Fête Dieu : Tantum potes, tantum aude

Les croyants du Moyen Age pensaient que la liturgie était un art total et que la vue y était convoquée au même titre que l’ouïe et l’odorat. Loin d’être pour eux un spectacle, comme on l’a dit quelque fois, ils la voyaient comme un « théophanie », une manifestation de Dieu, à travers les signes de sa présence. Longtemps, ils n’ont pas craint une certaine obscurité porteuse de mystère, mais à condition qu’y joue l’éclat du jour et la flamme des cierges, diversement reflétés par l’or des reliquaires et des devants d’autel, par la splendeur des tissus chatoyants, par la fumée des encensoirs, par la peinture des parois etc… Vint un moment, où avec l’art gothique, la lumière pénétra à flot par les verrières polychromes, qui projettent partout un tapis coloré qui fait chanter les surfaces et étire les formes.

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Au milieu de cette fête pour les yeux, si éloignée du voyeurisme d’aujourd’hui, s’imposa un jour et de plus en plus le « désir de voir l’hostie ». J’ai lu jadis un livre portant ce titre et qui racontait la montée irrésistible de cette faim d’un contact visuel avec le Seigneur dans le peuple chrétien d’Occident. Je me souviens, entre autres, de cette anecdote d’un paysan exclus de l’église à cause de sa mauvaise conduite et qui demandait que les murs de l’édifice deviennent transparents pour pouvoir au moins voir son Seigneur ! La France, la Belgique, l’Angleterre, l’Espagne s’enflammèrent de ce saint désir, d’où naquirent des œuvres d’art étonnantes, qu’on pense à certaines « monstrances », trésor d’orfèvrerie destiné à s’effacer devant la présence du Bien-Aimé, qu’on pense au « Transparente » de la Cathédrale de Tolède, mise en valeur théâtrale de l’emplacement imperceptible où réside le Dieu caché ! On raconte qu’en Angleterre, peu avant la Réforme, on avait aménagé des ouvertures à claire voie dans le déambulatoire de certaines églises et cathédrales pour permettre à la foule assistant à des prières dans les chapelles, pendant que la messe était célébrée au maître-autel, de pouvoir « voir leur Créateur » (see our Maker) au moment de la consécration.

 

Nous aurions bien tort de regarder avec mépris et condescendance ces manières de faire. Il n’est pas sûr que nous ayons beaucoup gagné dans notre manière d’accéder à l’eucharistie. Certes tout n’est pas dans le voir, mais quel amoureux se désintéresserait du moment où le visage longtemps attendu se découpe au bout du chemin ou dans l’embrasure de la porte ? La valeur de notre attachement à voir l’hostie est décuplée par la difficulté d’une apparence qui a tout pour frustrer notre désir : le Seigneur n’est ni blanc, ni rond, ni réduit à quelques centimètres. Tout est là pour égarer notre quête et nous convaincre qu’il n’y a rien à voir. Si pourtant nous persévérons, si nous nous attachons à ce signe, qui n’évoque rien mais qui contient tout, si nous le préférons à tous les objets qui prétendent séduire notre regard avec beaucoup plus d’efficacité, nous aurons fait un grand pas dans l’amour.

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Comme on comprend que l’Eglise n’exhibe pas le Corps de son Maître sans précaution, qu’elle le garde le plus souvent caché au tabernacle (malgré une habitude qui commence à se prendre, la porte du tabernacle ne doit pas être transparente), qu’elle ne l’expose que dans des occasions particulières et lorsqu’elle est sure qu’il y a un nombre suffisant de fidèles pour l’adorer ! Comme on comprend les signes, maladroits comme toutes nos marques d’affection, qu’elle a multipliés autour de la Présence : lampe du tabernacle, agenouillements, encensements, voile huméral pour porter le Corps très saint, vases précieux, clochettes, lumières …

 

Regarder le Corps du Christ n’est pas un exercice banal, il faut peut-être quelque fois baisser les yeux avant d’oser les lever vers la face adorable du Sauveur. Sans cela, nous ne serons sans doute pas foudroyés, notre indélicatesse ne provoquera pas notre mort, comme ceux qui avaient voulu entrer dans le Temple de Jérusalem et se sont trouvés devant la Présence divine sans y être préparés, mais quelle occasion perdue ! Si nous ne nous sommes pas ouverts, si nous n’avons pas fait crédit à Dieu de l’impossible, nous ne verrons rien, ou, plutôt, ce que nous verrons n’aura aucun intérêt !

 

Michel GITTON

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