Dehors les guitares électriques et les synthés

Hier soir, oui, je m’en confesse, j’étais dans le centre de Paris, à écouter entendre de la musique pop… Oui oui. Sans rire. C’est comme ça. A la fin du mois de juin, chaque année, c’est devenu une coutume. Les jeunes « musiciens » sont encouragés par la République, gratuite, laïque et obligatoire, à casser les oreilles de leurs congénères jusqu’à une heure avancée de la nuit. Que voulez-vous, ma bonne dame, une fois par an, ils ont droit de se défouler, les jeunes…

Toujours est-il que moi aussi, cette année, j’ai participé. Non pas à la « musique », mais à l’accueil et à la discussion avec les gens qui s’approchaient de Saint Germain des Près, où avec plusieurs amis, nous nous sommes embusqués, à l’affut, prêts à bondir sur les nombreux bobos, ex-chrétiens  et autres néo-païens qui déambulaient par ce carrefour à la recherche de « bon son ». C’est vrai après tout, l’apostolat de plein vent doit profiter de toutes les occasions, et donc, pourquoi pas celle-ci ?

Pour l’apostolat, il faut en effet toujours trouver un prétexte, et ce prétexte était tout trouvé : la finale du concours « Holy Tremp », qui vise à sélectionner un groupe de musique « pop-louange chrétienne » pour l’animation de « Holy wins » à la Toussaint, rendez-vous « branchouille » de tous les « jeunes cathos in the wind ». Bref, je suis sûr que certains connaissent, mais pas tous, donc je n’ennuierai pas plus que ça notre lectorat à ce sujet précis.

Toujours est – il que j’y ai fait trois constats :

1 – le public de ce type de groupe de « pop-louange catho » : plutôt typé « propre sur lui ». Les groupies sont manifestement tous des « jeunes engagés en aumônerie. Bref, je ne suis pas sûr que ça attire justement le tout venant à la recherche de « bon son ».

2- le niveau "musical" : je ne vais pas faire mon grincheux ni mon snob, mais bon : 5 notes, 3 accords de guitare électrique, deux ou trois effets de voix dans le micro, et des mélodies à mi chemin entre JJ Goldman et Pascal Obispo… Le tout sur des paroles gnangnan lorsqu’elles ne sont pas carrément gluantes… Je ne suis pas sûr que ça fasse beaucoup vendre d’albums en dehors d’un microcosme sociologique très marqué. Mais c’est là-dessus que parie l’archevêché de Paris. C’est paraît il « une priorité d’Eglise ». Ah bon…

3 – la réaction des gens qui ne sont pas « dans le truc » : dialogue type :

– Pardon Monsieur, vous êtes de l’organisation de ce machin à S. Germain des Près ?

Moi : euh, oui…

– C’est quoi, c’est un groupe de rock pentecôtiste ?

Moi : non, non, ce sont des catholiques, c’est la finale de Holy Tremp, pour la première partie du concert de Holy wins…

– Quoi donc ? Je ne comprends pas … Mais bon sérieusement, c’est catholique ? Sans rire, on se croirait dans la vie est un long fleuve tranquille, sauf que là ce n’est pas un film. Vous ne croyez pas que l’Eglise de décrédibilise gravement, en faisant ça.. Je ne sais pas, je vous dis ça en tant qu’athée, vous voyez….

Moi : heu. Hem. M’enfin. Monsieur, vous savez… En fait je suis assez d’accord avec vous. Je ne suis pas certain qu’en se conformant au monde de cette façon, l’Eglise réussisse à apporter un quelconque message d’espérance… Vous savez, le Christ est venu apporter le feu sur la terre, il était tout sauf conformiste… Et la première chose qu’il a fait dans le temple de Jérusalem, c’est effectivement de nouer un fouet de cordes et de virer bien proprement tous les marchands du temple. Alors, effectivement. Vous avez probablement raison.

(là-dessus débarque l’épouse du monsieur) : non, pourquoi dites – vous ça ? Moi je m’occupe de l’aumônerie des jeunes du FRAT, et ces messes pop rock, c’est tellement formidable, ils ont une telle émotion à Lourdes que ça les marque pour toujours.

Moi : vous savez, chère madame, la liturgie, ce n’est pas du ressenti, c’est l’expression de la Foi. Et puis vos jeunes, lorsqu’ils rentrent dans leurs paroisses, ils n’ont pas ces messes pop-rock. Et croyez-vous que c’est ainsi qu’ils vont construire une relation personnelle à leur Rédempteur et Sauveur ?

La dadame : vous n’avez pas le droit de dire ça, vous savez j’ai fait des études de théologie à la catho.

Moi : ah, oui, là, évidemment, tout s’explique.

La dadame : et dans ces conditions, ne croyez-vous pas que vous militez pour une religion élitiste ? Et la charité, ça n’est pas une vertu théologale ?

(moi, intérieurement : euh… Y’a vraiment un rapport ???)

Moi : nous sommes entrain de parler de jansénisme, là. C’est effectivement toujours aujourd’hui une grande maladie spirituelle.

La dadame : bon, excusez-moi, mon mari s’impatiente. Bonsoir monsieur.

Moi : bonsoir madame.

Bon voilà… Mon petit mot de mauvaise humeur. Ou comment, parfois être davantage d’accord avec des incroyants n’ayant pas perdu leur bon sens et entrer en conflit avec des pratiquants… Le tout en faisant – ou en tout cas en essayant de faire – de l’apostolat. Bref. Pas brillant ! Effectivement, c’est tout de même extraordinaire qu’en tant que chrétiens, nous n’arrivions pas à proposer quelque chose de radicalement différent de ce que propose le monde pour cette fête de la musique. Alors que ça n’est pas si difficile, comme le montre très bien cette interview du RP Wallner, o.cist. de l’abbaye d’Heiligenkreuz :

Le chant grégorien, un remède pour l’âme

« Chant-Musique pour le paradis », les chants cisterciens d’Heiligenkreuz

ROME, Dimanche 22 juin 2008 (ZENIT.org) – « Il y a un instinct dans les cœurs malades des hommes, qui les pousse à chercher un remède. Et le chant grégorien est un remède pour l'âme », a déclaré le père Karl Wallner , o.cist., recteur de l'Université pontificale Benoît XVI d'Heiligenkreuz (Allemagne).

Dans cet entretien à ZENIT, à l'occasion de l'enregistrement d'un CD par un groupe de moines cisterciens – CD actuellement en tête des ventes, notamment en Grande Bretagne – le père Wallner, également responsable des relations publiques de la fondation d'Heiligenkreuz, souligne : « Le chant grégorien diffuse l'harmonie, la paix et le réconfort au plus profond de l'âme ».

« La musique, ajoute-t-il, peut conduire à Dieu, peut ouvrir les cœurs, élever l'âme et unir à Dieu ». A ses yeux, le nouveau CD est « un petit et saint cadeau » pour tout public.

Zenit – « Chant-Music for Paradise », est le titre du cd de chœurs cisterciens de Heiligenkreuz, qui connaît un succès extraordinaire. Il semble que votre chœur grégorien puisse être défini comme une « Musique pour le monde ». Comment expliquez-vous cela ?

P. Karl Wallner – Le succès du CD, sur lequel on peut écouter notre prière quotidienne à Dieu, et que nous chantons lors des saintes traditions de l'Eglise et de l'ordre sur la base des réformes du Concile Vatican II, est assez surprenant. Et il est surprenant qu'à l'improviste, un monde devenu tellement profane s'intéresse à un choeur latin, doux et harmonieux et que notre CD se retrouve en tête des classements de la musique pop !

En Angleterre, le CD est non seulement le numéro un dans le domaine de la musique classique, mais il est aussi parmi les dix premiers dans le classement de la musique pop et autres musiques de ce genre. Même dans les supermarchés, les vendeurs ont classé le CD dans la rubrique pop !

Mon interprétation est celle-ci : la musique populaire est arrivée à un point mort ; dans un monde angoissé par le stress et l'énervement, la musique sacrée et les chants grégoriens ont toujours été une oasis pour le soulagement de l'âme. Et il semble que beaucoup cherchent avec nostalgie cette oasis.

Nous observons que depuis des années, chez nous aussi, les jeunes que nous invitons à notre chorale, écoutent en silence et fascinés, et puis racontent avec enthousiasme combien cela était « cool » ! Il est donc clair qu'il y a un instinct dans les cœurs malades des hommes, qui les pousse à chercher un remède. Et le chant grégorien est un remède pour l'âme.

Zenit – Le Saint-Père a dit récemment que la musique et l'art authentique en général, n'éloigne pas l'homme de son quotidien, de la réalité de chaque jour. Cela vaut-il aussi pour le chant grégorien ?

P. Karl Wallner – Je considère notre prière chantée, c'est-à-dire le chant grégorien où nous louons et exaltons Dieu, comme un moment de détente et d'élévation spirituelle. Saint Benoît parle d' « Oeuvre de Dieu », en latin Opus Dei. Cela n'est donc pas une perte de temps, ni une chose privée de sens, mais une œuvre pleine de signification, une « œuvre », une œuvre pour Dieu.

Et dans la vraie musique, il n'y a pas seulement un homme qui chante, mais il y a une dimension de l'Eternel qui fait son chemin dans l'homme, et qui dans l'homme crée une écoute. Pourquoi le chant grégorien a-t-il toujours été appelé « Le chant des anges » ? Parce qu'on a senti une résonance d'un autre monde, quelque chose que l'on ne peut calculer avec des mesures précises comme le rythme, l'harmonie et les notes. Ainsi, cette forme de musique n'est pas étrangère au quotidien, mais panse les blessures du quotidien et aide à le dépasser.

Zenit – Quelles sont les caractéristiques de cette forme de prière chantée qui dans un couvent fait partie du « pain quotidien » ?

P. Karl Wallner – Le chant grégorien est très ancien. Il est né au cours du premier millénaire, et remonte jusqu'au IVème siècle et sous de nombreux aspects il s'adresse au Très-Haut.

Avant tout, les textes sont le plus souvent des citations de la Bible : donc la parole de Dieu, qui de la bouche des hommes, retourne vers Dieu sous une forme chantée.

Deuxièmement, les compositeurs des mélodies étaient de pieux hommes anonymes consacrés à Dieu, en majorité des moines, qui ont imaginé cette musique non en vue d'un désir de célébrité, mais qui souhaitaient, leur œuvre terminée, revenir à un anonymat complet. Donc des hommes qui dans leurs aspirations à la sainteté ont créé quelque chose de saint.

Troisièmement, le chœur est fascinant parce qu'il se situe en-dehors de nos expériences musicales classiques. Il n'y a pas la tonalité du do majeur et du ré mineur ; il n'y a pas de temps, ni de rythme établis, c'est un chant pour une seule voix. Donc c'est une sonorité différente de toutes les autres, que nous appelons aujourd'hui musique. Et dans le même temps il est à la racine de tout ce qui s'est développé successivement comme musique.

Quatrièmement, le choeur est avant tout une prière chantée. Nous la chantons toujours devant l'autel, donc pas pour le peuple, mais pour Dieu. Ainsi, nous ne pouvons pas aller en tournée avec notre chœur, parce qu'il s'agit toujours d'une prière. Même les enregistrements du CD « Chant – Music for Paradise » ont été des reprises de la prière.

Zenit – Au cours de ce mois de juin le pape priera, entre autre, afin que tous les chrétiens cultivent une profonde amitié personnelle avec le Christ, témoignant ainsi de son amour. De quelle manière la musique et le chant peuvent créer cette amitié et peut-être la renforcer ?

P. Karl Wallner – Quand j'étais jeune j'ai appris à prier grâce au chapelet. Lorsque je veux intensifier mon amitié avec Jésus, je m'agenouille devant le Très Saint Sacrement. Le chant grégorien est précisément une forme de prière, qui ne connaît ni attaques ni intensité, mais qui est comme le « pain quotidien » – ainsi on peut chanter toute la vie ! La relation avec Dieu qui vient du cœur est déjà une prémisse.

Au cours de notre rencontre mensuelle avec les jeunes, à laquelle participent entre 200 et 300 jeunes, nous commençons par chanter un chant grégorien pour les faire entrer dans un climat de paix. Puis nous chantons ces très beaux nouveaux chants sacrés qui ont le pouvoir de susciter dans les cœurs des jeunes une relation personnelle avec Jésus. Puis nous prions une partie du chapelet et nous nous agenouillons, en silence, avec les jeunes, en adoration devant le Très Saint Sacrement, et nous leur enseignons à formuler dans leur cœur un « tu » à Jésus pour lancer ce dialogue du cœur.

Pour revenir à votre question : oui, la musique peut conduire à Dieu, peut ouvrir les cœurs, élever l'âme et unir à Dieu.

Zenit – Les prières chantées, qui sont aujourd'hui disponibles aussi sur CD, sont-elles une expression concrète de la joie telle que vous l'entendez ? Quelles sont les racines de cette joie ?

P. Karl Wallner – Oui, le CD « Chant-Music for Paradise » est né de la joie et conduit à la joie parce que sur son chant se fonde sur notre liturgie pour les défunts. Sur le CD, on trouve l'intégrale du Requiem, c'est-à-dire la messe des défunts.

Joie ? Oui, parce que la joie véritable est la joie pour la vie éternelle. Cela nous l'avons vécu cette année en février à Heiligenkreuz, lorsque en l'espace de 16 jours sont morts trois de nos frères alors qu'au cours des cinq dernières années nous n'avions eu aucun décès. L'un d'entre eux avait cent ans : à l'époque nazie, il avait été enfermé dans une cellule de la mort…

Toutefois, de nombreux jeunes moines qui sont arrivés chez nous au cours des dernières années et qui ont vécu pour la première fois la douce mort des confrères, ont été impressionnés d'assister aux chants de la liturgie des morts. Dans la vie d'un couvent il n'existe pas de liturgie plus édifiante que la liturgie des défunts, parce que l'un de nous est arrivé là ou chacun de nous veut arriver : dans la communion éternelle avec Dieu. C'est la raison pour laquelle le CD s'intitule « Musique pour le Paradis ».

Zenit – Une dernière question : le chant grégorien est-il réservé exclusivement aux spécialistes ou peut-il être apprécié par tous ? Qu'attendez vous de la diffusion de votre disque ?

P. Karl Wallner – Le CD s'adresse à tous. Selon moi aussi aux jeunes. En tous les cas j'ai déjà eu de nombreux retours dans ce sens.

Quand je suis entré au couvent à 18 ans, le chant, au début m'apparaissait insolite. Aujourd'hui, je l'aime vraiment beaucoup, parce que ce n'est pas une musique « fast food », qui fait grossir l'âme et la rend paresseuse, – mais pour rester dans le domaine – c'est un potage dense, un concentré de protéines.

Le chant grégorien diffuse au plus profond du cœur l'harmonie, la paix, le réconfort. Et je voudrais ajouter une pensée personnelle, parce qu'en tant que théologien dogmatique catholique je crois que le divin peut s'imprimer de manière sainte dans la réalité terrestre : dans notre couvent nous vivons un moment de grâce, parce que nous sommes en étroite communion avec l'Eglise, avec le pape et le magistère. Et je crois que l'on peut ressentir cette harmonie intérieure avec le tout, qui est dans le cœur des 17 chanteurs. Cette musique est un petit et saint cadeau que Dieu a voulu faire au monde à travers nous.

Propos recueillis par Dominik Hartig

Traduction française : Jean-Michel Coulet

 

Bref, j’ai une idée, pour Holy Wins et Holy Tremp : on change complètement de répertoire. Dehors, les guitares électriques et les batteries.. Out, les micros, les synthés et les amplis. Proposons quelque chose de chrétien pour l’apostolat de plein vent. Et ça marchera, comme ça marche en ce moment pour le CD des moines d’Heiligenkreuz…

Au fait, le vainqueur de Holy Tremp, c’est le groupe Deklic . Vous connaissez ?

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