Cercle d’hommes, lundi de Pâques 2014

    Messieurs

    Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre réunion de ce soir n’a pas d’objectif précis, et elle a été organisée sans idée préconçue. Elle part seulement d’un constat – et votre réponse massive prouve que ce constat est juste. Dans l’Église, il existe beaucoup de choses pour les femmes ; les femmes y sont elles mêmes très présentes, et elles y font beaucoup de choses, n’en déplaise au « comité de la jupe ». Les messieurs, les hommes, viri fratres, n’y trouvent pas toujours leur compte. Que faire ? Comme toujours lorsqu’une question réelle se pose, des initiatives surgissent. Déjà en 2012, lors de l’ordination des deux diacres de la paroisse – qui regrettent de ne pouvoir être là ce soir – nous avions organisé, s’il vous souvient, un mini pèlerinage des messieurs, au Rosey. M. l’abbé Demets, tout récemment, a suggéré une initiative au parfum de club anglo-saxon, d’inspiration chestertonienne, autour de « la pipe, la pinte et la croix ». Je professe personnellement une grande admiration pour l’œuvre de Chesterton, mais je serai tenté – chacun réagit en fonction de son panthéon personnel – de donner à notre rencontre de ce soir un tour plus « bénédictin » et « grégorien ».


Disant cela, je ne pense pas seulement au fait que le chœur grégorien a été, de facto¸ la cheville ouvrière de l’organisation de cette soirée. Je veux vraiment parler de Grégoire et de Benoît. Le vieil historien que je suis est un peu hanté, parfois douloureusement, par cette période qui va de la naissance de saint Benoît (480) à la mort de saint Grégoire le Grand (604), et qui est proprement la période de l’effondrement de l’empire romain et de la naissance du moyen âge. Ce qui me frappe, c’est que ceux qui vivaient en ce temps n’avaient nullement conscience qu’ils étaient en train de bâtir un monde nouveau. Ils voyaient seulement, et jusqu’à l’angoisse, l’effondrement de l’ancien monde, le déferlement des barbares sur l’empire, le mal et le malheur – la peste, la guerre, les violences. Les feux du jugement leur paraissaient tout proche ; et ces hommes, pourtant, ont été les sauveurs et les passeurs du christianisme et de tout ce qui était sauvable du monde antique. Ils ont posé les fondements dont nous vivons encore, 1500 ans après. Songez à la Règle de saint Benoît, songez aux textes de la liturgie romaine – quelle que soit la forme du rite, ces textes vénérables qui nous nourrissent encore ont tous été composés entre le V° et le VII° siècle. Les choix de ces hommes ont été très divers. Benoît, dès sa jeunesse, a fui le monde qui lui paraissait déjà fané pour « habiter avec lui-même » ; et pourtant des milliers et des milliers de disciples ont vécu et vivent aujourd’hui encore de ce qu’il a transmis. Grégoire, d’abord disciple de Benoît, a accepté de renoncer à l’otium de la contemplation pour le negotium des affaires humaines ; il a accepté le barda du pasteur, sarcina pastoralis ; ce malade qui faisait lire ses sermons par son diacre parce qu’il n’avait pas la force de les prononcer a été le plus grand pape de l’antiquité, devenu le « consul de Dieu », comme le dit son épitaphe : consul Dei factus.

D’autres, dans l’effondrement des institutions, avaient choisi de continuer servir la res publica : je pense au consul Symmaque (+525) et à son gendre Boèce (+524), tous deux atrocement exécutés par le brutal Théodoric ; Boèce, Anicius Manlius Severinus
Boethius, préfet de Rome, qui écrivait, dans la prison de Pavie où l’avait jeté le roitelet barbare, ce livre de la Consolation de la philosophie que tout le moyen âge a lu avec ferveur. Avec Thomas More, Boèce est l’une des grandes figures de la conscience chrétienne face au pouvoir injuste ; Léon XIII, ce grand pape humaniste, avait décidé qu’on pouvait le vénérer comme un saint.

Je pense aussi à Cassiodore, plus habile, plus louvoyant – c’est lui qui succéda à Boèce comme conseiller de Théodoric ; or, à près de soixante-dix ans, il se retira du monde, créant autour de lui, en Calabre, une sorte de monastère sans règle bien précise, mais où le travail intellectuel était à l’honneur. Sans Cassiodore, nous aurions perdu presque tous les textes de l’antiquité. A quatre-vingt dix ans, Cassiodore se rendit compte que la crise la plus grave qui affectait le monde était celle du langage ; et il écrivit son dernier traité, le de orthographia, car on ne peut pas penser juste si on ne donne pas aux mots leur sens précis. Il me plaît à penser, messieurs, qu’autour de ces grands hommes il devait bien y avoir quelques cercles d’amis ; des hommes qui se lamentaient un peu, pas trop, sur les malheurs des temps, mais qui pensaient que tous les malheurs des temps n’étaient pas une raison suffisante pour ne pas faire son devoir.

Revenons à aujourd’hui. Je n’ai donc pas d’idée préconçue sur ce que nous devons faire – je me méfie autant des plans pastoraux que des pactes de responsabilité. Comme Cassiodore, il me semble que c’est d’abord dans nos têtes qu’il faut agir, pour retrouver le sens des mots. Je vous en propose trois. Paternité, magnanimité, honneur.

Un des grands effondrements de la crise de 1968 a été le discrédit jeté sur le sens même de l’autorité paternelle, qu’elle soit prise dans son sens immédiat ou métaphorique. Le mot d’ordre était celui d’établir une société sans père – et donc sans repères, ceci dit sans jeu de mots à saveur lacanienne. Personne ne voulait plus être Père, au propre comme au figuré : grand frère, copain, « on se tutoie et on s’appelle par son prénom ». Il n’y a que MM. les curés et les abbés, et leurs excellences, qui ont toujours un train de retard, qui ont choisi ce moment pour se faire donner du « Père » ; on me faisait remarquer non sans justesse que les clercs n’ont jamais été si peu paternels que depuis le temps où ils ont commencé à se faire appeler ainsi. A quoi revenir ? A la Règle de saint Benoît, justement, chapitre II : Abbas semper meminisse debet quod dicitur – l’abbé, le Père, se souviendra sans cesse de ce que signifie son nom – et nomen maioris factis implere : il montrera par ses actes qu’il est le supérieur. Et Benoît de continuer, par un de ces illogismes féconds si fréquents chez les anciens : Christi enim agere vices creditur : on le regarde en effet comme tenant la place du Christ. La seule manière d’exercer une autorité paternelle qui ne soit pas fausse, messieurs, qui ne soit ni la tyrannie du paterfamilias antique ni la conduite bonasse du papa gâteau, c’est d’agir comme le Christ. Le Christ chef, le Christ Tête de son corps, mais le Christ serviteur, le Christ lui-même soumis en tout à son Père, et qui, tout Fils qu’il était, a appris l’obéissance, comme le dit l’épître aux Hébreux (4,8). Praesse non audeat qui subesse non didicerit, écrira saint Grégoire le Grand (Dialogues, I, 1, 6) : qu’il n’ait pas l’audace de commander, celui qui n’a pas appris à obéir. Messieurs, commençons par retrouver dans nos têtes le vrai sens de l’autorité – auctoritas, du verbe augeo, ce qui fait grandir – et de la paternité, en accomplissant en actes, in factis, ce que signifie le nom qu’on nous donne.

Magnanimité. Il n’y a pas de vertu dont nous soyons plus éloignés, et il faut, dans le registre chrétien, bien la comprendre. La magnanimitas chrétienne n’est pas la μεγαλοψυχια des anciens, le désir trop viril, pour le coup, de la gloire, de passer devant, d’écraser les autres et de remporter le derby. La magnanimité chrétienne est faite autant de patience et d’endurance que d’énergie et de force ; la conquête dont rêve le chrétien, c’est celle du royaume des cieux, les grandes choses qu’il entreprend, c’est la pratique de l’Evangile ; et ce qu’il peut, c’est par la grâce qu’il le peut : « je puis tout, dit l’Apôtre, en Celui qui me fortifie » (Ph. 4, 13). La magnanimité ne s’oppose en rien à l’humilité ; elle la présuppose, au contraire, car il ne saurait y avoir de force sans une juste conscience de nous-mêmes ; mais il n’y a pas de vertu plus virile que celle-là, qui nous fait voir ce devons faire, et qui nous fait faire, sans nous dérober, ce que nous devons. Nous sommes entourés de faux modestes – qui sont généralement de vrais faux-culs – ou de glorieux qui fanfaronnent, et jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Rappelez-vous ce que dit Théo, le légionnaire philosophe des Tontons flingueurs : « Avec les prétentieux, c’est toujours la même chose : moi je, moi je, et, au combat, il n’y a plus personne ». Messieurs, soyons des magnanimes. Le plus bel éloge qui soit est celui que l’on lit, encore une fois, dans l’épitaphe de saint Grégoire le Grand : implebat actu quicquid sermone agebat, il accomplissait dans ses actes tout ce qu’il disait dans son enseignement.

Honneur. Je préfère ce mot à celui de fierté, misérablement galvaudé dans des manifestations pitoyables. Ne rêvons pas d’une catho pride. Et j’aime aussi ce mot à cause du vieil adage latin, ubi honor, ibi onus : là où il y a honneur, il y a devoir. Retrouvons, messieurs, l’honneur d’être chrétiens. Les évènements de l’année écoulée, si déplorables qu’ils soient, ont peut-être fait reprendre conscience aux chrétiens, aux catholiques, qu’on ne peut pas se contenter de freiner dans la descente, et qu’il y a des moments où il faut réagir. « La seule manière de remonter à la source, c’est de marcher à contre-courant » : c’est Gustave Thibon qui faisait remarquer cela, dans les années 1970, justement. Et écoutez ceci : « On vous pousse à faire des lois nouvelles, des lois implacables, pour réprimer notre audace. Eh bien, faites-les, nous ne les redoutons pas. … Dans cette France, nous seuls, nous seuls catholiques, nous consentirions à n’être que des imbéciles et des lâches ? Nous nous reconnaîtrions à tel point abâtardis, dégénérés de nos pères, qu’il aille abdiquer notre raison dans les mains du rationalisme, livrer notre conscience à l’Université, notre liberté et notre dignité aux mains des légistes … au milieu d’un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes. Nous sommes les successeurs des martyrs, nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l’Apostat. Nous sommes les fils des croisés, nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire ». C’est Charles de Montalembert, messieurs, qui parlait ainsi, devant la Chambre des pairs, en avril 1844 ; il défendait, devant le gouvernement voltairien de la Monarchie de Juillet, la liberté de l’enseignement. Il avait trente-quatre ans. Je ne voudrais pas offenser les oreilles les plus intransigeantes par cette évocation d’un grand libéral, mais, messieurs, y a-t-il un mot à changer ? J’aimerai que nous retrouvions ce ton, ce courage, cette grandeur, pour dire plus hautement que nous ne le faisons souvent, « je suis chrétien ». Honte à nous, messieurs, car ce seul mot, christianus sum, envoyait les fidèles des premiers siècles devant les lions, et nous ne sommes parfois même pas capables de le dire devant nos collègues de bureau.

Et maintenant, que faire ? Messieurs, d’abord, notre devoir, et notre devoir d’état. Nous n’allons pas inventer un énième mouvement, un comité Théodule pour la rénovation du catholicisme du vingt-et-unième siècle. Charles Péguy, au temps de la naissance du militantisme catholique – qui lui faisait horreur – ne voulait rien être d’autre qu’un paroissien. Contentons-nous donc d’être des paroissiens. Mais soyons-le vraiment. Utilisons tout ce qui existe déjà, tout ce qui est en notre pouvoir, pour être catholiques, tout simplement. Ce que nous avons à faire nous sera donné par surcroît. Contentons-nous de demander, avec la liturgie de l’Église, « la claire vision de ce que nous devons faire et la force pour l’accomplir » : ut quae agenda sunt videant, et ad implenda quae viderint convalescant.

L’abbé B. MARTIN

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