III° dimanche de carême : pour l’honneur du nom de Dieu

ON POSE A JESUS une question simple : ces Galiléens qui viennent de se faire massacrer par les troupes de choc de Ponce Pilate au moment où ils offraient au Seigneur un sacrifice dans le Temple n’étaient certainement pas des impies, des ennemis de Dieu, alors pourquoi çà leur est-il arrivé ? Pourquoi cette mort absurde ? Et Jésus comprend parfaitement ce qu’il y a derrière la question, le soupçon larvé à l’adresse du Dieu d’Israël. On a beau donner un coup de chapeau à la croyance traditionnelle, en fei-gnant de s’interroger sur l’éventuel péché qui pourrait expliquer cette fin brutale, en réalité la cause est entendue : ils sont innocents et Dieu est au banc des accusés. Qui croira en voyant cela à sa bonté et à sa justice ?

Or Jésus commence par renchérir en citant un fait divers macabre qui est survenu il y a peu de temps à Jérusalem : la Tour de Siloé qui s’est effondrée en faisant dix-huit victimes, tout aussi innocentes, on peut le supposer. Jésus n’esquive donc pas la question, il ne se réfugie pas dans le mystère, comme tant de chrétiens qui, affrontés au problème du mal, préfèrent ne pas répondre et s’abritent derrière l’inex-plicable. Il est vrai qu’on n’a pas toujours bien parlé de ce sujet et qu’il est des explications simplistes qui ont fait plus de mal que de bien. Quand on a vu Auschwitz ou les massacres du Rwanda, on n’a pas envie sortir trop vite une justification facile pour innocenter Dieu à bon marché. La gravité du sujet demande un peu de respect et qu’on ait mesuré l’enjeu. Mais ceci dit, sommes-nous sans voix ? Jésus en tout cas ne l’est pas. Il parle et même il explique des choses : que ces malheurs ne sont pas des cas isolés, qu’ils révèlent un monde profondément désordonné, dont Satan se veut le maître, qu’il n’y a pas de solution à long terme sans une rupture nette avec lui, ce qu’il appelle la conversion. Ses interlocuteurs n’étaient pas tout à fait dans l’erreur quand ils mentionnaient le péché comme une explication possible du sort de ces pauvres gens, car il y a bien un lien entre tous ces désordres (même ceux qui affectent le cosmos) et le péché, c’est-à-dire la rupture du lien d’amour avec Dieu, mais ce lien n’est pas individuel, c’est l’ensemble des refus des hommes et des anges qui, depuis le début, a mis Dieu l’écart de notre humanité. Elle a échappé à ses mains paternelles pour se mettre sous la coupe d’ennemis bien plus terribles. Et ceux-ci ne triomphent jamais tant que lorsqu’ils ont réussi à faire croire à l’homme souffrant et épuisé que Dieu est coupable de son malheur. C’est bien pour cela que Jésus est venu, pour défier et vaincre l’adversaire de Dieu et de l’homme, et, par le fait même, manifester l’absolue innocence de Dieu son Père.

Nous, les chrétiens, nous devons être les champions de l’honneur de Dieu. Avec nos frères juifs, nous avons reçu, en partage son Nom très saint à ne pas blasphémer. Nous lisons par ailleurs, en ce même dimanche, la manifestation de Dieu à Moïse au Sinaï, toute enrobée de silence et de respect : « ôte tes sandales, la terre que tu foules est sainte »… Nous entendons Dieu se dire lui-même dans sa fidélité par delà les siècles : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. »  Et surtout nous découvrons son souci, presque angoissé, de la souffrance des siens : « j’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon Peuple. » Quand, à la fin, en réponse à la question de Moïse (« ils me diront : quel est son Nom ? »), il finit par dévoiler le Nom mystérieux sous le quel il consent à être invoqué (« je suis celui qui suis »), ce n’est pas un principe philosophique, une grande idée personnifiée, qui nous est présentée, c’est la source paternelle de l’être, ce don fondamental, originel, désintéressé, sans réserve qui préside à notre création et à notre salut.
Celui-là ne peut rien avoir de commun avec le mal.

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