C’est l’amour que je veux (Xème dimanche per annum)

Cette célèbre phrase que l’on trouve dans le livre d’Osée sonne comme la remise en cause d’une pratique hypocrite du culte. Les contemporains du prophète, en s’acquittant des sacrifices prescrits (il s’agit de l’offrande rituelle de bêtes qui sont immolées dans le Temple), pensent avoir assez fait à l’égard du Dieu d’Israël, alors qu’ils pactisent avec des pratiques idolâtriques et des injustices graves. Un peu comme un mari volage qui couvrirait sa femme de cadeaux pour se faire passer ses frasques. Le psalmiste avait déjà déclaré au nom du Seigneur :

Je ne prendrai pas un taureau dans ta maison, ni des boucs dans tes enclos;

Car tous les animaux des forêts sont à moi, et les bêtes des hauts pâturages.

Je connais tous les oiseaux des montagnes, et la faune sauvage m'appartient.

Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car le monde et ce qui le remplit est à moi.

Vais-je manger la viande des taureaux et boire le sang des boucs ?  (Psaume 49,9-13)

Nous voici renseignés : Dieu n’a besoin de rien, il n’est donc pas à acheter. S’il a prescrit un culte et des offrandes, ce n’est pas qu’il en ait besoin, il a tout ce qu’il peut désirer dans le ciel, c’est nous qui avons besoin d’exprimer notre amour pour lui par des démarches, par un culte visible, qui nous mobilise et nous arrache à la recherche exclusive de notre intérêt, afin de faire une place à Dieu dans nos vies.

 

L’amour (hesed) dont il s’agit là n’est pas d’abord la charité pour le prochain (comme dans la traduction grecque, citée dans l’Evangile), mais bien l’amour pour Dieu. Notre foi est une affaire d’amour. Le premier commandement, si impressionnant, nous demande de la part du Seigneur de l’aimer. Que peut dire l’Amour sinon cela ? Que peut faire le feu sinon se répandre ?

 

Seulement, « il n’y a pas d’amour sans preuve d’amour », comme on l’a écrit, et, disons-le même franchement, il n’y a pas d’amour sans sacrifice. L’amour vit d’une préférence vive donnée à l’Aimé sur tout le reste. Et cette préférence se marque à des choix, à des gestes, à une première place donnée à l’autre dans la trame de sa vie. Sans doute le sacrifice des bêtes immolées au Temple avait-il pour le croyant le sens d’un don onéreux fait à Dieu, d’une démarche exigente pour manifester qu’on lui devait tout. Mais cette offrande elle-même pouvait dégénérer en pratique routinière et hypocrite. D’où la réaction de Dieu traduite par le Prophète.

 

Mais, loin d’exclure le sacrifice, cette réflexion a contribué à l’approfondir. On a vu dans l’obéissance d’Abraham, acceptant de lier son fils pour obéir à la voix de Dieu, non la condamnation du sacrifice, mais bien plutôt la réalisation de son essence la plus pure : cette confiance faite à Dieu, seul Bien véritable, qui nous a confié tous les autres biens, dont aucun n’est notre propriété et que nous ne pouvons recevoir sans idolâtrie qu’à condition de les accueillir de sa main. Il y a à chaque fois un « passage », une remise au bon vouloir de Dieu, une acceptation de sa volonté qui semble nous broyer, mais en réalité nous fait vivre.

 

Le sacrifice est la chance de l’amour, ce qui lui donne tout son sérieux. Jésus ne plaisante pas avec cela : « nul n’aura quitté pour moi…. »

 

Michel GITTON

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