Ils le virent transfiguré sur la montagne

CHAQUE ANNÉE, en ce deuxième dimanche de Carême, revient la question : « mais pourquoi, dès le début, l’Église nous fait-elle entendre ce récit tout de lumière ? Nous avons à peine commencé avec Jésus la route aride qui mène à la Passion et déjà c’est un peu la clarté de Pâques qui arrive… ».

Bien sûr, il y a une réponse évidente qui nous vient avec la préface du jour : « Dieu les préparait (les apôtres) à surmonter le scandale de la Passion ». Dieu, pour nous donner du courage, nous montre que la route se termine dans la joie de la victoire, et il y a bien là quelque chose de vrai. Mais ce n’est quand même pas tout à fait satisfaisant, car la Transfiguration n’a pas empêché le scandale et l’abandon des apôtres à l’heure de l’arrestation et du supplice. Ils avaient beau avoir vu les miracles de Jésus, avoir profité de ses enseignements merveilleux, quand le péril était là, l’évidence contraire était la plus forte. Il y a des moments comme cela où on se dit qu’on a rêvé et que ces rêves ne tiennent pas devant la réalité massive et dure du mal qui nous assiège. J’ai connu un homme qui avait bénéficié dans son enfance d’une guérison vraiment miraculeuse et qui avait malgré tout perdu la foi à l’âge adulte suite à un deuil particulièrement éprouvant !


Transfiguration par Fra Angelico

 

Il me semble qu’il faut aller plus loin et nous dire que l’Église prend au sérieux la demande qu’elle a faite le premier dimanche de Carême : il s’agit de « progresser dans la connaissance de Jésus-Christ ». Or, pour cela, il faut avoir tous les éléments contrastés qui nous donnent l’incroyable profondeur du tableau. Connaître Jésus-Christ, c’est l’accepter tout entier dans le paradoxe de son abaissement et de sa gloire. Nous le voyons bien au moment de ce qu’on appelle la Confession de Césarée, quand il demande aux Douze : « et pour vous qui suis-je ? » et qu’il obtient de Pierre une première réponse de foi (« tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant »), immédiatement, il intervient pour annoncer sa Passion, comme si sa filiation divine n’était compréhensible qu’associée à sa mission de Serviteur humilié. C’est doute aussi la raison du silence qu’il impose à tous ceux qu’il a guéris. Il semble que le malentendu est si facile et qu’on passerait sans transition du « signe » que donne le Christ à la croyance qu’il y a là une source inépuisable de faveurs temporelles, pour résoudre tous les problèmes de santé et d’alimentation ! Pensez donc : la puissance divine mise à notre disposition, quelle aubaine !

La Transfiguration n’est pas seulement une parenthèse de bonheur au milieu du ministère public du Christ, une sorte d’évasion qui le ferait sortir des conditions concrètes de la vie d’ici-bas. Elle est fortement arrimée à toute la mission de Jésus, Moïse et Elie manifestent son insertion dans l’histoire du salut, l’évangile de Luc va jusqu’à nous dire que le sujet de conversation entre eux, c’est le départ (littéralement : l’exode) qu’il va effectuer vers Jérusalem. La croix n’est pas loin, et elle n’est pas étrangère à la gloire qui illumine son visage. C’est la splendeur de l’obéissance filiale qui rejaillit sur tout son être.

N’imaginons pas que ce paradoxe de grandeur et de pauvreté se résolve un jour dans un happy end qui laisserait derrière lui tout le côté d’abaissement auquel le Fils a consenti : jusqu’au bout il est le Serviteur qui nous fait toute la place pour que nous retrouvions le chemin de la maison paternelle, jusqu’au bout les stigmates de sa Passion nous disent quel salut nous est partagé. Il faut être bien grand pour rester ainsi tout petit.

C’est celui-là que le Père reconnaît comme son Fils bien aimé et nous dit d’écouter. Alors suivons-le !

 

Michel GITTON

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