Hosanna filio David

CHAQUE ANNÉE, le jour des Rameaux, l’Église, soucieuse de nous donner un aperçu complet du mystère pascal et craignant de ne nous retrouver que le dimanche suivant pour fêter Pâques, nous fait entendre un récit complet des événements de la Semaine sainte. Depuis la réforme liturgique, elle alterne la lecture selon les années et prend, dans l’un des trois évangiles synoptiques le récit de la passion, – bonne occasion de saisir la richesse de chacun de ces trois récits. Elle réserve saint Jean pour le Vendredi saint. Cette année, c’est donc saint Matthieu que nous suivons. Arrêtons-nous sur quelques-unes de ses particularités.

On sait que Matthieu est proche d’un public encore composé en majorité de juifs de naissance et qu’il est donc soucieux de leur montrer que Jésus est bien le Messie attendu et annoncé dans les Écritures. Il retient souvent, dans les événements et les paroles rapportées, ce qui témoigne de cette confrontation permanente avec la parole prophétique. Il semblerait que, si elle fut un trait constant de la pensée de Jésus, elle éclate plus particulièrement à l’heure de la passion. Or Matthieu est le seul à avoir gardé une parole du Christ au moment de son arrestation, au moment où Pierre tente un effort désespéré pour arrêter le cours des événements en frappant le serviteur du grand Prêtre de son épée : « Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges ? Comment s’accompliraient alors les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » (26,53-54).

Rien qui ressemble à une fatalité, les événements ne sont pas écrits d’avance. Le Seigneur Jésus sait qu’il a la responsabilité d’accomplir les Écritures, mais cela veut dire : correspondre librement à l’annonce contenue dans les textes prophétiques. C’est ainsi qu’il prend le risque d’obéir, c.à.d. de répondre à l’intention du Père sur lui. Ce qu’il trouve dans les Prophètes, ce n’est pas le parcours fléché de ce qu’il aura à faire et à subir, c’est sa vocation de Serviteur Souffrant qui sauve son peuple au moment précis où il renonce aux moyens de force. En refusant d’utiliser son pouvoir de Fils pour se sortir seul du mauvais pas, il compte plus que jamais sur le Père pour le justifier le moment venu. Là où le péché d’Adam était de capter les dons de Dieu sans référence à lui, pour son propre usage, Jésus s’en remet au Père et lui abandonne son sort.

Dans la confrontation qui suit avec les chefs religieux du Peuple d’Israël, confrontation dure où se joue tout le sort d’Israël encore plus que celui de Jésus, saint Matthieu nous a conservé quelque chose de ce qui fut l’arête vive de la discussion : « Le Grand Prêtre se leva et lui dit : « Tu n’as rien à répondre ? De quoi ces gens témoignent-ils contre toi ? ». Mais Jésus gardait le silence. Le Grand Prêtre lui dit : « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es, toi, le Messie, le Fils de Dieu ». Jésus lui répond : « Tu le dis. Seulement, je vous le déclare, désormais vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant sur les nuées du ciel « . Alors le Grand Prêtre déchira ses vêtements et dit : « Il a blasphémé » » (26,62-65). Le silence de Jésus devant les accusations est noté par d’autres évangélistes, mais on comprend que, ne parvenant pas à prendre Jésus au piège de ses déclarations, le Grand Prêtre veuille l’obliger à se découvrir en employant les grands moyens : « je t’adjure par le Dieu vivant » ! Le moment est donc venu : Jésus va devoir dire ce qu’il a constamment tu : qui il est, en vérité. Le temps de la prudence est passé, et ce n’est plus dans un échange individuel qu’il pourra dire comme à la Samaritaine : « je le suis moi qui te parle » (Jean 4,26), c’est face à tout le grand Conseil d’Israël, face au personnage qui représente l’autorité suprême du judaïsme de ce temps-là. – Es-tu le Messie, le Fils de Dieu ? – Tu le dis (c.à.d. tu emploies le mot juste). Mais Jésus ne s’en tient pas là, il ajoute la citation de Daniel 7,13, bien plus compromettante : il n’est pas seulement le Messie, mais ce mystérieux Fils de l’Homme qui vient de la part de Dieu pour présider au Jugement définitif, il ressemble à un fils d’homme, mais il est bien plus que cela, il vient avec toute la puissance de Dieu pour libérer l’homme de la mort, punir les impies et glorifier les justes.

Et la réaction ne se fait pas attendre…


Michel GITTON

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