Du Chantre, par Durand de Mende

Le chantre est un office liturgique, il est même le membre d’un ensemble qui est chargé d’un ministère, comme le rappelle le Concile Vatican II dans sa constitution dogmatique Sacrosanctum Concilium « de Sacra Liturgia » :

29. Ceux qui font partie de la Schola cantorum s’acquittent d’un véritable ministère liturgique. C’est pourquoi ils exerceront leur fonction avec toute la piété sincère et le bon ordre qui conviennent à un si grand ministère, et que le peuple de Dieu exige d’eux à bon droit.

Car la tradition de la schola est celle du Chantre est ancienne ; c’est ainsi que la décrit Durand de Mende, dans le Rationale, au XIIIème siècle ; comme d’habitude, nous mettons en gras et commentons.


Ce texte ancien a été réédité par Ad Solem en 2003 avec une présentation de l’abbé Claude Barthe. Rationale divinorum officiorum (1286). Guillaume Durand a encore aujourd’hui une influence notable sur les questions liturgiques en France. Mgr Robert Le Gall, osb actuel archvêque de Toulouse, ancien abbé de Sainte Anne de Kergonan, et liturgiste, fut nommé par Jean-Paul II évêque de Mende justement à cause de ses grandes connaissances liturgiques.

 

Rational de Durand de Mende : Ch. II. Du chantre.

I. Quelques auteurs (nonnulli) guidés par l’aveuglement de l’ignorance , croient et avancent que le cantorat ou dignité du chantre est du nombre des ordres mineurs, [ être chantre est donc une dignité, et non un ordre. Comme le suggère Vatican II, il s’agit aussi d’un service – ministère proprement liturgique. Dans la pensée de Durand, il semble bien, donc, que cela ne soit pas réservé soit aux clercs, soit aux laïcs] et cela que (comme on l’a déjà dit plus haut) dans certains canons il est fait mention du chantre parmi les ordres mineurs. Ils se trompent cependant, puisque c’est le nom d’une charge et non un ordre. Et l’on appelle aujourd’hui Lecteurs ou Psalmistes ceux que dans l’Ancien-Testament on nommait Chantres. On appelle donc chantre celui qui prête sa voix aux modulations du chant; et il y a deux classes de chantres dans l’art musical : ce sont le préchantre et le sous-chantre. Le préchantre (praecentor) entonne; le sous-chantre (succentor) répond après lui. On nomme concentor (de cum et canere) celui qui chante d’accord avec les autres. C’est pourquoi celui qui ne chante pas dans le même ton que les autres ne chante pas d’accord et ne peut être chantre de chœur (concentor).

II. Or, David, le plus grand des prophètes, voulant célébrer plus solennellement le culte de Dieu, institua les chantres, qui devaient chanter devant l’Arche de l’Alliance du Seigneur, en s’accompagnant des instruments de musique et en modulant leurs voix. Parmi ces chantres, les principaux étaient Héman, Asaph et Aethan; mais le premier de tous c’était Héman dont maintenant le primicier remplit l’office et reproduit le type dans l’Église, ainsi que le préchantre, qui est le chef des chantres (praecentorpraelatus cantorum). On lit à ce sujet dans les Paralipomènes :

Voici ceux que David a établis sur les chantres de la maison du Seigneur, et ils se tiennent debout, selon leur rang , prêts à remplir leur ministère. Parmi les fils de Caphat, c’est Héman le chantre, fils de Johel ; et à sa a droite Asaph, fils de Barachia; à sa gauche et devant lui Aethan, fils de Cusi.


Notons que l’usage gallican ancien fait chanter les chantres en aube, que les chantres soient adultes ou enfants.

III. Or, les chantres doivent chanter d’accord, à l’unisson et avec une suave harmonie, [un chant monodique, donc, sans polyphonie] afin qu’ils puissent exciter à se dévouer à Dieu les cœurs de ceux qui les entendent.

«Mais, selon saint Grégoire, la plupart du temps, tandis qu’on ne recherche pour ce saint ministère qu’une voix qui flatte l’oreille, on néglige que le chantre ait une vie convenable. »

Le chantre représente Dieu par ses mœurs et quand il charme le peuple par les sons de sa voix. [Saint] Augustin , au livre de ses Confessions, dit :

«  Lorsque le chant me touche plus que la chose que l’on chante j’avoue que j’ai péché d’une manière digne de punition , parce qu’alors j’ai écouté chanter seule ment. »

C’est pourquoi, dans l’Église romaine, les ministres de l’autel ne doivent pas chanter et s’acquittent seulement de la charge de lire l’évangile pendant la célébration solennelle de la messe (la grand’messe).

[Un épisode historique est intéressant, qui explique cette allusion de Durand : Grégoire de Tours (539-594) raconte qu’un jour lui, le métropolite – a organisé un synode d’évêques à Orléans pour recevoir le roi Gontrand. C’était pour la saint Martin d’été, le 4 juillet. Le 5 juillet, avait lieu la rencontre des évêques de la région avec Gontrand. Or pendant le repas, le roi se tourna vers Grégoire lui disant : « Je serais très honoré si le diacre qui hier, en la messe de saint Martin a chanté le psaume responsorial acceptait de chanter pour les convives. ». Chose un peu audacieuse, c’est pourquoi il ne le demande pas au diacre directement, mais à son évêque. Ensuite le roi a exprimé le désir que chaque évêque permette à son chantre (parce que justement à l’époque beaucoup de diacres étaient chantres) de faire de même. C’est un petit témoignage sur l’art du soliste à une époque déjà haute. Grégoire de Tours a accepté, et la chose a tourné au concours de chant. Le roi, profitant de son avantage, a ensuite demandé à chacun des évêques de demander à son diacre de chanter devant tout le monde.

Du coup Grégoire le Grand (pape), lors d’un Concile local qui s’est tenu en 595 à Rome et dont on a les actes prend acte des sérieuses dérives dans le comportement des diacres. Les diacres sont traditionnellement chargés du service de la Parole, de l’autel, du service des pauvres ( c’est la raison de leur première institution). Mais à l’époque ils avaient aussi une autre responsabilité que l’on retrouve entre autres en Gaule : ils étaient chargés de donner en solo le chant très orné du psaume responsorial qui suit la première lecture – ce que nous appelons répons – graduel.

« C’était la coutume ancienne de l’Église romaine de nommer diacre les hommes doués d’une belle voix et de leur confier le chant de certains morceaux, au lieu de les faire prêcher, de s’occuper des soins des pauvres. De la vient que pour recevoir quelqu’un aux ordres sacrés, on a beaucoup plus égard à une belle voix qu’à une vie irréprochable. » Donc ce qui est sûr, c’est que S. Grégoire le Grand retira aux diacres de Rome le chant du graduel, ils n’auront plus à chanter que l’Évangile à la messe. Les autres leçons et psaumes seront chantés par des sous-diacres et même si cela est nécessaire, par des clercs d’un ordre inférieur. C’est une intervention précise de saint Grégoire dans la musique sacrée. C’est le seul témoignage que nous avons de saint Grégoire, tous les autres témoignages arrivent deux siècles après. Grégoire meurt en 640, et le premier manuscrit rapportant sa mention dans un livre de chant est de 900 environ.]

Et l’Apôtre dit :

« Chantez et psalmodiez dans vos cœurs devant le Seigneur »

Et [saint] Jérôme :

« Que les jeunes gens (dit-il) n’écoutent pas chanter mais seulement ceux qui ont charge de chanter dans l’église, car on doit chanter pour Dieu , non pas autant avec la voix qu’avec le cœur surtout. Et l’on ne doit pas garnir sa bouche de lames d’airain , afin de donner, à l’exemple des acteurs de tragédies, plus de force à son gosier et à sa langue , en sorte que la douceur du chant ne transporte pas dans l’église a les modulations du théâtre et les symphonies profanes. »

[Notons que cette remarque concernant le chant est évidemment valable pour les lectures] Chantons donc de cœur et par la charité , chantons en chœur (in corde in choro), car il faut plus chanter de la dévotion du cœur (devotione) que de l’éclat de la voix, et sans tenir dans les mains des cymbales ou quelque autre instrument de ce genre, [donc le chant n’est pas accompagné, et l’usage de percussions est proscrit] comme cela se faisait dans l’Ancien-Testament.


A Saint Pierre de Solesmes : les chantres, devant le lutrin. Notez le bâton.

IV. Au reste , c’est pour captiver les sens et non l’esprit que l’usage de chanter a été établi dans l’Église afin que ceux qui ne sont pas touchés de componction par les paroles soient émus par la douceur de la mélodie. Ce qui a fait dire à [saint] Augustin, au livre de ses Confessions :

« L’Église approuve l’usage du chant , afin que , par le charme qu’éprouveront les oreilles, l’esprit plus faible s’élève jusqu’à l’affection et à la pratique de la piété. »

Les anciens , la veille du jour où ils devaient chanter, s’abstenaient de toute nourriture pour conserver leur voix pure, ne mangeant alors que les légumes propres aux personnes qui chantent. C’est de là que les ont été vulgairement appelés fabarii, « mangeurs de fèves » (d’où le nom de Fabius/a faba).

V. Or, les chantres ce sont ceux qui louent Dieu ; ils représentent les prédicateurs qui excitent leurs frères à célébrer la gloire de Dieu. Car leur symphonie avertit le peuple de persévérer dans l’unité du culte d’un seul Dieu. La charge de chantre figure aussi celle du père de famille , qui ce tire de son trésor «  des choses nouvelles et anciennes. »

VI. Il ne faut pas passer sous silence la raison pour laquelle les chantres tiennent des bâtons dans le chœur; c’est pour représenter le commandement qu’avait fait la loi, à savoir : que ceux qui mangeaient l’agneau [pascal] eussent chacun un bâton à la main. Ce qui signifie que ceux qui se hâtent de rentrer dans leur primitive patrie pour y manger le céleste Agneau sont munis de bâtons, c’est-à-dire des enseignements des Écritures; pour se défendre contre les démons. Car, par les bâtons des chantres nous comprenons l’enseignement des Écritures et la doctrine des prédicateurs. C’est pourquoi les chantres les quittent pendant la lecture de l’évangile [mais aussi au cantique évangélique – Magnificat etc..] ; parce que, en écoutant la prédication de l’Évangile , nous avons abandonné les observances de la loi.

[Cette précision est également présente dans les Ordines Romani : Ordo V « 36.Sed et baculi omnium deponantur de manibus et in ipsa hora neque corona, neque aliud operimentum super capita eorum habeatur. »]


Le roi – chantre, avec pluvial et baculus (sceptre)

[Remarquons que l’usage du bâton de chantre est non seulement authentique et ancien mais encore universel. Il est utilisé dans le rite éthiopien, avec les fameux diacres qui accomplissent une sorte de chorégraphie liturgique avec leurs bâtons, mais encore bien sûr en Occident, où par exemple le sceptre royal a cette origine exacte – Cf. Robert le Pieux dont on rapporte la fidélité à la psalmodie de la Vigile de… saint Jean Baptiste ! La tradition gallicane faisait également « déambuler » les chantres (probablement le préchantre et le sous chantre de chaque côté avec le bâton dans le chœur (encore une fois : c’est à dire l’endroit où l’on chante, à différencier du « sanctuaire » où sont célébrés les saints mystères, afin de battre la mesure mais aussi corriger ceux qui chantent mal ou qui se seraient assoupis…]


Bâton de préchantre et de sous-chantre.


La chorégraphie liturgique des diacres chantres, et leur bâton, en Ethiopie. Apparemment, dans le rite éthiopien, il n’y a pas eu de contrainte de la part du patriarche pour interdire aux diacres d’exercer la fonction de chantre, alors que c’est le cas dans le rite romain…

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