Christ-Roi : la raison d’un changement de date

On sait que, lors de son institution par le Pape Pie XI, la fête du Christ Roi, destinée à marquer la Royauté du Christ sur les sociétés humaines, prenait place à la fin du mois d’octobre. C’est encore à cette date que le célèbrent les catholiques qui observent la forme « extraordinaire » du rite romain. La réforme du calendrier en 1969 l’a portée au dernier dimanche de l’année liturgique, juste avant le premier dimanche de l’Avent, avec lequel elle a maintenant des affinités. Le choix de l’évangile (au moins pour l’année A) va dans ce sens: c’est la grande scène du jugement dernier en saint Matthieu qui parle bien de la Royauté du Christ, mais de sa Royauté future, celle des derniers temps, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts.

La fête a-t-elle changé pour autant de signification ? L’Eglise, consciente des difficultés, dans le contexte « laïque » d’aujourd’hui, d’une revendication trop marquée des droits du Christ sur les réalités sociales et politiques, a-t-elle esquivé le problème, en se repliant sur une affirmation, au demeurant incontestable, mais de peu de conséquences apparentes pour maintenant : le Christ reviendra un jour et jugera le monde sur l’amour. Cette conviction ne gêne pas grand monde, elle pourrait même aller avec l’idée que la foi n’est pas nécessaire au salut et que seules comptent les œuvres de bienfaisance, où tous, croyants au ciel ou n’y croyant pas, se retrouvent dans un humanisme de bon aloi. Cette évolution scellerait la complète intégration du christianisme dans les valeurs du monde d’aujourd’hui. La religion des Lumières serait enfin venue à bout de l’obscurantisme de l’Eglise d’hier, les catholiques enfin désabusés n’auraient plus qu’à dire « amen » à leur complète dilution dans l’air du temps.

Tout cela est pure invention. D’abord on n’a pas assez remarqué que l’oraison (collecte) de la fête n’a guère changé : « Dieu éternel, tu as voulu fonder toutes choses en ton Fils bien-aimé, le Roi de l’univers ; fais que toute la création, libérée de la servitude, reconnaisse ta puissance et te glorifie sans fin, par Jésus-Christ… », là où la formule du précédent missel donnait : « Dieu éternel et tout puissant qui avez voulu fonder toutes choses dans votre Fils bien-aimé, le Roi de l’univers, accordez, dans votre bonté, à la grande famille des nations, déchirée par la blessure du péché, de se soumettre à son joug plein de douceur, Lui qui… ». La préface qui annonce le règne futur du Seigneur se trouvait déjà à peu de chose près dans la messe établie par Pie XI : « royaume de vérité et de vie, royaume de sainteté et de grâce, royaume de justice, d’amour et de paix ». Et quant à la lecture d’Evangile prévue dans le missel antérieur, elle nous est encore proposée pour l’année B. Le changement n’a rien de si évident que cela.

D’autre part, on ne peut pas reprocher à l’Eglise catholique d’avoir cessé, dans la fin du 20e siècle et au début de ce millénaire, de revendiquer pour le Christ et son Eglise un rôle d’inspiration à l’égard des sociétés autant que des individus. Depuis Paul VI parlant de l’Eglise, à la tribune de l’ONU, comme « experte en humanité », jusqu’aux trois encycliques « sociales » de Jean-Paul II, en attendant celle que prépare notre Saint Père Benoît XVI, le Magistère de l’Eglise a constamment refusé de se borner à un enseignement intemporel et purement spirituel. On le lui a même assez reproché.

Sans doute, ce que l’Eglise n’a pas poursuivi, c’est la revendication d’une mainmise de la religion chrétienne sur les institutions étatiques. Mais celle-ci n’était pas sans ambiguïtés, comme l’histoire l’a montré. La Royauté du Christ n’est pas une théocratie, qui se ramènerait à la soumission du pouvoir temporel par apport à l’autorité ecclésiastique, situation qui, outre son invraisemblance dans les circonstances actuelles, relèverait d’une confusion des rôles des plus regrettables. En plaidant pour une « laïcité ouverte », le Pape  préserve l’essentiel de la revendication qui a inspiré l’établissement de la fête du Christ Roi au 20: pas de société digne de ce nom qui mette le religieux en dehors du jeu social, pas de société juste qui force le seuil de la conscience et encourage par le biais des lois des comportements contraires à la loi naturelle.

Reste que tout cela est de l’ordre du relatif, car le christianisme garde une finalité qui dépasse ce monde et c’est là que la référence au Jugement dernier est capitale pour nous empêcher d’absolutiser des ajustements, dont les meilleurs ne sont jamais que des équilibres provisoires.

 

Michel GITTON

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