IV° dimanche de Carême : Laetare

LE TROISIEME FILS

Il est bon d’entendre, en ce carême qui avance, l’étonnante, l’incomparable parabole de l’Enfant Prodigue. Certains, non sans raison, ont proposé  de l’appeler la parabole du Père Prodigue, tant ce père se montre aventureux plus que tous les autres, lui qui risque son bien à la première demande, et qui est toujours prêt à accueillir, en ne ménageant ni ses ressources, ni sa peine.
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La peinture du péché y est d’une extraordinaire vérité. Le péché de l’enfant est de vouloir « sa » part d’héritage, « son » bien. Jusque là, il vivait dans l’indivision avec son père et il avait tout, il était riche de toute la richesse de la maison paternelle, désormais il aura « son » bien, mais il n’aura plus que cela. Et encore, il ne l’aura pas pour bien longtemps, car ce bien, qui ne s’alimente plus à la source, lui fond littéralement entre les mains. Ce n’est pas forcément qu’il soit devenu soudain dépensier, mais il n’a plus qu’une certaine somme d’argent, qui va toujours en diminuant. Ce qu’il trouve à la fin, c’est la survie précaire et sans dignité, en gardant les porcs (la pire des situations pour un juif !).

Le péché, notre péché, a ce côté d’illusion : ce n’est pas tant vouloir quelque chose comme un avantage, que vouloir l’avoir pour soi, d’être débarrassé de toute tutelle pour en jouir à notre guise, au risque de nous couper de ceux qui veulent notre bonheur. Et, à ce jeu-là, les meilleures choses ne durent pas bien longtemps, et elles nous lassent vite : « c’était donc que cela ! », et nous cassons notre jouet, par ennui, par dégoût, ou par bravade.

Le péché, c’est aussi celui de l’aîné qui sert son père sans amour. Nous y trouvons à la fois sa jalousie qui cherche à nuire à son frère en essayant de le décrier (qui lui a dit que celui-ci avait dépensé son bien « avec des filles » ?), le ressentiment pour une vie sans joie menée à l’ombre de la maison paternelle, l’incompréhension devant le geste du père, qu’il taxe de partialité. L’aîné est encore pire que son cadet, car il n’ose même pas sortir de la légalité, il reste dans une soumission extérieure teintée d’aigreur, mais il en veut à tout le monde à cause de son manque d’audace.

Inutile de dire que notre péché à souvent ces couleurs, péché de gagne-petit, qui n’ont pas le courage des vraies options. Nous restons dans le rang, rongeant notre frein, incapables de grands désirs, et nous contentons de regarder de travers tout ce qui se fait par ailleurs de beau et de généreux. Il est un personnage dont on ne parle pas, mais dont il est, à mon avis, indispensable de supposer la présence cachée dans cette parabole, c’est le troisième fils, celui qui ne manifeste ni la revendication impudente du premier, ni la soumission hypocrite du second, je veux dire : Jésus-Christ notre Seigneur. Quand le père dit à son aîné : « toi mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi », il nous semble entendre les paroles du Père s’adressant à Jésus dans l’Evangile de saint Jean, à cette seule différence qu’elles s’adressent ici à quelqu’un qui ne peut les comprendre, ni en profiter. Tandis que le vrai Fils, lui, se sait bénéficiaire de toute la sollicitude paternelle, il n’a jamais voulu se séparer de la Source. Mais, dans l’élan de son amour pour le Père, il a perçu tout son souci de l’homme sa créature. Alors il a franchi toute la distance pour rejoindre, dans les « régions de dissemblance », son petit frère égaré.

On souligne souvent que le Père n’a pas attendu l’aveu de son fils pour l’entourer et aller vers lui. C’est très vrai, mais il est une démarche qu’il ne fera pas à sa place : celle de la mise en route, celle du retour. Or, c’est la plus difficile, le pécheur n’a pas envie de sortir de son état mauvais, il s’en croit incapable, il ne voit plus la bonté du Père. C’est là que le rejoint le Christ, venu partager son déshonneur et sa faiblesse. C’est là qu’il peut commencer à chanter à ses oreilles la mélodie de l’amour, afin de ranimer en lui l’espoir d’un mouvement, d’un changement, d’un retour possible. Comme il s’est fait pauvre comme lui, qu’il a partagé la même déchéance, il ne le regarde pas de haut, et le petit se sent rassuré, il se prend à rêver (« tant d’ouvriers chez mon Père… ») Alors, aidé de son mystérieux visiteur, il va pouvoir reprendre le chemin, Jésus le guidant à sa droite et à sa gauche, portant son fardeau, le relevant quand il le faut, jusqu’à ce qu’au détour du chemin, il aperçoive le Père qui vient se jeter à son cou.

Imagination peut-être, mais qui nous met au cœur du mystère de la Rédemption.

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