Christ : Prophète ou Roi? (Solennité du Christ-Roi)

Le pape Benoît XVI nous a fait un beau cadeau avec son livre Jésus de Nazareth, dont le succès prouve qu’il répondait à une attente. Mais s’est-on avisé de l’introduction qui, discrètement, réoriente l’étude de la vie de Jésus dans un sens inattendu ? Notre Saint Père rappelle que le rabbi de Galilée a été vite perçu comme le « Prophète », non pas un messager de Dieu dans la série des précédents, mais celui qui, comme Moïse, mieux que Moïse, allait conduire les hommes jusqu’à la connaissance intime de Dieu, parce que lui-même en était pénétré. Et ainsi se trouve corrigée une impression qui part trop exclusivement du terme de messie appliqué à Jésus. Qui dit « messie » pense d’abord à un roi, à un chef politique, dans la lignée de David et répondant à l’attente de ceux qui espéraient qu’Israël retrouverait son indépendance. Certes Jésus a souvent été perçu ainsi, mais on voit aussi qu’il a cherché à se démarquer de cette image autant qu’il a pu (une seule fois, il accepte de se reconnaître dans ce titre : Jean 4,26, mais c’est devant une étrangère !).

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Dans ces conditions, avons-nous tort de fêter le Christ-Roi ? Non, bien sûr, à condition de suivre le chemin étrange qui mène Jésus à la royauté. Ce chemin commence très en amont de notre situation présente, dans l’acte de la Création. Dieu a créé le monde par son Fils (et dans l’Esprit), ce qui peut vouloir dire plusieurs choses : (1) le Père a disposé le monde d’après le modèle idéal que lui présente son Verbe éternel ; dans ce premier écho de ce qu’il est, il a trouvé l’inspiration de tous ces échos différents que seront les créatures ; mais aussi (2) le Père, qui savait de tout temps qu’il nous donnerait son Fils dans l’Incarnation, a vu dans la pleine réussite de l’Homme-Dieu, le motif de tout ce qu’il amenait à l’existence : il voulait offrir tout cet univers à son Fils. Quoiqu’il en soit, Jésus est, pour le moins, prédestiné à la royauté, puisque l’humanité et le cosmos lui-même ont été faits à son intention et d’après lui. C’est ce que nous rappelle le passage de saint Paul dans l’épître aux Colossiens lu aujourd’hui, la traduction liturgique, pour nous éviter toute surprise, parle de « premier-né avant toute créature », là où il faudrait traduire plus exactement  « premier né de toute créature », le premier-né n’étant, par définition, pas un dans la série, mais le prototype de toute la série !

 

Ce chemin continue par sa vie terrestre, où il a longtemps combattu pour mériter de régner sur nous. Il y est arrivé, mais à quel prix ?  Pourtant il y avait une voie toute tracée vers la royauté, bien plus simple en apparence, qui consistait pour lui à prendre la tête de son peuple, à « rassembler les brebis dispersées d’Israël » (Matthieu 15,24) et à les conduire au-devant de Dieu, dans le droit et la justice, en attendant de rallier toutes les nations. Mais cela n’a pas eu lieu : les intéressés n’en ont pas voulu, Jésus est resté seul devant le représentant de Rome. Pourtant c’est au moment où il perdait tout, où le Roi était nu, qu’il a, en fait, tout gagné, la couronne de dérision qu’on a enfoncée sur ses tempes est devenue son vrai titre de gloire, le rejet d’Israël lui a ouvert la porte de nations. Le bon larron (comme nous l’appelons) a bien vu ce qui arrivait : « souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi ». Ce qu’il attend n’est plus un coup d’état (il est trop tard : Jésus va mourir et le larron aussi), c’est une intervention de Dieu plus loin que la mort, qui reconnaîtra ce condamné pour son Fils et le glorifiera et nous avec lui. Ainsi commence la royauté de notre Maître.

 

Mais cette royauté est encore cachée, seuls la reconnaissent ses disciples, ceux qui ont accepté de le suivre jusqu’au bout. Mais, pendant que l’histoire continue, le Christ notre roi ne cesse d’agir dans cette histoire, il engrange peu à peu des hommes et des femmes, qui constituent avec lui un peuple nouveau. « Elles sont venues les noces de l’Agneau » (Apocalypse 19,5). Entre Jésus et les rescapés de la « Grande Epreuve » se tissent peu à peu les liens d’une vie vraiment heureuse, telle que nous la décrit l’Apocalypse : culte permanent, chants de louange, acclamations…

Viendra un jour où cela éclatera au grand jour, où le monde devra reconnaître ce qui l’habite depuis si longtemps. Et ce royaume « sans limites et sans fin » qui a déjà étendu ses ramifications sur toute la terre apparaîtra comme la réalité ultime, « c’est pour toi que les légions romaines ont marché » (Péguy). L’univers retrouvera son centre, l’humanité son but.

 

Ce que le thème de la royauté du Christ nous dit de son action sur les sociétés et les individus, le thème prophétique nous le dit de son influence sur la pensée des hommes. Au terme, c’est la même chose : « le Christ en vous l’espérance de la gloire » (Colossiens 1,27).

Michel GITTON

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