Je le vois, tu es un prophète (IIIème dimanche de Carême)

La femme de Samarie qu’on nous montre ce dimanche en conversation avec Jésus a beaucoup à nous apprendre. Elle représente si bien nos attentes et nos contradictions. Elle veut et ne veut pas en même temps, elle sent que ce mystérieux passant qui est là assis près d’elle porte en lui une lumière qui l’attire, mais, d’un autre côté, elle n’a pas envie de se livrer, elle se défend, elle se fait ironique et insolente (« eh quoi, toi qui n’as rien pour puiser… ? Tu ferais mieux que notre père Jacob ?… Tu devrais me donner le truc pour que je n’ai plus à faire la corvée d’eau ! »). Elle sait être désagréable, pour mieux casser ce qui pourrait être une lueur d’espoir dans le vide de sa vie. Et c’est là que Jésus, avec une infinie délicatesse, mais aussi avec une force incroyable, met à nu la plaie cachée de sa vie et la remet dans la vérité : « Va, appelle ton mari et reviens !…Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari, car tu en as eu cinq et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari : là tu dis vrai ! » Le désordre de sa vie, la quête effrénée d’un bonheur qui chaque fois lui a échappé, la triste situation actuelle, tout est dit en quelques mots, il n’y a rien à ajouter. Elle se sait percée à jour, mais pas par un regard inquisiteur et malveillant, par celui-là même qui lui avait laissée entrevoir (à elle la femme perdue) une eau vive au-dedans d’elle. Alors elle avale ses larmes et son humiliation, et elle se tourne vers ce visage aux grands yeux pleins de mystère, et, pour la première fois, elle pose une vraie question : « Seigneur, je le vois, tu es un prophète, alors explique-moi… »

 

On est un peu surpris par sa question sur le lieu « où il faut adorer » et on pense généralement que, comme la précision théologique ne devait pas être son fort jusque là, elle fait simplement diversion. Je ne le crois pas. Reconnaissons d’abord que le sujet n’était pas futile, le problème se posait très fort dans les relations entre Juifs et Samaritains, puisque l’existence d’un culte rival sur le Mont Garizim était la raison du rejet des Samaritains par l’orthodoxie juive. Jésus, étant un juif et de surcroît « prophète », devait bien avoir son avis sur une question qui empoisonnait les relations entre les deux peuples. Certes, il est étrange que ce soit la première interrogation d’une âme blessée qui vient de retrouver la lumière. Mais, en réalité, c’est infiniment vraisemblable. Combien de fois n’avons-nous pas rencontré d’interlocuteurs en train de se convertir et qui ressortaient les questions de leur catéchisme ! C’est comme si une quête de la vérité sur Dieu, longtemps freinée par les tracas et les passions de la vie, remontait à la surface. J’ai vu des nouveaux venus, soudain touchés par la grâce, et qui pendant des soirées entières déversaient leurs questions, buvant chaque réponse avec une soif intarissable.

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Certes les questions d’orientation, de conduite, de sens à donner à sa vie semblent les plus évidentes, les plus urgentes, mais ce ne sont pas toujours celles qui comptent le plus, ni celles qui viennent en premier. Il faut se garder de négliger les attentes que nous trouvons souvent de façon inattendue chez nos contemporains : « c’est quoi les anges ? », « y a-t-il eu toujours un pape à la tête de l’Église ? »,  « la communion, çà change quoi ? », « Dieu aurait-il pu créer d’autres mondes ? » etc… etc… En y répondant patiemment et avec tout le sérieux possible, nous apportons ce dont l’homme a le plus besoin : la Vérité. Non pas un système fait de main d’homme, mais la lumineuse cohérence d’un projet à la mesure de Dieu. Chaque fragment de ce projet est porteur de l’ensemble. N’ayons pas peur de parler de la grâce sanctifiante à un athée déclaré et de la Trinité à un bouddhiste, tout ce qui répondra à cette attente secrète de l’intelligence en éveil viendra hâter le moment de la pleine adhésion.

 

Ayant reçu de Jésus toute lumière sur sa question (et quelle lumière : rien moins que le dévoilement du « culte nouveau » rendu possible par l’Incarnation !), elle s’aventure plus loin encore et lâche : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » Ce n’est pas tout à fait une question, cela peut passer pour une leçon apprise et qu’elle ressort. Mais comment ne pas voir dans la déclaration de l’écolière bien sage qui répète ce qu’on lui a enseigné la perche lancée à son mystérieux inter-locuteur, le désir de voir se confirmer la pensée qui brûle son cœur depuis quelques minutes déjà : « c’est lui, çà ne peut-être que lui ! » ? La quête avide de l’âme assoiffée, qui a traversé à fond de train le maquis des signes, arrive ici à son terme. Il s’agit de reconnaître Celui qui vient. Elle a tout risqué et elle attend.

 

Elle n’est pas déçue. Jésus qui jamais, dans l’Évangile, ne s’est reconnu lui-même comme le Messie (trop dangereux, trop ambigu), ici déclare tout uniment : « moi qui te parle, je le suis ! » A celle qui mieux que d’autres sait le vide des promesses humaines, une lumière in-croyable est donnée en partage. Elle sait, elle est sure et c’est pour toujours !

Michel GITTON

 

 

 

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