IIIème dimanche de l’Avent : la joie de l’époux

Merveilleuses perspectives que celles que trace ce dimanche le prophète Sophonie : « Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui, le héros qui apporte le salut. Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête ». Quel Dieu est comme notre Dieu, grand, fort … et amoureux ?

 

Il se trouvera bien des esprits chagrins pour dire que tout cela est de la poésie, que Dieu, étant "acte pur", se suffit largement à lui-même, qu’il a d’ailleurs la Trinité pour s’occuper et que, s’il veut bien s’intéresser aux hommes, c’est par pure bonté, sans qu’il retire lui-même rien de l’opération. Pas plus qu’il ne peut connaître de souffrance (et là je suis d’accord), il ne peut connaître de joie de notre fait. Là, j’ai plus de mal à penser à un amour, un vrai, pas une simple bienveillance distante, et qui serait indifférent à la réussite de sa jonction avec l’autre…

 

Ce qui me détourne de donner crédit au thème pourtant très à la mode de la "souffrance de Dieu", c’est l’incongruité de cette idée qu’on pourrait apporter à Dieu une réelle diminution de son être. Ce n’est pas dire qu’il est indifférent au mal et à la misère de ceux qu’il aime, mais cela signifie que sa réaction, si l’on peut dire, est toute entière active, qu’elle s’appelle dans la Bible "colère" (face au mal) et "miséricorde" (face à la misère). Pour ce qui est de la joie, Jésus lui-même parle de cette joie qui est dans le ciel (et on sait que quand il parle ainsi, c’est de Dieu qu’il nous entretient), quand un pécheur se convertit.

 

Comment Dieu peut-il à la fois tout avoir, être plénitude éternelle de bonheur, et désirer le lien avec sa petite créature jusqu’à connaître de la joie, lorsque celle-ci, hors de toute contrainte, revient à lui ? Ce point n’est pas facile, mais il est central dans la compréhension du dessein de Dieu. Seule la conviction que notre pauvre amour importe pour Dieu peut rendre compréhensible qu’il ait tout créé. Car le mouvement éternel des sphères, l’ordre de la nature, la variété presque infinie des êtres et des espèces peut bien réjouir notre regard, il n’apporte rien d’autre à Dieu que la démonstration de sa puissance et de son intelligence, démonstration dont il n’a au fond nul besoin.

 

Ce qui compte pour lui, c’est cet imprévu et cette nouveauté qu’apporte la liberté de ses créatures intelligentes (les anges et les hommes), là il trouve un écho de ce qu’il connaît dans sa relation éternelle avec son Fils, la joie de l’amour. Il nous faut absolument penser que cette réponse n’est jamais gagnée d’avance, qu’elle ne résulte d’aucune des composantes de la nature humaine, pas plus que la victoire d’un champion ou la qualité d’une interprétation musicale ne résultent de l’équipement dont l’un et l’autre disposent. Elle ne vient même pas de l’attraction que ne peuvent manquer d’exercer le Bien et le Beau absolus sur un être limité et imparfait, sinon notre amour ne serait que le mouvement irrésistible qui pousse le papillon à se jeter dans la flamme, c’est pourquoi Dieu ne cesse de tamiser sa lumière pour qu’elle ne nous éblouisse pas et ne nous mène pas à lui sans nous.

 

On a dit que l’existence de l’enfer était la plus grande preuve de l’amour de Dieu et je ne suis pas loin de partager ce sentiment. Si Dieu peut tous nous avoir à l’usure, parce qu’il est vraiment le meilleur et qu’il faudrait être bien bête pour ne pas finir par s’en apercevoir, toute cette histoire est absurde et sans intérêt. Comment aurait-il la joie de voir venir à lui le pécheur repenti, le martyr qui a tenu jusqu’au bout, l’humble combattant de la fidélité au quotidien, s’il pouvait se dire que c’est normal, que son amour a encore gagné, parce qu’il est le plus fort ?

 

Dieu s’étonne de la réponse que nous lui donnons. Bien sûr, il ne peut en être ainsi que parce que, délibérément, il a limité sa Toute-puissance, qu’il a voilé le regard de son Omniscience, qu’il a évidé une place près de Lui pour que nous l’occupions, à l’abri de rayonnement trop fort de son Absolu. Mais c’est bien à cette vision des choses que nous oblige l’Ecriture, elle qui n’a combattu les représentations mythologiques que pour mieux nous rendre sensibles l’inouï de son Amour.

 

Michel GITTON

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