Colloque du 50ème anniversaire de L’Institut Supérieur de Liturgie

Institut Catholique de Paris – 26-28 Octobre 2006

 

"Entre recherche et pastorale : l'avenir des études liturgiques"
Colloque organisé sous la direction du Père Patrick Prétot, osb, Directeur de l'ISL.

Ce colloque, marquant les 50 ans de l'Institut Supérieur de Liturgie de Paris était présidé par M. le Cardinal Francis Arinze, Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et de la Discipline des Sacrements et Mgr. André Vingt-Trois, Archevêque de Paris et Chancelier de l'Institut Catholique de Paris, en présence de Mgr Fortunato Baldelli, Nonce Apostolique auprès de la République Française, et de Mgr Robert Le Gall, Archevêque de Toulouse, Président de la Commission Episcopale pour la Liturgie et la Pastorale Sacramentelle. Au total 22 évêques, 6 abbés ou abbesses bénédictins ou cisterciens, de nombreux professeurs français et étrangers, les étudiants de l'ISL et de nombreux assistants prêtres, religieux ou laïcs.
A noter, l'intervention du Pr. Gordon Lathrop, directeur du Séminaire Théologique Luthérien de Philadelphie et de l'Archimandrite Job Gretcha, Doyen de la faculté de Théologie de l'Institut Saint-Serge à Paris (orthodoxe, patriarcat de Constantinople). Le colloque fut accompagné de plusieurs célébrations liturgiques, en particulier, le jeudi soir, les Vêpres, présidées par M.le cardinal Arinze et le vendredi, la messe présidée par Mgr. Vint-Trois. (N.B. Etudier la liturgie, c'est aussi célébrer!).

 

Conférence d'ouverture par M. le Cardinal Arinze.

Dans sa brillante conférence, prononcée dans un français impeccable, le Cardinal a d'abord rappelé que la liturgie est un don reçu du Christ par l'Eglise (cf. Dom Guéranger). Il a insisté sur la relation étroite entre la "lex credendi" et la "lex orandi", ce qui justifie de promouvoir l'"ars celebrandi", fondé sur la connaissance théologique. C'est l'évêque qui est, dans son diocèse, le promoteur et le régulateur de l'administration des sacrements ; il en résulte que le rôle d'un institut de liturgie n'est pas de se poser en observateur critique, ou en unité indépendante, mais plutôt de mettre à disposition des chrétiens des moyens pour les aider à célébrer le mystère du Christ. C'est bien le mystère du Christ que l'assemblée doit célébrer, et non se célébrer elle-même.
L'homélie est fortement recommandée dans les célébrations, pour enraciner la liturgie dans l'Ecriture et dans la Tradition. Elle est réservée aux ministres ordonnés. Nous avons besoin de prêtres pour célébrer les mariages et les enterrements, parce que ce sont des occasions de rencontrer beaucoup de personnes qui ne fréquentent pas forcément l'église en d'autres circonstances.
Il est important, dans la célébration, de laisser aux clercs ce qui revient aux clercs et à l'assemblée ce qui lui revient ; il ne faut pas de laïcs cléricalisés et de clercs laïcisés. Si nous manquons de prêtres :
1) aller en chercher ailleurs,
2) prier pour les vocations et les encourager,
3) encourager les naissances.

 

Conférence d'ouverture de Mgr. Le Gall.

La liturgie représente une œuvre patiente de formation approfondie. C'est l'œuvre du Seigneur (Ps. 117) : œuvre du salut, oeuvre de Dieu ("opus Dei") : "la liturgie, par laquelle, surtout dans le sacrifice divin de l'Eucharistie, "s'exerce l'œuvre de notre rédemption" (secrète du IXe dimanche après Pentecôte), contribue au plus haut point à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Eglise" (Sacosanctum Concilium, 2). Le culte oriente l'homme vers Dieu grâce à l'Homme-Dieu qui nous conduit au Père.
La mise en œuvre de la rénovation liturgique de Vatican II a une influence bénéfique en insistant
sur la beauté eucharistique.
– Une plus grande attention doit être apportée à l'"ars celebrandi" pour obtenir une participation active.
– Il est nécessaire de développer un itinéraire mystagogique à vivre dans la communauté pour :
– une interprétation des rites par rapport à l'Ecriture,
– une compréhension de la signification des gestes.
– Il existe un désir commun de ritualisation en profondeur, une attente de sacré, conduisant au mystère. Cela suppose une célébration plus sublimante que solennelle.
– Nous devons nous effacer pour laisser Dieu parler et agir.
La nécessaire formation profonde et diversifiée, à l'ISL, doit reposer sur une approche scientifique.
Tout doit se faire en liaison avec les évêques de France.
Comment les évêques vont-ils pouvoir jouer leur rôle dans le cadre de la probable libéralisation de
l'ordo missae?

Conférence d'ouverture de Mgr. Dorylas Moreau, évêque de Rouyn-Noranda, Québec,
président de la Commission Episcopale de Liturgie et des Sacrements du Canada.

En liturgie, la catholicité de l'Eglise est fondamentale.
Les acquis de Vatican II :
– la dimension communautaire de la liturgie :
– participation active de l'assemblée : objectif jamais parfaitement atteint,
– intelligence de la liturgie :
– on apprend en faisant :
– "C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui te la rend aussi importante" (St-Ex.).
– faire juste :
– "Ne pas seulement penser ou parler juste, mais faire juste" (P.Pretot).
– utiliser les symboles, la lumière.
– la parole de Dieu :
– mettre tous les catholiques en contact avec l'Ecriture ;
– il reste un long chemin à faire pour une découverte savoureuse de l'Ecriture par
des groupes d'étude et de partage de la parole.
Les attentes actuelles :
– le discernement, la vigilance reste de mise, Vatican II apporte :
– une nouvelle vision dans le cadre de la Tradition,
– un aménagement des rites dans le respect de la diversité.
(permanence/renouveau – diversité/unité).
– la formation : accompagnement des artisans de la liturgie :
– vie liturgique – ecclésiologie et tradition,
– innovation – bon sens ecclésial,
– assemblée célébrante et active,
– usage des symboles,
– mise en valeur d'un juste langage.
– avenir de la liturgie :
– donner de l'espace à l'écoute ("Shema Israël") :
* écoute de la volonté de Dieu,
* sens du silence avant et pendant la liturgie,
* l'homélie devrait être un entretien familier, pas un discours.
– viser une diversité de participation : cf. itinéraire mystagogique.
– liturgie éducatrice :
* liturgie catéchétique,
* catéchèse liturgique.
(La fonction primaire de la liturgie est de célébrer, mais elle a un rôle catéchétique
indéniable).
– théologie de la gratuité : contre la performance scientifique.
Trois écueils à éviter :
– il faut refuser la créativité sans racine, l'uniformité générale.
– il faut laisser au peuple de Dieu ce qui lui revient (ex. prière universelle) et au président de l'assemblée ce qui lui appartient (ex. doxologie à la fin de la prière eucharistique).
– il faut éviter le glissement vers le sentimentalisme, l'émotionnel et l'instantané : la liturgie
touche tous les sens, mais ce n'est pas la prière personnelle.

Prof. Louis-Marie Chauvet, ISL, ICP :
Perspectives actuelles pour la recherche en théologie sacramentaire.

Théologie sacramentaire :
– il existe 7 sacrements, mais le sacramentum basique est représenté par les trois sacrements de l'initiation (baptême, eucharistie, confirmation) : vision œcuménique.
– le concept de sacrement provient du concile de Trente (XIIe siècle).
– la théologie sacramentaire se nourrit de son histoire comme la philosophie :
– dimension culturelle des sacrements,
– causalité sacramentaire (cause efficiente – St Thomas, "ex pacto Dei" – St Bonaventure).
Phénoménologie :
– présence réelle = présence substantielle (voir " Lauda Sion" composé par St-Thomas),
– césure entre corps eucharistique et corps ecclésial?
– fraction du pain lieu théologique de la révélation de la présence du Christ.

Prof. Anfrea Grillo, institut de Liturgie Pastorale, Padoue, Italie :

Liturgie et anthropologie, évolutions de la recherche et nouveaux questionnements.
"Nous voyons seulement si nous acceptons de ne pas voir" : repenser "visibilis forma, invisibilis gratia".
La liturgie présente un nouveau rapport entre théologie et anthropologie. Cette notion était déjà
présente chez Dom Guéranger.
Anthropologie :
– relecture immanente de l'homme : l'homme s'explique par lui-même,
– revendication d'une transcendance immanente : l'homme dépasse l'homme,
– sources rituelles de la révélation et de la foi.
Lecture du sacrement :
– besoin de concevoir la liturgie comme un moyen de retour aux sources, en plus du besoin de retour de la liturgie à ses sources.

Prof. Gordon Lathrop,
La place de la liturgie dans la recherche œcuménique

Voir Andreas Jungmann, s.j. : méthode génétique pour la recherche en histoire de la liturgie.
Vatican II, SC 16 :
"L'enseignement de la liturgie dans les séminaires et les maisons d'études des religieux doit être
placé parmi les disciplines nécessaires et majeures, et dans les facultés de théologie parmi les
disciplines principales ; et il faut le donner dans sa perspective théologique et historique aussi
bien que spirituelle, pastorale et juridique ".

Prof. Douglas Martis, Directeur de l'Institut de Liturgie de Chicago,

Former des prêtres liturges pour aujourd'hui.
3 propositions :
– pousser l'exégèse liturgique,
– promotion de la discipline liturgique régulière,
– retisser le lien entre la liturgie et l'enseignement social de l'Eglise (cf. Léon XIII).

"Le bon zèle, c'est la patience" (règle de St Benoît).
Archimandrite Job Gretcha,

La dimension liturgique d'une formation théologique dans l'orthodoxie.
La dimension théologique de la formation liturgique a été mise en évidence par le P. Cyprien Kern
(† 1960) :
– l'hymnographie et l'iconographie font partie de la patristique,
– aider les fidèles à comprendre l'office,
– la méthode théologique est un mode de pensée.
Le rôle de l'étude liturgique dans le dialogue œcuménique a été développé par Kern et Affanassiev
: Semaines liturgiques de l'Institut Saint-Serge.
L'importance de la science liturgique pour la pastorale a été expliquée par le Père Alexandre
Schleman, successeur du P. Kern ("D'eau et de feu") : lutte contre la sécularisation du monde.
Dans le cursus théologique orthodoxe, avec :
– l'Ecriture,
– l'Histoire,
– la Dogmatique,
– la Patrologie,
– la Liturgie représente 13%,
mais il y a des aspects liturgiques dans les autres matières, et la vie liturgique quotidienne.
"Le théologien est celui qui prie, celui qui prie est théologien", Evagre le Pontique.

Conférence de clôture du Père Prétot :
Une parole pour un cinquantenaire : revisiter les tâches d'un institut de liturgie.
En 50 ans, l'ISL n'a eu que 4 directeurs :

le Père Botte,
le Père Gy,
Paul de Cleck,
le Père Prétot.
Cela montre la stabilité de cette institution.
Difficulté à trouver un équilibre entre tradition et progrès légitime :
"Afin que soit maintenue la saine tradition, et que pourtant la voie soit ouverte à un progrès légitime, pour chacune des parties de la liturgie qui sont à réviser il faudra toujours commencer par une soigneuse étude théologique, historique, pastorale." (Sacrosanctum Concilium, 23).
"Le liturgiste est d'abord un liturge" (P.Gy).
"Aider à la pastorale, mais formation d'abord" (Dom Botte).
Expliquer le sens des textes et des rites : étude des sources.
Introduction de l'anthropologie (Hammeline).
Apologétique de Vatican II : différence entre ce qui est prescrit et ce qui est vécu (différence qui a existé de tous temps en ce domaine). La réforme liturgique est un acte de tradition.
Ame de la formation liturgique : le savoir être est plus important que le savoir, la liturgie est une
pratique spirituelle.
Dans son homélie du 6 octobre 2006, à l'occasion de la Saint Bruno, fondateur des Chartreux, le pape Benoît XVI disait :
La mission du théologien est de rendre présentes les paroles essentielles :
– purification de nos paroles,
– purification des paroles du monde,
– rôle du silence.

Compte-rendu de forums :
Dom Daniel Saulnier : recherches grégoriennes et pastorales de la musique liturgique

Il existe dans le public une confusion entre la messe de saint Pie V et le chant grégorien. Le chant grégorien n'a été restauré qu'en 1905 et la manière actuelle de le chanter (le "sound" de Solesmes) est typiquement du XIXe siècle, très proche de Debussy. Le chant grégorien est né au VIIIe siècle, en dialogue ave les musiques de cette époque.
Il reste peu de choses aujourd'hui du chant oriental d'origine ; le grégorien est issu du chant gallican, aujourd'hui perdu, lui-même issu d'origine orientale prébyzantine. Il y a aussi une influence judaïque. Le seul office grégorien d'influence byzantine est l'office du Baptême du Seigneur, très différent du reste du répertoire.
Jusqu'en 1908, chaque église avait ses musiques et ses textes propres. Ce sont les éditions de
1908 et 1974 qui ont uniformisé l'utilisation des pièces.
Le Concile Vatican II considère le chant grégorien comme le chant liturgique principal de l'Eglise : "L'Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c'est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d'ailleurs, doit occuper la première place.
Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclus de la célébration des offices divins, pourvu qu'ils s'accordent avec l'esprit de l'action liturgique,…"
(Sacrosanctum concilium, 116).
Pour redonner le goût du chant grégorien dans nos paroisses, il est recommandé :
– de commencer par se limiter á un maximum de 3 modes pour les pièces de l'ordinaire que les
fidèles apprendront rapidement,
– d'y ajouter, à l'occasion, une pièce du propre.
– dans une célébration, prévoir une ou deux pièces de grégorien parmi des pièces en langue vernaculaire.
Il est important, ici aussi, de laisser á chacun son rôle : la foule chante ce que doit chanter la
foule ; la schola ou le soliste chantent ce qui leur revient ("on apprend par l'obéissance").

André Lossky : Les typica byzantins, documents d'Eglise et témoins d'une théologie de
l'action liturgique.

Les typica sont des documents de description et d'explication de la liturgie orthodoxe grecque.
La variété des typica anciens montre la diversité des pratiques liturgiques, diversité pouvant ou
ayant pu provoquer des exclusions réciproques ; il faut lutter contre cela par l'éducation des
communautés (NB. Leçon pour les catholiques?). Au contraire, ce sont des signes de la richesse
de l'église et de la liturgie byzantines.

Jiphy Francis Mekkattukulam : les "Actes de Thomas", une source pour la théologie de
l'initiation chrétienne.

Les Actes de Thomas constituent une source importante de la liturgie Syriaque, église orthodoxe
préchalcédonienne. Le texte raconte le périple de Thomas en Inde. Il existe deux versions, une grecque, traduction du texte original syriaque, aujourd'hui perdu, et une syriaque, probablement traduction du texte grec. Le document d'origine date probablement d'avant 374 ; il semble que Saint-Augustin le connaissait. Les manuscrits les plus anciens qui nous sont parvenus datent du Ve-Vie siècle.
Les Actes de Thomas donnent 5 récits de l'initiation chrétienne : ils comprennent trois actes liturgiques rassemblés sous la notion de "Rushma" (syriaque) ou "Sphragis"(grec). Le rite comprend trois actes, dans cet ordre : onction + baptême + eucharistie. C'est à comparer avec le rite africain qui comprenait, dans cet ordre : baptême, onction, eucharistie. Importance d'évoquer le nom divin pour la réalisation de l'acte ; invitation de la puissance divine sur l'huile, l'eucharistie et le candidat. L'onction utilisée ici est un rappel de l'onction royale judaïque, plus qu'une évocation de l'Esprit. Cette tradition, plus johannique que paulinienne est à rapprocher des deux traditions de l'initiation chrétienne des Actes des Apôtres :

– descente de l'Esprit-Saint sur l'eau et sur les baptisés,

– descente de l'Esprit-Saint antérieure au baptême.

Chez les pères Syriaques, le baptême est basé sur le baptême de Jésus, et non sur le baptême de
I Rom. C'est la liturgie qui est encore en cours aujourd'hui, dans l'Eglise Syriaque ; on peut se demander quel est le geste central, est-ce l'onction, est-ce l'immersion dans l'eau, est-ce l'ensemble?

Conclusion sur le colloque.
Le colloque du 50ème anniversaire de l'ISL a été une réunion de haut niveau. La participation du cardinal Arinze à toutes les conférences et à toutes les célébrations en est un signe. La participation des représentants de plusieurs Eglises séparées de Rome est un autre signe de l'importance de ce colloque. Enfin, j'ai été frappé de voir combien l'ISL tient à rester dans son rôle de recherche et d'enseignement de la liturgie, au service de l'Eglise, sous l'autorité bienveillante du collège épiscopal.

BJP
Etudiant à l'ISL

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