C’était afin que les écritures s’accomplissent

CONSTANTES, obsédantes à la fin, se trouvent dans les évangiles, mais plus précisément dans les récits de la Passion les références aux Écritures, que Jésus doit « accomplir ». Elles peuvent être des traits qui nous paraissent des détails : l’ânon de l’entrée des Rameaux, les vêtements de Jésus tirés au sort au pied de la Croix, c’est aussi la grande déclaration que fait Jésus devant le Sanhédrin et qui entraîne sa condamnation, où il s’approprie les paroles du prophète : « vous verrez le Fils de l’Homme siégeant à la droite du Tout Puissant et venant avec les nuées du ciel » (à partir de Daniel 7,13). Mais toujours revient cette conscience qu’a Jésus de devoir réaliser un programme que les Écritures ont fixé. C’est ainsi qu’au moment de son arrestation, il fait remarquer que, si les choses se sont passées ainsi, c’était « afin que les Écritures s’accomplissent » (Marc 14,49).

Quelle importance y a-t-il à affirmer que la Passion se réalise en tout point selon les prophéties contenues dans les Écritures ? Est-ce, pour un public composé encore en majorité de juifs, une manière d’authentifier sa mission ? Non, c’est beaucoup plus sérieux que cela. Le Christ trouve dans les Écritures d’Israël l’attestation de la volonté de son Père. Pour lui, toute la Bible (et pas seulement les Prophètes, mais aussi la Loi et les Psaumes) est annonce du grand retournement qui va s’opérer avec le mystère pascal. En tant qu’homme, il a voulu déchiffrer le projet éternel du Père à travers les Écritures.

Bien sûr, on dira : Jésus est le Fils éternel de Dieu, donc le projet du Père, c’est aussi le sien, il a consenti d’avance à tout ce qui va arriver. Venant sur terre, il dit, citant déjà le psaume (encore les Écritures !) : « me voici, je viens faire ta volonté », d’après l’Épître aux Hébreux (10,7). Mais il y a loin encore de cette acceptation globale et lumineuse à l’accueil au jour le jour des événements terribles de la Passion. Dans la mesure où il a désiré jouer complètement la carte de l’humanité, il a voulu tout recevoir peu à peu de la main du Père, et les Écritures l’aident à identifier à travers des circonstances variées la ligne que le Père lui propose. Bien sûr, il pourrait vouloir dominer les événements, il pourrait anticiper sur ce qui va lui arriver, comme il pourrait faire appel à douze légions d’anges, ainsi qu’il le dit lui-même (Matthieu 26,53), pour éviter la souffrance. C’est précisément cela que Satan lui conseille : utiliser son pouvoir de Fils pour sauver sa vie, arriver au succès par un chemin court, réduire ses adversaires à néant. Or, il ne le veut pas. Pour lui, la restauration de notre humanité passe par cette humble acceptation minute après minute du vouloir du Père. Et cette volonté, dont il sait bien qu’elle passe par la croix, se découvre peu à peu, – comme pour nous.


Ce qui est terrible dans le chemin des derniers jours est ce sentiment qu’éprouve de plus en plus Jésus à mesure que les heures passent de se trouver devant une volonté autre, alors que dans le fond, comme on l’a dit, ce projet est le sien. Mais, au creuset de la souffrance, il paraît étranger, presque impersonnel, pesant sur lui comme une nécessité sans visage. C’est sans doute le sens de cette confidence qu’il fait aux femmes qui pleurent sur lui lors du chemin de la croix : « si l’on traite ainsi l’arbre vert, qu’en sera-t-il de l’arbre sec ? » (Luc 23,21). Qui est ce « on » ? le Père ? le Diable ?

Et c’est à travers ce don maintenu jusqu’au bout, en visitant les régions extrêmes où nous nous perdons, qu’il vient rétablir l’homme dans sa justesse et sa beauté : « que ta volonté soit faite ! ».

 

 

Michel GITTON

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