Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure »

On traduisait jadis : « il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père », faisant de cette phrase la devise d’un christianisme ouvert et tolérant. Il n’est pas sûr que la traduction actuelle ne soit pas aussi juste. Elle va d’ailleurs dans le même sens : le salut n’est pas réservé à quelques-uns, Dieu n’est pas chiche dans l’attribution des places. Restera un jour à comprendre l’autre phrase, qu’on ne cite plus très souvent : « il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus » (Matthieu 22,14) ! Décidément Jésus est bien paradoxal !


C’est peut-être parce que nous devons rester humbles devant le mystère du salut. Dans le passé, nos Pères n’avaient pas peur d’envoyer en enfer une grande partie de l’humanité, et, pour nous, c’est l’inverse : notre cœur sensible frémit à l’idée qu’il puisse y avoir une réprobation éternelle, en dépit de l’enseignement, pour le coup très explicite, de Notre Seigneur. Dans un cas comme dans l’autre, nous prétendons savoir ce que nous n’avons pas à savoir. Est-ce que Dieu n’a pas infiniment plus d’amour que nous des hommes ? Est-ce qu’il n’est pas le Tout Puissant ? Remettons-nous en à lui de la destinée éternelle de nos proches et de tous les autres.

Quand on assiste, comme ce fut cas de beaucoup d’entre nous il y a quelques semaines, à une canoni-sation, on est frappé de l’extrême prudence avec laquelle l’Église finit par prononcer, avec l’autorité qu’elle a reçue du Christ, que X et Y sont sauvés. Car c’est cela de proclamer que quelqu’un est un saint, ce n’est pas d’abord d’en faire un modèle ou un intercesseur, c’est de déclarer infailliblement que Giuseppe Roncalli et Karol Wojtyla sont surement au paradis avec le Christ. S’il a fallu tout cela, procès, enquête, prières, secours du Saint Esprit, pour en arriver à ce résultat (que ne garantit même pas la béatification, car là l’Église n’engage pas complètement son infaillibilité), c’est que c’est chose exceptionnelle, presque miraculeuse, que nous, petits êtres humains, puissions dire en toute sécurité : « celui-là est sauvé ! ».

 

Par contraste, nous devrions nous inquiéter quand tant nos cérémonies d’obsèques tournent en canonisa-tions : « il est près de Dieu », « il est heureux », « il est avec les saints » etc… Mais qu’en savent-ils ? Bien sûr que nous le souhaitons, de tout notre cœur ; mais cette façon de prendre nos désirs pour des réalités, de tirer un chèque sur la bonté divine en décidant à sa place, au nom de critères qui sont les nôtres (« c’était une brave femme », « il n’a jamais fait de mal à personne »), ne fait décidément pas sérieux et prouve qu’on n’a pas réellement vu la profondeur du salut que Dieu nous apporte. Le drame des relations entre Dieu et l’homme est devenu un vaudeville !

 

On croit entendre le ricanement de Nietzsche parlant de ces « boutiques malhonnêtes » où l’on « fabrique de l’arrière-monde », cet au-delà de carton-pâte, qui prolonge la vie présente dans le sens de nos désirs et nos attentes. Le salut n’est pas un avancement qu’on obtient en fin de carrière, au vu de nos états de service, c’est une rencontre de feu avec l’absolu de Dieu.

Sortons de ces pronostics, non pour cultiver la terreur, mais au contraire pour aller dans le sens de la confi-ance que nous apprend l’Évangile. Nous n’éliminerons pas l’inconnu qui plane sur le sort de nos défunts, cet inconnu, prolongeant la souffrance de la séparation, est quelque chose de notre purification et sans doute aussi de la leur. Trop longtemps nous avons instrumentalisé nos relations avec les autres, nous les avons classés, nous leur avons assigné un rôle à notre profit. Apprenons qu’ils ne nous appartiennent pas et qu’ils n’ont de compte à rendre qu’à Dieu.

L’Au-delà n’est pas à notre mesure, heureusement. Nous avons encore de quoi être surpris !

Michel GITTON

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