Coexister… jusqu’à ce qu’Il vienne ? (3/3)

La véritable tolérance chrétienne, c’est accepter de vivre la relativité de ce monde — ce qui s’avère très difficile et même intolérable pour un croyant qui aurait perdu le sens de l’attente véritable du Royaume, c’est-à-dire de la véritable eschatologie, qui est justement rappelée dans la liturgie eucharistique, en son centre, où l’Eglise acclame :

Mortem tuam annuntiamus, Domine, et tuam resurrectionem confitemur donec venias.

Nous annonçons Ta mort, Seigneur, et nous confessons Ta résurrection, jusqu’à ce que Tu viennes.
Ce donec venias, qui est la certitude que le Roi de ce monde, que les chrétiens devraient attendre et que les musulmans attendent dans la confusion la plus grande, est le seul qui pourrait prétendre au règne universel et au jugement entre les « fils de la lumière » et les « fils des ténèbres » — et il ne prétend même pas l’exercer en recourant à des moyens humains. Certes, les bénédictions de Dieu peuvent se répandre sur la terre ; de fait, elles se répandent partout où des chrétiens vivent leur foi, et spécialement autour des familles ou des communautés chrétiennes. Mais les progrès humains véritables qui en découlent ne sont jamais que partiels, fragiles et éphémères — n’importe qui peut venir après nous et détruire ce que nous avons bâti. Le monde a en effet son Prince, et ce n’est pas le Messie Jésus (Jn 12,31 ; 14,30 ; 16,11). Il n’appartient donc pas au pouvoir de l’homme, de faire advenir le Royaume qui viendra à travers un jugement. Mais il est en son pouvoir de le préparer et, pour ainsi dire, de le « hâter », selon le mot de l’Apôtre Pierre en personne (2P 3,12). Tel est le sens du combat pour la justice et la vérité que vivent les chrétiens — et d’autres avec eux -, un combat qui peut se révéler terrible. Là se trouve la racine de l’ouverture à tout homme c’est-à-dire la vraie « tolérance » : la tolérance commence quand on sait qu’aucun objectif ne vaut d’être atteint ici-bas à tout prix.

Rappelons justement que cette incise dans la célébration eucharistique a été introduite en 1970 dans le missel de Paul VI ; Que ce donec venias, les deux derniers mots de cette anamnèse sont très exactement tirés de l’Evangile, et qu’ils ont été pris pour devise abbatiale par Dom Delatte, troisième abbé de Solesmes : « Donec Veniat ». Voici donc ce que ce dernier nous propose comme commentaire de Mt 10,23 :

Cum autem persequéntur vos in civitáte ista, fúgite in áliam; amen enim dico vobis: Non consummábitis civitátes Israel, donec véniat Fílius hóminis.

Lorsqu’on vous poursuivra dans cette ville, fuyez dans une autre. En vérité, je vous le dis, vous n’aurez pas achevé (de parcourir) les villes d’Israël avant que le Fils de l’homme ne soit venu.

Le 3ème abbé de Solesmes en fait une commentaire particulièrement dense, significatif, et éclairant :

Après la courte parenthèse des versets 19 et 20, le Seigneur revient à l’annonce des persécutions qui attendent la prédication chrétienne. Humainement parlant, l’évangile n’avait, semble-t-il, rien à redouter. Aristote et Platon avaient enseigné, sans que les autorités s’élevassent contre eux. Pourquoi cette doctrine nouvelle, toute religieuse, toute bienfaisante, qui d’ailleurs était capable de montrer sa parenté avec l’ancienne doctrine, qui possédait ses titres dans les livres mêmes de l’Ancien Testament : pourquoi n’eût-elle pas bénéficié de la pacifique disposition qui avait accueilli déjà tant de systèmes philosophiques ou religieux? Pourquoi eût-elle été repoussée, violemment contredite? Peut-être n’y avait-il, dans toutes les conditions de l’avenir où entraient les apôtres, rien qui fût plus inattendu que la persécution, rien par conséquent à quoi ils dussent être préparés plus soigneusement par leur Maître. Ce devait être pour eux une telle surprise, un tel scandale ! Le trouble entrant dans les familles avec cette doctrine qui s’annonçait comme divine et comme pacifique : le frère livrant son frère à la mort, le père son fils ; les enfants se soulevant contre leurs parents et les faisant mourir ; les disciples du Christ en butte à la haine de tous, à cause de son nom et parce que « chrétiens » ! Mais qu’a-t-il donc fait, le Christ, pour mériter d’être à ce point un objet de réprobation qu’on le poursuive jusque dans ses fidèles ! L’épreuve ici prédite n’est pas seulement la persécution domestique et familiale : c’est aussi, on le voit bien, la lutte fraternelle dans la grande famille d’Israël, la rancune de la Synagogue s’exerçant contre les disciples de Jésus. Non sans doute que le monde païen réserve à la prédication apostolique un accueil empressé; mais enfin, la persécution inattendue et contre laquelle les apôtres devaient être avant tout prémunis, c’est la persécution juive ; c’est elle qui, pour une large part, alluma la persécution païenne. Le Seigneur avertit et encourage : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. » Cette fin, c’est sans doute le terme de notre vie ; et la remarque du Seigneur a certainement une application universelle ; mais elle a d’abord une portée réduite. Il s’agit du grand évènement qui doit clore la période ancienne et ouvrir une ère nouvelle : c’est l’intervention et la venue du Seigneur à la limite des deux époques religieuses : la chute de Jérusalem. (Comparer ce passage de saint Matthieu avec le chapitre 25, où nous lisons encore le Qui autem perseveraverit… Cf. Mc, 13, 12-13.) Et la preuve que le Seigneur songe à cette échéance se trouve au verset 23 : « Persécutés dans une ville, fuyez dans une autre. Car, je vous le dis, en vérité, le Fils de l’homme et son Royaume viendront avant que vous ayez eu le loisir d’épuiser toutes les villes d’Israël, » de les évangéliser toutes. Trente ans seulement devaient s’écouler avant que le Seigneur vînt briser le moule étroit de l’ancienne économie, et à la Synagogue persécutrice substituer l’Église.
C’est un proverbe bien connu que le disciple n’est pas au-dessus du maître ni le serviteur au-dessus de son seigneur (Lc, 6, 40 ; Jo., 13 16). La condition du disciple, sa gloire, sa joie, n’est-ce pas de partager le sort de son maître? En tout cas, il ne saurait prétendre à plus d’égards : il suffit au disciple d’être traité comme son maître et au serviteur comme son seigneur. Rappelez-vous comment ils m’ont traité ! S’ils ont appelé Béelzébub le maître de la maison (Mt., 9, 34 ; 12, 24), que ne diront-ils pas de ses familiers (Jo., 15, 20) ! Vous ne devez donc pas vous étonner de la persécution : elle prouve que nous ne faisons qu’un, vous et moi. Vous ne devez pas davantage vous en effrayer. Le monde est un champ de bataille, mais vous ne sauriez être vaincus : la bataille s’achèvera dans une victoire de Dieu. II est Un tribunal éternel qui cassera toutes sentences rendues irrégulièrement contre vous. Ceux qui pensent vous juger seront jugés à leur tour ; et la lumière de Dieu fera paraître au grand jour les mobiles haineux ou misérables auxquels ils obéissaient. « Car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu. » — Tel est le sens que certains interprètes donnent, ici et en saint Luc, 12, 2, à cette sentence, de forme proverbiale. Mais elle pourrait aussi bien s’entendre (comme en saint Marc, 4, 22, et saint Luc, 8, 17), de la prédication évangélique, d’abord discrète et limitée, mais qui finira, en dépit de toutes les oppositions, par se répandre en tous lieux. Il y a ainsi cohésion entre les versets 26 et 27. Vous vaincrez, affirme le Seigneur. Que le respect humain, que la crainte des hommes ne glacent point sur vos lèvres l’expression d’une vérité qui est faite pour être semée et pour fructifier partout. Ce que je vous ai enseigné dans l’obscurité, dans le secret, dites-le au grand jour ; ce qui vous a été dit comme à l’oreille, en petit comité, proclamez-le sur les toits. — Se rappeler la forme des toits de Palestine : c’est de là que se faisaient certaines proclamations. Voir Isaïe, 11, 9. N’ayez peur ni des hommes, ni du diable. Regardez bien en face ce que les hommes vous peuvent faire : ils tuent le corps ; ils menacent du moins, ou ils font souffrir : c’est tout ; là s’arrête leur pouvoir. Ils ne sauraient tuer l’âme. Ils ne peuvent même pas nous faire penser, nous faire vouloir comme eux. Nul ne violera le sanctuaire intérieur où l’homme se rencontre avec Dieu. On ne peut rien sur nous ; et à ce jeu de la persécution, le mal est toujours le vaincu. Nous n’avons rien ni personne à redouter, si ce n’est celui qui est l’unique dispensateur de la vie et de la mort, de la vie éternelle comme de la vie du temps ; celui qui a pouvoir sur l’homme entier, qui peut jeter et le corps et l’âme dans la Géhenne. Est-ce que deux passereaux, poursuit familièrement le Seigneur, ne se vendent pas un as ? On les donne presque pour rien, — pour trois centimes et demi ! Et cependant, il n’est pas un seul de ces petits oiseaux qui tombe à terre et périsse sans le consentement de votre Père céleste. Mais vous ! ce n’est pas seulement votre vie qui intéresse la sollicitude de Dieu : c’est le nombre même de vos cheveux qui est compté par lui (cf. II Reg., 14, 11). Il n’est pas un détail de votre être auquel Dieu ne soit attentif ; rien n’est laissé dans votre existence à l’aventure ni au hasard. Pourquoi craindre ? vous valez à ses yeux plus que nombre de passereaux (cf. Lc, 12, 2-9).

On retrouve dans ce commentaire de dom Delatte les mêmes accents que ceux de Jean-Paul II :  « N’ayez pas peur ! ». La peur, Jean-Paul II ne l’avait pas. Et cela rappelle justement le discours de Jean – Paul II en 1993 en Sicile, adressé de façon explicite à « Cosa Nostra » :

Convertissez-vous, un jour viendra le jugement de Dieu

S’ensuivit un attentat en juillet 1993 contre la basilique du Latran (la cathédrale du pape).

Vatican II, Nostra Aetate :
« L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, [ici le texte de dit pas « regarde avec estime l’islam »] qui adorent le Dieu unique, [le texte ne dit pas « qui adorent comme nous » un Dieu unique] vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre (Saint Grégoire VII, Épître III, 21 ad Anzir (El-Nâsir), regem Mauritaniae, éd. E. Caspar in mgh, Ep. sel. II, 1920, I, p. 288, 11-15 ; PL 148, 451 A.), qui a parlé aux hommes [le texte ne dit pas : qui a parlé au prophète Mahomet]. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. [le texte ne dit pas que l’islam est une des trois religions abrahamiques] Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. [le texte voit bien la clef du dialogue avec les Musulmans, qui est eschatologique] Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne.
Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, [c’est un euphémisme, ici : puisqu’il s’agit concrètement de guerres et de batailles rangées, y compris menées directement par les armées pontificales pour certaines d’entre elles, comme la bataille de Lépante, dont nous fêtons la victoire tous les 7 octobre : c’est une mémoire liturgique obligatoire… Avec propre.] le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. »

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