IIème dimanche de l’Avent : Jésus au risque de l’histoire

           AN QUINZE DU REGNE de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, prince de Galilée, son frère Philippe, prince du pays d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, prince d’Abilène, les grands prêtres étant Anne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, fils de Zacharie…

C’est comme cela que com-mence le récit de la vie pu-blique de Jésus en saint Luc. On croit un peu rêver. Pourquoi toutes ces précisions ? Quelle importance de savoir que Lysanias était prince d’Abilène en ces années-là ? Où est-ce d’ailleurs, Abilène ? Il y a toujours dans les évangiles des références incroyablement précises à des évènements microscopiques qui sont censés concerner le monde entier depuis les origines jusqu’à la fin : celui qui dispense des enseignements sublimes du genre "qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif; au contraire, l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle" (Jean 4,14) est aussi celui qui est là, assis sur la margelle du puits de Sichem, "non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph"(Jean 4,5). Est-ce bien sérieux tout cela ? Un écrivain célèbre du siècle passé s’avouait séduit par la figure du Christ, mais il ajoutait que, s’il était prêt à prononcer toutes les paroles du Credo, il n’accepterait jamais l’incise "sous Ponce Pilate" qui liait l’aventure de Jésus à l’histoire commune des hommes. Dites-moi que votre Maître est un grand exemple, une figure de proue de l’humanité, je vous croirai, mais n’allez pas me faire admettre que ça s’est passé comme un banal évènement de l’histoire romaine…

Cet idéalisme a la vie dure. Je me souviens, il y a de cela quelques décennies, de cet excellent ecclésiastique qui était prêt à accepter toutes les remises en cause liées aux recherches historiques ou soi-disant telles et qui achevait avec un sourire désarmant, en nous expliquant que ce n’était pas grave, puisque "Dieu est esprit". Il ne prenait pas garde qu’il commettait ainsi un contre sens sur le mot esprit, qui ne veut pas dire dans l’Écriture "immatériel", mais source de vie. Mais surtout il prenait tranquille-ment son parti de ce que Dieu n’avait rien à faire avec les évènements du monde, qu’il n’y agissait pas, qu’il ne s’y faisait pas reconnaître. Comment pouvait-il dire après cela que le Verbe s’était fait chair ?

Par peur d’un démenti que leur infligeraient les faits, les exégètes spécialistes du Nouveau Testament (ou du moins certains d’entre eux) ont pris depuis longtemps une ligne prudente, faisant la part du feu. Si on leur annonçait demain qu’on a découvert à Jérusalem des ossements qui ont toutes les chances d’être ceux du Crucifié du Golgotha, ils auraient sans doute une dialectique toute prête pour expliquer qu’il ne faut pas exagérer l’importance des récits du tombeau vide, que de toute façon la Résurrection concerne un autre ordre de réalités, très loin de l’histoire qui est la nôtre, et que c’est même encore plus beau de croire ainsi, sans le support d’une évidence matérielle. Jésus n’a-t-il pas dit à Thomas : "heureux ceux qui croiront sans avoir vu" ?

Ce christianisme épuré, intellectualisé, qui ne repose sur rien de concret, qui se contente d’être un certain regard porté sur les évènements du passé et du présent, peut dérouler son discours en toute tranquillité, nul ne le contredira, mais il ne fait pas très sérieux, il ne bouscule pas la vie, c’est une théorie de plus, à côté des autres, sur Dieu et sur l’homme. La foi biblique est plus brutale, elle nous dit que Dieu a parlé, qu’il a fait sortir les Hébreux d’Égypte et qu’il a ouvert devant eux la Mer Rouge. Saint Paul, à l’autre bout, nous dit que si Jésus n’est pas ressuscité (et ressusciter, çà veut dire se redresser et marcher sur ses pieds), notre foi est "vaine", ou pour mieux dire vide. On ne pourra pas séparer cette foi de la réalité d’un certain nombre d’évènements qui se sont produits dans un temps précis et en un lieu précis et qui sont confiés maintenant à la mémoire de l’Église. De là vient le souci des évangélistes de s’informer exactement des faits, de les garder dans leur rugosité, en s’interdisant tout remaniement et toute harmonisation. De là l’extraordinaire fidélité de l’Église à ce qui a été rapporté aux origines.

Au moment où tant de publications paraissent de divers côtés pour nous expliquer qu’on connaît d’autant mieux Jésus-Christ, sa vraie personnalité, son histoire, qu’on est éloigné de l’Église, n’ayons pas peur de la confrontation. Il ne sert à rien de se réfugier dans l’indicible et l’indémontrable. Le Christ en s’incarnant a pris le risque de se livrer aussi au jugement de l’histoire. Mais là il n’a pas dit son dernier mot.

Michel GITTON

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