De l’esprit de silence

La question du silence dans ses rapports avec nos vies ordinaires, nos vies professionnelles, nos vies sociales, nos vies chrétiennes. Une réflexion d’après la Règle de S. Benoît et le commentaire de dom Delatte. Dans la ligne de la Saint Benoît d’été (le 11 juillet)


Le silence, une valeur sans avenir.

Le silence n’est pas conforme
à notre vie moderne : intrinsèquement « communicante » bien sûr (radio, télévision, internet) mais aussi bruyante (bruits de fond de la ville, pollution sonore). Le silence angoisse l’homme contemporain.

Le silence n’est pas conforme à notre vie en société : pour exister je dois m’exprimer. Si je ne sais pas m’exprimer, je suis déconsidéré publiquement. Le silence est donc une contre valeur.

Le silence est inhumain : c’est parce qu’il parle que l’homme est homme. Sainte Hildegarde qualifie le mutisme d’un mot sévère : Inhumanum est hominem in taciturnitate semper esse et non loqui. La parole nous a été donnée comme procédé normal de relation avec nos semblables ; et, lorsque des hommes sont groupés en communauté, il semble à priori assez naturel qu’ils en fassent usage, au moins pour les échanges indispensables à la vie du corps et à celle de l’âme. Nul d’ailleurs n’a osé condamner la langue à un éternel silence : partout il est licite de parler à ses supérieurs à ses inférieurs, à ses amis…. et de louer Dieu avec ses lèvres. C’est même par la voix que Dieu veut que nous Le louions.

Le silence complet ? Non.

L’Esprit de Silence. S. Benoît intitule pourtant son chapitre 6 «  De taciturnitate » : mot à mot de la taciturnité – du fait de se taire. Dom Delatte traduit par « De l’esprit de silence ». Pourtant et en même temps dans les usages et la règle, il y a un encouragement des récréations, et c’est même un manquement de s’y soustraire… Ce que cherche à montrer S. Benoît c’est qu’on doit par principe réfréner sa langue ; même pour des paroles bonnes :  » Je me surveillerai pour ne pas pécher par ma langue ; j’ai mis une garde à ma bouche, je me suis tu, je me suis humilié et je me suis abstenu des paroles bonnes.  » C’est une remarque générale, et faite par l’Esprit de Dieu, que là où il y a flots de paroles, il est malaisé d’éviter le péché (Prov., X, 19). Et ailleurs, il est écrit que  » la mort et la vie sont au pouvoir de la langue » (Prov., XVlll, 21). Ceux qui ont l’âme tournée habituellement vers Dieu ne croient pas nécessaire de se faire connaître par d’éloquentes professions de foi ; leur paix et leur joie rayonnent d’elles-mêmes. Dans les monastères, il n’est donc pas défendu de parler études en récréation ni d’aborder un sujet sérieux, mais à la condition d’éviter le ton doctoral, l’âpre dogmatisme, les discussions interminables, les apartés un peu schismatiques.

La louange des lèvres. La Foi vient de ce qu’on entend : Chose remarquable, même lorsque nous nous adressons à Dieu, l’Évangile nous presse de n’être pas grands parleurs : Orantes autem nolite inultum loqui, sicut ethniei : putant enim quod lai multiloquio suc exaudiantur. Nolite ergo assimilari eis. (Mat., VI, 7) Et, tout en réservant le cas où la grâce divine nous porte à prolonger notre prière, saint Benoît nous dira que, pour être pure, l’oraison doit être brève. De la même façon, notre parole ne peut être entendu de Dieu comme des autres, si elle est rare, parce que par sa rareté elle deviendra puissante. Par ma parole rare je serai disciple, et par ma parole rare je serai aussi maître.

Supprimer les bouffonneries. La valeur des vraies paroles, une médiation de la Parole. Nous avons un compte rendu assez exact et recoupé a minima dans les trois évangiles synoptiques des paroles du Seigneur et de celles des apôtres. Le Christ a voulu assumer notre humanité pour que Sa parole (Jn1,1 In princípio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum), qui devient la nôtre en tant que Parole humaine soit entendue et que la fidélité / foi en Dieu soit répandue. Grande noblesse de ce don de la « communication », qui articule et rend complémentaire l’attitude du maître et du disciple. Dans la liturgie des heures, depuis Vatican II, nous avons un bref temps de silence après les lectures. Le temps de faire résonner en moi, le disciple, la Parole du maître. La bible a besoin de la liturgie pour devenir Parole de Dieu (Cf. Vatican II Dei verbum). On est très loin de twitter ! Pas de gazoullis. De même, mes propres paroles, par la grâce de mon baptême, sont potentiellement médiation de l’Église et Parole du Christ : dans la liturgie bien sûr, mais aussi dans mes discussions dans la société. Paul en Rom 10 nous enseigne : Fides ex audítu, audítus autem per verbum Christi. Notre parole a donc une valeur, nous nous devons d’utiliser ce don pour la gloire divine.

Purifier la parole des choses vaines, des bouffonneries, du tapage, pour favoriser le silence intérieur, conditionné très concrètement par le silence extérieur : Supprimer le bruit de la radio la « présence » rassurante d’une machine ou d’une musique. C’est ce que dit le Seigneur à Marthe : Martha, Martha, sollicita es et turbaris erga plurima. Nous est-il arrivé parfois d’essayer de passer en revue, dans un examen rapide, l’infinie variété des objets et des spectacles qui viennent se placer dans le champ de notre vision intérieure ? Des souvenirs, des rancunes, des projets, des regrets, des recherches de vanité, des émotions de colère, des irritations, des scrupules : de combien de souffles et de combien de vagues est remué ce monde de notre vie secrète ! L’intention profonde du silence est de libérer l’âme, de lui rendre forces et loisir pour adhérer au Seigneur. Il affranchit l’âme, comme l’obéissance donne toute sa maîtrise à la volonté. Il a, comme le travail, la double efficacité de nous soustraire à la basse attraction de nos penchants sensibles et de nous fixer dans le bien. Il nous établit peu à peu dans une région sereine, sapientum templa serena, où nous somme capables de parler à Dieu et d’entendre Sa voix. C’est à quoi nous appelle les premiers mots de la Règle : Ausculta ô Fili. Pas seulement « écoute, mon fils » mais « ausculte ».., praecepta magistri, (les préceptes du maître : donc sois disciple, mais aussi Fils.) et inclina aurem cordis tui (et incline l’oreille de ton cœur : c’est-à-dire sors de ta propre droiture peut être un peu trop rigide, de ta propre certitude, pour ouvrir l’oreille de ton cœur, c’est-à-dire de toutes tes capacités humaines et pas seulement l’intelligence ou les sens.


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