons comme des intrus et des profanes dans le domaine littéraire de l’expression sacrée. Nous perdons ainsi en grande partie cette admirable et incomparable richesse artistique et spirituelle qu’est le chant grégorien. Nous avons certes raison d’en éprouver du regret et presque du désarroi. Par quoi remplacerons-nous cette langue angélique ? Il s’agit là d’un sacrifice très lourd. Et pourquoi ? Que peut-il y avoir de plus précieux que ces très hautes valeurs de notre Eglise ?

    La réponse semble banale et prosaïque, mais elle est bonne, parce qu’humaine et apostolique : la compréhension de la prière est plus précieuse que les vétustes vêtements de soie dont elle s’est royalement parée. Plus précieuse est la participation du peuple, de ce peuple d’aujourd’hui, qui veut qu’on lui parle clairement, d’une façon intelligible qu’il puisse traduire dans son langage profane ». (Osservatore Romano, 27 nov. 1969. Doc. Catho. 1553, déc. 1969, p. 102-103).

    • admin dit :

      Cette intervention de Paul VI en 1969 est en effet abondamment citée par tous ceux qui cherchent à remettre au grenier le patrimoine musical millénaire de l’Eglise. Elle est toujours – bien sûr – citée hors de son contexte; à aucun moment n’est précisé qu’il s’agit pour le pape uniquement de justifier que la langue latine n’aura plus l’exclusivité, notamment dans les lectures de la messe; à aucun moment le pape n’a pour intention de supprimer complètement de la vie chrétienne ordinaire et du culte le latin et encore moins le chant grégorien. D’ailleurs ses propos ultérieurs, cités dans l’article que vous commentez ainsi que ceux de ses collaborateurs directs et de son successeur Jean-Paul II le prouvent suffisamment. Mais je ne suis – curieusement – qu’un des seuls à les citer; il y a donc un biais dangereux.
      Par ailleurs je note que vous réagissez à ce billet une fois que le promoteur de votre maison d’édition (abeille productions) a fait disparaître son site et donc les propos qu’il vous a attribués. Il n’empêche que pendant plusieurs années vous avez laissé se propager ces informations qui vous sont attribuées comme quoi « Jean-Paul II n’aurait pas pris position » sur la question de la musique liturgique, ce qui est évidemment entièrement faux. Vous reniez aujourd’hui ces propos : tant mieux, j’en suis heureux. Faute avouée, faute pardonnée; mais il vous reste encore à réparer les dégâts. Si vous connaissez bien le répertoire grégorien, pourquoi dans ce cas ne pas faire paraître un album de chant grégorien chez « abeille productions », précisément, avec par exemple le propre de l’Epiphanie ?

      • Cher Monsieur,

        Tout en vous remerciant pour votre travail sur ce site (que j’approuve entièrement et essaie de reproduire à ma mesure dans ma paroisse), il me semble tout de même que Paul VI parle effectivement de la langue courante comme celle « qui sera la langue principale de la messe ». Il me semble difficile d’accorder cette déclaration avec ce que vous dites plus haut… Mais si c’est possible, je suis preneur, car je suis un ardent partisan de la Messe de Paul VI chantée en grégorien.

        • admin dit :

          La réponse est simple. Le pape dit : « Ce n’est plus le latin, mais la langue courante, qui sera la langue principale
          de la messe. ». Il ne dit pas « Ce n’est plus le latin, mais la langue courante, qui sera la langue exclusive de la messe. »
          Tout se passe comme si les postures devaient forcément être polarisées : soit tout l’un, soit tout l’autre. Soyons raisonnables et équilibrés, il ne sert à rien d’être extrémistes. Nous n’avons jamais milité à la schola saint Maur pour une messe 100% latine dans les paroisses, partout. Mêmes les traditionalistes ne font pas ça. je me souviens avoir poussé un prêtre de la fraternité Saint Pierre à mettre en oeuvre les lectures de la messe en latin, il était assez réticent. J’ai même vu un pretre de la fsspx célébrer un baptême en français pour sa plus grande partie. Et pourtant si eux ne mettent pas en oeuvre la liturgie latine ! A quoi bon bénéficier d’un motu proprio pour cela !

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