In Epiphania Domini

Communion Vidimus Stellam

DEPUIS que notre Saint Père a parlé en termes très justes de l’épisode des Mages, on sort fort heureusement du temps où cet épisode était l’occasion d’ironiser sur la naïveté des chrétiens qui avaient pris pour argent comptant une légende destinée seulement à illustrer la croyance dans la mission universelle du Christ. Nous ne reviendrons donc pas sur cet aspect de la question.

Mais un autre sujet peut retenir notre attention : ces hommes étaient des mages, c’est à-dire des hommes voués à l’observation des astres dans la perspective de la divination, or cette pratique n’est pas précisément bien vue dans la Bible. Même si l’astronomie a mis quelque temps à se détacher de l’astrologie qui lui a longtemps servi de cadre, on peut dire que la question est réglée en principe dès le premier récit de la Genèse : les étoiles, pas plus que le soleil et la lune, ne sont pas des êtres divins, ce sont des créatures matérielles qui obéissent à Dieu et ne font que ce qu’Il veut. En tirer des indications sur le futur, y lire des présages événements à venir, revient à empiéter sur le domaine de la libre volonté de Dieu, et supposer de surcroît que l’homme serait prisonnier de lois immanentes, qui ne seraient pas seulement les lois de la nature, mais un fatum, un destin mystérieux qui échapperait à l’observation courante et serait du ressort de puissances occultes.

Alors pourquoi, dans la cadre de l’épisode rapporté par Matthieu, ces devins seraient-ils les interprètes autorisés de la volonté divine, les prophètes de la venue du Messie ? Remarquons d’abord que leur science, ou supposée telle, ne leur donne pas toutes les clefs. Elle les alerte, leur pose une question, les met en route, mais ne leur fournit pas l’indication précise qui leur permettrait de trouver le petit Roi qui est venu sur terre. Le renseignement leur est donné à partir de la révélation historique confiée à Israël. La réponse leur parvient par la voie tout-à-fait officielle du sanhédrin des Juifs, dépositaires des Écritures : « et toi, Bethléem de Judée… ».

Pourtant il y a bien un côté positif à leur observation des astres, et ceci nous pose une question. Pourquoi Dieu passe-t-il par un procédé si discutable ? C’est tout le statut des religions naturelles, préchrétiennes peut-on dire, par rapport à la foi au Dieu unique manifesté en Jésus Christ, qui se profile derrière cette question. Il est faux, archifaux de supposer que le christianisme aurait hérité de croyances païennes, déguisée en récits historiques : ceux qui nous disent que le thème de la Vierge qui enfante viendrait d’Égypte feraient bien d’aller voir l’origine supposée et ils seraient vite convaincus qu’il y a autant de rapport entre Isis et Marie qu’entre une étoile de mer et Sirius !

Mais il n’en demeure pas moins vrai que Dieu n’a pas méprisé la quête de vérité qui s’est longtemps exprimée à travers des constructions religieuses de l’humanité. Même quand régnait l’idolâtrie et que des cultes aberrants exprimaient la violence et le déchainement des passions, il y avait au fond du cœur de l’homme une attente du vrai Dieu et certains des signes de la nature étaient parfois pris en un sens qui a servi de point de départ à la révélation de l’Unique. Abraham a salué sur sa route le sacerdoce de ce païen qu’était Melchisédech. La Révélation du Sinaï, si radicale et si exigeante, n’a pas manqué de faire appel à l’arsenal des représentations religieuses de l’humanité, quand il s’agissait d’exprimer la présence du divin (éclairs, nuées, tremblement de terre). L’essentiel n’était pas là, évidemment, ce matériau était certes repétri par la Parole. Mais il était là et il reliait la recherche humaine à la révélation historique dont Dieu était directement l’auteur.

Le Dieu saint, le Séparé, qui est aussi le Tout Proche, ne travaille pas dans une pureté chimique qui serait inaccessible, irrespirable aux pauvres hommes que nous sommes.

Michel GITTON

 

Homélie prononcée  par le Très Révérend Père Dom Jean Pateau,  Abbé de Notre-Dame de Fontgombault, 

(Fontgombault, le 6 janvier 2013)  …et procidentes adoraverunt eum.  … et se prosternant, ils l’adorèrent.  Mt 2, 11

Mes bien chers Frères,  Mes très chers Fils,

La solennité de l’Épiphanie célèbre la manifestation de  Jésus au monde. En Orient, où cette fête est née, c’est une fête  des lumières, une fête de l’eau, qui est davantage comprise  comme la célébration de l’inauguration du ministère public du  Christ lors de son baptême au Jourdain, que comme centrée sur  des événements de l’enfance de Jésus.  En Occident, l’Épiphanie est surtout la fête des Mages  ou des “Rois”. Les manifestations inaugurales de la vie publique  ne sont pas oubliées, puisque l’office de la fête parle des trois  mystères de ce jour comme n’en faisant qu’un : l’adoration des  Mages, le baptême de Jésus et les noces de Cana (cf. antienne de Magnificat  des secondes Vêpres) ; cependant, les Mages retiennent presque  toute l’attention.  Ils viennent d’on ne sait où, peut-être d’Afrique ou encore  de Perse. Une étoile les conduit. Ils ont reçu des noms : Melchior,  Balthazar et Gaspard. Avant de partir, ils ont chargé de  richesses leurs animaux, des mulets, des chameaux, des éléphants.  L’arrivée de ces notables, entourés d’un grand train de  pages et de gens armés, au son des tambours et des hautbois, a  causé grande agitation à Jérusalem et dans sa contrée.  Mais l’épisode des Mages n’est pas de l’ordre de l’épopée.  À travers la visite des Mages, se concrétise à nouveau la  prophétie du vieillard Siméon faite à Marie : « Vois ! cet enfant  doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël;  il doit être un signe en butte à la contradiction… » (Lc 2, 34).

Si des puissants de la terre, si des savants, si des hommes  riches, sont venus à la crèche pour adorer le Roi des rois, le Roi  des Juifs, le Christ, des rois sont aussi restés dans leurs palais.  Hérode s’est ému en entendant parler d’un enfant, roi des Juifs.  Bien plus, il a médité et mettra en oeuvre le projet de faire mourir  Celui qui semblait devoir menacer sa royauté.  À la demande des Mages : « Où est le roi des Juifs qui  vient de naître ? », les grands prêtres et les scribes du peuple, les  savants de l’époque, ceux qui scrutent et connaissent les Écritures,  ont répondu : « À Bethléem de Judée…, en effet, il est écrit  par le prophète : “Et toi, Bethléem…, de toi sortira un chef qui  sera pasteur de mon peuple Israël” » (Mt 2, 2.5-6). Ils savent et pourtant  ils ne se sont pas déplacés.  Le peuple de Jérusalem, qui depuis des siècles attendait  le Messie promis, s’est ému avec Hérode. Mais ces riches israélites  sont restés à leurs affaires et ont manqué la rencontre avec  le Messie pourtant attendu. « Il est venu chez lui et les siens ne  l’ont pas accueilli » (Jn 1, 11). Le constat de saint Jean est sévère.  Celui qui est venu pour les « brebis perdues de la Maison d’Israël  » (Mt 10, 6) n’est pas reçu en sa propre maison. Déjà les gentils,  conduits non par les Écritures mais par des créatures, viennent à  lui. Dans l’épisode des Mages, c’est déjà l’universalité de la Nouvelle  Alliance qui est préfigurée. C’est déjà une Pentecôte.

Le  Christ, infans, enfant, celui qui ne parle pas, reçoit déjà à sa table  tous les peuples en cette pauvre étable.  Les Mages, hommes puissants, savants et riches, se sont  prosternés devant cet enfant chétif, silencieux et pauvre. Les rois  puissants, savants et riches se sont abaissés devant un roi dont la  royauté est faiblesse, silence et pauvreté.  Le message de cette fête demeure actuel. En effet, nous  sommes puissants, savants et riches. Certainement moins que  nous ne le croyons, mais enfin suffisamment pour avoir une difficulté  certaine à venir nous prosterner devant le Roi de la crèche.  Alors que s’achèvent les mystères de la Nativité, centrés autour  de la crèche, la question se pose pour nous de savoir si nous  avons pu entrer dans l’étable. Ressemblons-nous donc aux bergers  et aux Mages ? Avons-nous humilié notre puissance, notre  science, notre richesse devant l’enfant de la crèche ?  Concrètement que veut dire s’humilier devant l’enfant  de la crèche ?  L’humilité (du mot latin humus, signifiant terre) est généralement  considérée comme un trait de caractère d’un individu  qui se voit de façon réaliste. L’humilité implique une prise de  conscience de sa condition et de sa place réelles au milieu des  autres et de l’univers, et devant Dieu. Quis ut Deus ? Qui est  comme Dieu ?  À l’image des Rois d’Orient, notre puissance, notre  science, nos richesses nous conduisent-elles vers Dieu ? Sont-elles  au contraire un obstacle sur le chemin ?  Le roi Hérode a eu peur devant la royauté du Tout-Puissant.  Pourtant, ce n’est pas un anarchiste qui naît à Bethléem.  « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a  point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont  constituées par Dieu » (Rm 13, 1), enseigne saint Paul aux Romains.  Celui qui naît dans la crèche est source et fondement de toute autorité.

L’exercice authentique de l’autorité, selon le plan de Dieu,  tant pour celui qui commande que pour celui qui obéit, constitue  et promeut un vrai cheminement vers la crèche.  Les savants d’Israël ont eu confiance dans le Livre, la  Bible, pour connaître l’endroit où l’Enfant, recherché par les  Mages, devait naître ; mais le Livre ne les a pas conduits, eux, à  celui qui avait écrit le Livre. Alors que la science perce un tout  petit peu les secrets de l’univers, de la nature, l’illusion du savoir  aveugle souvent les intelligences au point que les hommes ne  rapportent plus l’ordre de l’univers à son Créateur. Pour les humbles,  l’étoile de la science est une voie vers la crèche.  Enfin l’or et l’argent, les créatures, ont pris dans les  cœurs de bien des hommes la place de Celui qui les a créés pour  les hommes. La création est don, à recevoir selon la volonté de  Dieu, pour ceux qui sont en chemin vers Bethléem.  Qu’en ce jour, le Seigneur nous accorde un peu de la  grâce des Mages. Que volonté, intelligence et créatures soient  pour nous comme le perron de la crèche. Posons dessus le pied  afin d’entrer et de demeurer toujours dans la sainte étable et, en  compagnie des Mages, adorons l’Enfant divin.

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