Dieu veut que tous les hommes soient sauvés.

C’est saint Paul qui le dit et on peut le croire, lui qui se vante d’avoir reçu pour mission d’aller par le monde entier pour « enseigner la foi et la vérité aux nations païennes. »

 

Mais, à la réflexion, il n’est pas sûr que ces deux choses aillent si bien ensemble : car, si Dieu veut vraiment que tous les hommes soient sauvés, comment peut-il faire dépendre ce résultat de la démarche, o combien aléatoire, par laquelle se répand le message chrétien ? Surtout du temps de l’Eglise primitive, où la foi n’était encore partagée que par un nombre infime de chrétiens, comment penser que l’évangélisation est le moyen normal par lequel Dieu veut amener au salut l’humanité entière ?

 

Non, le plus raisonnable, et c’est ce qu’on entend beaucoup aujourd’hui, consiste à tenir que Dieu rencontrerait tous les hommes sur la base de leur commune humanité, et que, d’une façon ou d’une autre (à travers leurs valeurs morales, leurs systèmes religieux etc…), il leur permettrait de réaliser le sens de leur vie, de s’élever jusqu’à lui. L’Eglise ne serait pas là pour amener les hommes au salut par la conversion, mais pour attester le projet d’amour de Dieu dans le monde, sans doute certains seraient appelés à la rejoindre et à faire consciemment l’expérience de la transformation que Dieu apporte dans une vie par la foi et les sacrements, mais cela ne serait pas la condition  de leur salut.

 

Peut-on sérieusement croire que là serait la position de saint Paul, lui qui a couru jusqu’aux extrémités du monde connu, conscient d’apporter la lumière du salut aux peuples encore dans les ténèbres ? Lui qui nous a parlé en termes si forts de l’incapacité de l’homme de s’élever vers Dieu, prisonnier qu’il est du péché et de la mort, jusqu’à ce que le Christ vienne ressaisir son humanité pour lui rendre sa capacité filiale, il serait devenu le théoricien d’un humanisme facile ? N’y avait-il pas de belles âmes avant que le Christ vienne sur terre, n’y avait-il pas des hommes profondément religieux ? A quoi bon un Fils qui s’arrache du sein du Père, qui s’anéantit jusqu’à la mort et la mort de la croix, s’il suffit de mener sa vie de manière droite et pieuse ?

Oui, dira-t-on, l’homme ne peut pas se sauver tout seul, la Rédemption n’est pas facultative, mais maintenant qu’elle est accomplie, elle recouvre toute l’humanité, présente, passée et future, et permet à tout homme, qu’il le sache ou non, de donner un sens à sa vie et de rejoindre la miséricorde de Dieu. « Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance afin de faire à tous miséricorde » (Romains 11,32), à tous et pas seulement à ceux qui auront accueilli le message chrétien !

 

Je ne suis pas sûr qu’en disant cela, on rende justice à la pensée fulgurante de saint Paul. Pour lui, le salut n’est pas un décret d’amnistie dont nous bénéficierions même à notre insu, un droit d’entrée au ciel, auquel un Dieu débonnaire ne mettrait plus aucune restriction. Le salut, c’est la rencontre dramatique entre deux libertés, rencontre enfin heureuse, où l’homme accepte de s’ouvrir à l’initiative de Dieu, reconnaît ses dons et le plus grand d’entre eux : la venue de son Fils, croit ce Dieu capable d’un acte inouï : la Résurrection de Jésus et, en conséquence, lui rend les armes pour qu’il vienne régner en lui, ce qui s’accomplit par le baptême et la vie chrétienne. Qu’on relise dans cet esprit la fin du chapitre 10 de l’Epître aux Romains.

 

Sans la conscience vive que le salut des hommes dépend de leur acceptation de la Bonne Nouvelle, pas d’évangélisation sérieuse. Si la foi est un luxe et l’entrée dans l’Eglise une variante de la religiosité universelle, à quoi se donner tant de mal ?

 

Certes, la question restera, toujours brûlante, de ce qu’il advient de ceux qui, de fait et sans faute de leur part, n’ont pu profiter de l’annonce de l’Evangile. Nous pourrons alors nous appuyer sur la phrase de saint Paul pour penser qu’ils ne sont pas abandonnés, nous pourrons évoquer la Descente aux enfers où Jésus rejoint par delà la mort les justes de l’Ancien Testament (alors pourquoi pas ceux d’après ?). Mais nous nous garderons de tout système qui relativiserait l’annonce du salut, et la rendrait, par le fait même, facultative. En regardant tous ceux qui sont autour de nous, nous continuerons à dire avec saint Paul : « malheur à moi si je n’évangélise ! » (1 Corinthiens 9,16).

 

Michel GITTON

 

Références : Amos 8, 4-7 ; 1 Timothée 2,1-8 ; Luc 16,1-13

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