Il faut remettre Dieu au centre de la messe

Une interview de Don Nicola Bux, traduit de l’italien. Merci à Diakonos.

On ne plaisante pas avec les sacrements, le dernier livre de Don Nicola Bux

Il vient de publier un livre avec Batman et Wonder Woman en couverture, même si le titre semble évoquer autre chose : « On ne plaisante pas avec les sacrements» (Con i sacramenti non si scherza) aux éditions Cantagalli. Don Nicola Bux, ancien consulteur de l’Office des Célébrations liturgiques de Benoît XVI, actuel consulteur de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, professeur de Liturgie orientale et de théologie sacramentaire à la Faculté théologique des Pouilles peut être considéré comme un expert de cette « réforme de la réforme » liturgique dont le Cardinal Robert Sarah a parlé à la convention pour la Sainte Liturgie qui s’est déroulée récemment à Londres. Le Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin a affirmé qu’il fallait revenir « le plus vite possible » à une orientation commune du prêtre et des fidèles dans la célébration liturgique avant d’ajouter que le Pape François lui avait demandé d’étudier la « réforme de la réforme » liturgique que Benoît XVI appelait de ses vœux.

Don Bux, que signifie cette demande du Cardinal Sarah que tous se tournent ad orientem ?

La Présentation Générale du Missel Romain mentionne déjà au point 299 que la célébration peut se dérouler « face au peuple » mais n’exclut en rien que l’on puisse célébrer versus Deum ou ad Orientem. L’Orient c’est avant tout Jésus-Christ selon l’hymne du Bénédictus (en français « Quand nous visite l’astre d’en-haut », en latin « qua vistabit nos Oriens ex alto »), c’est également le point cardinal vers lequel les églises étaient orientées, au moins jusqu’à la fin du XVIe siècle en Occident et encore de nos jours en Orient : depuis les origines, cette orientation était matérialisée par la croix installée dans l’abside à laquelle s’adressait le prêtre. Alors que la liturgie « vers le peuple » met en évidence la place centrale de la figure du ministre jusqu’à refermer la communauté sur elle-même, le regard ad Deum ouvre cette même assemblée à ce que Vatican II définissait comme étant la dimension eschatologique de la liturgie : c’est-à-dire la Présence du Seigneur qui vient au milieu de son peuple. Dans la liturgie, riche en symboles, rien n’est laissé au hasard : l’orientation versus Deum per Iesum Christum (vers le Seigneur à travers le Christ Jésus) nous rappelle que nous « nous tournons vers le Seigneur ». Pour approfondir ce point, je conseille la lecture de l’étude de U.M. Lang, « Se tourner vers le Seigneur » qui a été traduit en plusieurs langues.

Mais le prêtre n’est-il pas déjà censé représenter le Christ ?

Le prêtre représente certainement le Christ (cf. Sacrosantum Concilium, n. 7) mais il n’est pas Jésus-Christ qui n’est vraiment, réellement et substantiellement présent que dans le Sacrement de l’Eucharistie. C’est pour cela que Jésus-Christ et donc le sacrement doit être le point central de la liturgie. Il est très significatif que, de tout temps, la croix ait indiqué le point cardinal vers lequel la prière devait s’orienter. Le Cardinal Sarah, dans un moment où la déformation anthropocentrique de la liturgie est forte, invite à ce que l’on restitue à la Présence divine sa place centrale, représentée par l’orientation commune du prêtre et du peuple vers la Croix.

Le cardinal a dit que le Pape François lui a demandé d’approfondir la soi-disant « réforme de la réforme » liturgique qui fut lancée par son prédécesseur. De quoi s’agit-il ?

Benoît XVI avait observé que lors de la réforme de la liturgie à la suite du Concile Vatican II, c’est un peu comme si l’on s’était retrouvé devant une immense fresque précieuse à restaurer. Cette restauration a malheureusement été réalisée en toute hâte et de façon agressive, au point que l’on a risqué d’endommager la fresque elle-même. Voilà pourquoi il est important d’étudier la « réforme de la réforme ». Plusieurs spécialistes de la liturgie comme par exemple Klaus Gamber et Louis Bouyer avaient été jusqu’à agiter le spectre de la fin du rit romain qui aurait été supplanté par une espèce de rit moderne. Avec cette « réforme de la réforme », Ratzinger proposait de relancer le processus de restauration afin de préserver l’intégralité de la fresque.

D’accord, mais outre la question de l’orientation, quelles sont les autres aspects concernés par cette « réforme de la réforme » ?

Il y en a plusieurs, je peux en citer quelques-uns. L’abandon du latin a contribué à la désacralisation de la liturgie, au point que la Constitution liturgique de Vatican II demande explicitement qu’il soit conservé dans le rit latin (cfr. SC 36). En outre, la langue latine est un signe d’unité et d’universalité de l’Eglise. Il y a ensuite la question du caractère sacrificiel de la Messe : les théologies eucharistiques du XXe siècle ont mis l’accent sur la Dernière Cène pour en déduire qu’elle avait donné à l’eucharistie sa forme fondamentale, celle d’un banquet ou d’un repas, au détriment du caractère cosmique, rédempteur et sacrificiel de la Messe. Ceci nous emmène au cœur de la réflexion théologique portée par Ratzinger sur le sens profond de la messe. Ratzinger considère que « le problème central de la réforme liturgique », c’est le manque de clarté causé par la séparation apparente entre le dogme et la structure liturgique. La « réforme de la réforme » doit remédier à l’anomie – un peu comme s’il n’existait plus aucun norme – et à l’anarchie dans la liturgie en réaffirmant le droit de Dieu sur cette dernière. En dernier lieu, et non des moindres, cela implique une restauration de la discipline en matière de musique sacrée et des canons de l’art sacré, deux aspects étroitement liés à la liturgie.

Par où faudrait-il commencer ?

Benoît XVI avait par exemple proposé et entrepris de faire en sorte que là où le célébrant ne pouvait physiquement pas se tourner physiquement vers l’Orient, un crucifix soit posé sur l’autel « vers le peuple » de sorte que le célébrant et les fidèles soient tous deux orientés vers lui. La croix et surtout le tabernacle sont là pour indiquer la présence du Seigneur crucifié et ressuscité qui est ce qu’il y a de plus sacré et qui rend la liturgie elle-même sacrée comme l’affirme la Constitution liturgique. En résumé, la « réforme de la réforme » dans laquelle on retrouve la marque de fabrique de Benoît XVI vise à faire renaître le sacré dans les cœurs. On remarque d’ailleurs que là où « réforme de la réforme » a été mise en œuvre, le sens du sacré n’a pas manqué de renaître.

Allons au fond des choses : que signifie réellement la présence du Seigneur dans la liturgie ?

Nous pouvons dire avant tout que sans cette Présence du Seigneur, la liturgie chrétienne n’aurait aucun sens. Il ne s’agirait que d’une autoreprésentation purement humaine car c’est justement la Présence qui rend la liturgie sacrée. Le sacré est quelque chose qu’il est possible de s’approcher avec révérence et crainte, quelque chose qu’il faut presque ne pas « toucher » : c’est la présence divine. « Ne me touche pas » a dit le Seigneur ressuscité à Marie Madeleine. Et c’est ce que Pierre lui a dit sur le lac : « Eloigne-toi de moi parce que je suis pécheur ». Une liturgie peut tout à fait ne pas être sacrée, comme la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques. La liturgie est sacrée à cause de la Présence du Seigneur, et s’il est présent, on ne peut pas faire n’importe quoi, on doit reconnaître et adorer cette présence et s’approcher de lui avec toutes les attitudes et les dispositions requises. C’est pour cela que les déformations et les abus dans les liturgies actuelles sont très graves.

Est-ce pour cela que le cardinal Sarah fait référence, par exemple, à l’agenouillement ?

Certainement, la raison pour laquelle nous nous mettons à genoux c’est justement cette Présence du Seigneur dans la liturgie. Il ne s’agit pas d’une présence « historique » spatio-temporelle mais avant tout d’une présence spirituelle, autant en nous qu’en-dehors de nous, donc tous les signes doivent toujours exprimer la reconnaissance témoignée par le fidèle. Certains liturgistes, par exemple, recommandent de déplacer le tabernacle dans une chapelle latérale ou sur une colonne située à vingt mètres de l’autel où l’on célèbre habituellement pour éviter un conflit de signes : ce serait comme le rendre « moins présent ». Mais vingt mètres suffisent-ils à atténuer la Présence réelle ? Qu’entend-on réellement par cet hypothétique « conflit de signes » ?

Le cardinal Sarah a parlé de la nécessité de renforcer la formation liturgique des prêtres en espérant qu’on leur enseigne également à célébrer la messe dans sa forme extraordinaire (communément appelée « rite tridentin »). Pour quelle raison ?

Pour une raison très simple : lorsque Paul VI promulgua le nouvel Missel romain, il le fit en continuité avec le missel tridentin des quatre siècles précédents. Il voulait justement montrer la continuité entre les deux missels, au-delà du fond de la question. Donc, ignorer ou pire diaboliser le rite précédent, c’est se mettre en opposition avec l’ordo de Paul VI qui, si l’on s’en tient aux déclarations, fait partie de l’ancienne école. C’est également dans ce sens qu’il est très important que le Pape François ait demandé au cardinal de continuer à étudier la « réforme de la réforme ».

Dans le débat intra-ecclésial, ceux qui sont attentifs à la liturgie sont catalogués comme conservateurs ou pire, comme « ultraconservateurs ». Des personnes attachées à des formes qui appartiennent au passé, des gens fixés. Quelle est votre avis ?

Il faut tout d’abord faire une distinction : s’il fallait diaboliser les « ultraconservateurs », est-ce que les conservateurs deviendraient alors une « espèce » fréquentable ? Au-delà de cette boutade, ce catégorisation révèle une idée politique de l’Eglise. Diviser encore aujourd’hui l’Eglise en « conservateurs » et, je suppose à l’opposé, en « progressistes » ou encore en « fermés » et en « ouverts », c’est justement céder à une réduction politique qui n’appartient pas au mystère divin et humain de l’Eglise, corps du Christ et peuple de Dieu. C’est une conception qui ne sert qu’à diviser et à répandre la confusion mais qui est étrangère à toute la tradition catholique. En 1985, Joseph Ratzinger réaffirmait dans son célèbre livre-entretien avec Vittorio Messori, Rapport sur la foi, que c’est l’idée même d’Eglise qui était en crise. A mon sens, cette crise qu’il voyait venir de loin s’est aggravée : si l’Eglise est une et indéfectible comme le dit Lumen Gentium, elle ne devrait être composée que de catholiques – un mot qui évoque la totalité de la vérité (y compris la tradition apostolique, patristique et théologique des 2000 années de l’Eglise) – qui en vivent et l’actualisent aujourd’hui. Tous les autres qui se situent en-dehors de l’Eglise sont soit avec elle – qu’ils en soient conscients ou pas – ou contre elle parce qu’ils pensent qu’il faudrait reléguer l’Eglise dans une espèce de musée ou qu’ils la considèrent comme une réalité qui devrait suivre la mentalité du monde et se conformer au temps présent. Mais il faut faire attention : ceux qui épousent la mode d’aujourd’hui se retrouveront veufs demain. Saint Paul dans sa lettre aux Romains (12, 2) invitait justement les chrétiens de Rome à ne pas se conformer au monde. C’est pour cela que je pense qu’il serait bon de se remettre à employer les anciens termes comme « orthodoxes » et « hétérodoxes ». Saint Basile divisait ces derniers en hérétiques et schismatiques et l’histoire plus récente entre « catholiques » et « modernistes ».

Modernistes ? Dans quel sens ?

Je préfère cette dernière appellation – ce terme est à la mode – parce que je crois qu’aujourd’hui, dans l’Eglise, il y a d’un côté les fidèles qui ont une « pensée catholique » pour utiliser une expression de Paul VI, c’est-à-dire une pensée qui s’inscrit dans la grande tradition apostolique jusqu’à nos jours pour en faire prudemment jaillir des innovations et de l’autre les in-fidèles qui ne se réfèrent à ce grand dépôt de la foi que dans la mesure où il peut servir leurs désirs et leurs caprices (qu’ils prennent pour un droit) d’hommes et de femmes contemporains. En ce sens, ils sont donc bien « modernistes » comme Pie X l’avait déjà bien compris. Mais celui qui se comporte ainsi, en suivant le monde, finit réellement par diviser l’Eglise en anéantissant cette catholicité et cette universalité qui consiste à maintenir ensemble l’ancien et le nouveau comme ce sage dont Jésus faisait l’éloge dans l’Evangile.

Traduit d’un article original italien de Lorenzo Bertocchi publié dans La Nuova Bussola Quotidana

Diaconesses : et si le véritable problème était en fait le diaconat permanent ? (2)

donnePrete

Notre réflexion sur le diaconat permanent et les diaconesses n’est pas un sujet révolutionnaire, comme en témoigne un article en réaction au galimatias médiatique qui a suivi les surprenantes affirmations papales devant les supérieures majeures d’instituts religieux à Rome. Comme à notre habitude, nous soulignons et [commentons].

Vu sur belgicatho :

Les femmes et la nature du diaconat
Tel est l’objet de la question posée récemment par le pape François.

Sur la nature du « diaconat permanent » dont le nom en tout cas fut tiré des oubliettes de l’histoire par le concile Vatican II, l’abbé Alphonse Borras a publié, voici quelque temps déjà, un ouvrage intitulé  « Le diaconat au risque de sa nouveauté » (Bruxelles, Lessius , collection « La Part Dieu », 10-2007, 239 pages) que Michel Deneken a recensé dans la Revue des sciences religieuses. Il situe clairement l’objet du débat.

Théologien, canoniste et vicaire général du diocèse de Liège, Alphonse Borras mène sur les ministères une réflexion qui toujours allie histoire, théologie, droit et pratique. Il est, entre autre, un des spécialistes reconnus du diaconat. Considérant le bilan du rétablissement du diaconat permanent depuis quarante ans et prenant en compte les travaux que la Commission Théologique Internationale sur l’évolution et les perspectives du diaconat de 2003, Alphonse Borras pose la question de la nouveauté de ce ministère. Un bref rappel des débats autour du rétablissement du diaconat permanent à Vatican II permet de saisir d’emblée que si le diaconat permanent apparaît nécessaire à la vie de l’Église, s’y trouvent cependant en germe des équivoques, des difficultés et des interrogations.

[En particulier, la question de savoir si le diacre permanent est un sous clerc ou un super laïc… Question abordée dans mon article précédent et développée dans la suite de l’article.]

On découvre ainsi que la réception de ce ministère demeure largement à réaliser. « Diaconat nouveau ou nouveau diaconat ? » : Le titre du chapitre II ne relève pas du vain jeu de mots, mais situe la question telle qu’elle se pose aujourd’hui concrètement aux communautés chrétiennes comme à l’épiscopat. Parlant d’un diaconat « aux franges du sacerdoce » (p. 61), Alphonse Borras montre bien que celui que rétablit Paul VI n’est pas le même que celui qui eut cours dans l’Église ancienne. Il convient donc de parler non d’un nouveau diaconat, car la référence est bien l’Église ancienne, mais de diaconat nouveau, se distinguant du diaconat ancien. Si le diaconat prend en référence le presbytérat, le risque de nouveaux malentendus est grand. Il convient donc de réfléchir à la symbolique diaconale (chapitre III), ce qui aboutit à une précision sur la nature sacramentelle du diaconat (chapitre IV). [Pour le recenseur de cet ouvrage, et semble t’il également pour son auteur, il faudrait donc considérer que le diaconat permanent ne puise pas ses sources dans la réalité du diaconat tel qu’il a eu cours dans l’antiquité… C’est à dire qu’il prend acte d’une rupture. J’ajouterai : une rupture qui prépare le diaconat féminin…]

Avec Y. Congar, Alphonse Borras  affirme que les ministères dans leur diversité s’inscrivent dans l’Église locale, chacun procédant de la communion ecclésiale autant qu’il la réalise. La sacramentalité du diaconat ne devrait plus faire l’objet de débats : « Dans l’unité du sacrement de l’ordre, le diaconat trouve son enracinement dans le Christ, soit qu’on le relie à la mission des apôtres, soit qu’on le rattache au lavement des pieds » (p. 103). [Sous entendu : le lavement des pieds est bien un rite préconsécratoire, et non pas seulement une expression de la charité. Notre site web a longuement insisité sur cette vision liturgie et sacramentale de ce rite du jeudi saint mis en exergue par la réforme liturgique. Il faudrait alors comprendre, conséquemment, que l’innovation incompréhensible au plan doctrinal – mais ô combien populaire au plan pastoral – introduite contre l’avis de son préfet de la liturgie par le pape François est bien le premier pas vers l’ordination diaconale de femmes.] Puisque le diaconat est bien un sacrement, il faut donc, dans l’optique catholique, définir la nature du caractère spécifique qu’il imprime (chapitre V). Si l’en semble du sacrement de l’Ordre procède de la configuration du ministre au Christ lui-même, le diaconat le fait à sa manière.

Alphonse Borras fonde sa thèse sur sa conception de la mission de l’Église dans l’histoire (annonce du Règne, célébration du Seigneur, service de l’humanité) : son ordination destine le diacre « à l’œuvre de Dieu dans ce monde en train de le conduire à son achèvement » (p. 129). Cette référence au Christ conduit à se demander s’il est pertinent d’affirmer que le diacre agit « in persona Christi » (chapitre VI). [Et effectivement, la théologie et même le droit canonique se sont positionnés récemment sur cette question. (motu proprio Omnium in mentem). Nous en avons parlé dans nos pages. On considère désormais que le diacre n’agit pas in persona Christi capitis. Sur la distinction entre le in persona Christi et le in persona Christi capitis, il y aurait également beaucoup à dire, mais ce n’est pas l’objet de cette publication.] Replacée dans le binôme in persona Christiin persona Ecclesiae, le diaconat est référé au second membre, le premier désignant davantage le ministère sacerdotal. [Donc l’idée est claire : distinguer le diaconat du sacerdoce ministériel … donc laisser ouverte une porte béante vers l’ordination féminine…] Dans ce sens, le directoire de 1998 a raison d’user de l’ex pression « in nomine Christi » ; c’est cette formule qu’il convient de privilégier (p. 143). Dans les problèmes rencontrés aujourd’hui dans l’exercice du diaconat, celui de la fonction elle-même est souvent posé. Le diaconat revêt le ministre d’une potestas sacra, et cette ordination est « productrice de droit » (p. 167).

Alphonse Borras plaide pour une véritable spiritualité du diaconat (chapitre VIII). Spiritualité ecclésiale, configuration au Christ serviteur, elle peut produire une typologie du diacre samaritain, prophète ou berger. Enfin, Alphonse Borras  invite à ne pas focaliser la question du diacre sur celle du presbytérat (chapitre IX) [Encore une fois. Donc on crée un diaconat nouveau, hors sol, sans lien avec le presbytérat. C’est clair et net.]. Il montre que les problèmes rencontrés sont de l’ordre du terrain, du relationnel, de la manière dont le diaconat est concrètement vécu.

Alphonse Borras, malgré les difficultés et équivoques qu’il a mises en évidence, conclut en se demandant si le ministère du diacre ne serait pas « une clé pour le renouvellement du ministère de l’Église tout entière » (p. 234). [C’est à dire la clef de la révolution promue par le pape actuel, d’après les nombreux thuriféraires de ce dernier ?] Cet essai propose une synthèse sur la question du diaconat aujourd’hui. Il représente également une stimulante réflexion sur le ministère ordonné en général, notamment au sujet de l’articulation des entre les trois ministères de l’évêque, du prêtre et du diacre.

________________

Tout le problème des diaconesses ou du diaconat féminin procède donc directement de l’innovation du diaconat permanent. Du flou persistant au plan théologique et doctrinal dans lequel cette pratique a été instituée. D’ailleurs beaucoup trop souvent, les candidats diacres permanents sont bien sûr sélectionnés parmi ceux qui ont des positions doctrinales proches de Congar, dominicain, ou d’autres théoriciens jésuites comme bien sûr l’incontournable Teilhard de Chardin. Car oui bien sûr ça a un lien. Peut être aurai je l’occasion d’y revenir.

En tout cas, cette analyse qui est ancienne confirme en tout point la réflexion proposée dans mon précédent article… Grosso modo la ficelle est grosse, mais elle semble fonctionner : le « diaconat permanent » n’a pas de lien avec le sacerdoce ministeriel, donc n’est qu’une sorte d’émanation d’un sacerdoce baptismal. Donc il est potentiellement ouvert aux femmes.

Replaçons le débat sur les rails… C’est maintenant urgent : la question n’est pas : « comment ordonner des femmes diacres sans mettre en cause le sacerdoce ministériel ? » mais bien : « est il légitime que les femmes aient un rôle ministériel dans la liturgie? ». Paul VI et le Concile Vatican II affirment clairement que non. C’est même explicite dans le Motu proprio de Paul VI qui réforme les ordres (Ministeria Quaedam). Le problème est profond, et notre site l’a souligné à de nombreuses reprises. La solution est même patente : si on veut parvenir à garder à la liturgie romaine son intégrité au moins théorique (malgré les nombreux abus encouragés partout) il faudra interdire les « lecteuses » et les « enfants de choeuses ».  Parce que le ministère de lecteur et d’acolyte repose directement sur la primauté d’ordre masculine. Oui oui j’en vois quelques unes au fond de l’assemblée se lever et partir en claquant la porte. Tant pis. J’assume.

Comment ? Qu’est ce que j’entends ? C’est trop tard ? Que voulez vous : je le sais parfaitement. Mais je suis né trop tard dans un monde trop vieux. Vivement la Parousie !

Diaconesses : et si le véritable problème était en fait le diaconat permanent ?

Au regard des récentes déclarations du Souverain pontife au sujet des diaconesses, et du fait qu’il n’y serait pas opposé, j’observe avec circonspection les remarques d’un certain nombre de journalistes ou blogueurs. Et quelque chose me gêne…Tout se passe comme si la seule question serait que le diaconat, ce n’est pas comme le presbytérat, et que donc, la question pourrait légitimement être ouverte, attendu que s’il n’est pas envisageable d’ordonner des femmes prêtres, le diaconat féminin est soit un compromis, soit un danger potentiel…Compromis pour les féministes et autres genristes : après tout, ce serait une façon de donner des gages, sans trop de douleur, aux femmes qui pourraient se voir ainsi « reconnues »… Puisque l’essentiel n’est pas touché…Danger potentiel pour les conservateurs ou les traditionalistes, dans le sens où pour eux ce serait une avancée dramatique vers le presbytérat ministériel féminin… Qui finirait en toute logique par être revendiqué, dans 5 ans, 10 ans, 50 ans ou 100 ans…Mon humble opinion est que cette question ne devrait certainement pas être traitée en ces termes. Le diaconat féminin ne sera ni un compromis ni un danger potentiel. Il sera tout simplement un scandale inacceptable. Ni plus ni moins. Et que notre devoir est de nous opposer de toutes nos forces à cette idée. Le diaconat féminin, ce sera seulement la destruction du sacrement de l’ordre, une mesure non seulement illégitime mais blasphématoire et directement contraire aux enseignements du Christ.Il faudrait quand même le rappeler: le diaconat est un degré du sacrement de l’ordre sacerdotal…. Le problème est que cette réalité structurante est oubliée, à cause du diaconat permanent. Tout cela a largement été expliqué sur ce site à plusieurs reprises, je n’y reviendrai donc pas. On a en effet fini par croire que le diaconat était :
– 1 : une sorte de réalité sacramentelle détachée de deux autres réalités qui lui sont pourtant étroitement dépendantes, celle du presbytérat et celle de l’épiscopat. On parle de diaconat permanent mais personne ne parle de presbytérat permanent… Parce que ça n’existe pas. Car chacun sait qu’un prêtre peut en puissance devenir évêque…. Et c’est d’autant plus choquant le précisément, la doctrine des trois degrés du sacrement de l’ordre, qui a abouti à la réforme des ordres, est un enseignement de Vatican II…
– 2 : une sorte de récompense pour bon services utilisable par les curés et les évêques afin de « reconnaître » la pertinence et l’engagement, parfois la compétence, des « bons laïcs ».Evidemment dans ces conditions, on voit mal pourquoi le diaconat serait refusé aux femmes. Ce serait injuste.
A partir de ce moment là, la seule chose que j’aimerais voir aboutir, dans la confusion actuelle sur la pastorale et la doctrine sacramentelle, serait une réflexion actualisée sur la réalité du diaconat, et une remise en cause de la posture idéologique marxiste qui fait ordonner en Occident à tour de bras des diacres permanents – mais je n’y crois pas une seule seconde, malheureusement, au moins lors du pontificat actuel.
L’objectif caché de cette politique activement promue par de nombreux prélats est malheureusement trop souvent de cacher la misère de l’effectif du clergé, même s’ils s’en défendent à hauts cris.
La réalité profonde du diaconat permanent est en fait insaisissable. Elle ne le serait pas si les diacres étaient réellement perçus comme clercs et astreints à la discipline (sexuelle notamment) afférente. Et qu’on voyait en eux des potentiels candidats au presbytérat, et non des réalités hors sol, voire hors sacrement. Les diacres permanents ne sont pas « vraiment » ordonnés dans la mentalité populaire. Ce sont en fait des sortes de « diacres laïcs »…. Beaucoup de diacres permanents expliquent en effet sans rire que de temps en temps, il refusent de « fonctionner » en tant que diacres dans la liturgie car il leur faut équilibrer ou répartir équitablement leur temps entre deux sacrements (qu’ils avouent implicitement être contradictoires) qu’ils ont reçus : le mariage et l’ordre…. Cela légitimerait le fait que de temps en temps, ils restent dans la foule lors de la messe, au milieu de leur famille.
Et c’est là où il est permis à quiconque qui a conservé un minimum de liberté intérieure de se poser la question de la réalité vocationnelle en ce qui les concerne… Il y aurait beaucoup à dire. Parce qu’aujourd’hui, personne n’est capable de vraiment expliquer ce qu’est un diacre permanent. Alors une diaconesses permanente…. Je laisse cela à votre réflexion.

L’autel dans la liturgie romaine

(Source : Proliturgia – www.proliturgia.org )

Dès le début de l’Eglise, l’autel est la table du repas sacré auquel se présente le disciple du Christ pour recevoir la communion eucharistique.

Mais en même temps qu’il est une table, l’autel représente la pierre sur laquelle est réactualisé le sacrifice de la Nouvelle Loi. Le concept de la table du repas sacré est indissociable du concept de pierre du sacrifice. Et ce – il faut insister – dès les premiers siècles.

Cependant, au courant du IIIe siècle, un concept nouveau s’ajoute à ceux qui existent déjà : l’Eucharistie se célèbre parfois, sinon sur le tombeau d’un martyr, du moins sur un autel qu’on a dressé devant celui-ci. Le pape Félix Ier (269-274) prend déjà des dispositions concernant cette pratique.

Après la paix constantinienne (314), des basiliques sont construites dans les cimetières qui sont autour de Rome, et leurs autels sont disposés de préférence au-dessus du tombeau d’un martyr vénéré. Mais parfois aussi, c’est le corps du martyr qui est transféré dans une nouvelle basilique construite à l’intérieur de la ville.

A partir du VIIe siècle, un usage se répand en Occident : ne plus consacrer d’autels sans y placer des reliques. C’est ainsi que l’autel, table du repas sacré et pierre du sacrifice, devient aussi l’évocation d’un tombeau. Ce sont ces trois concepts qui, à des degrés variables, vont influencer la forme des autels au cours des siècles.

Au début du christianisme, l’Eucharistie est généralement célébrée dans des maisons particulières et l’autel, une simple table en bois, est préparé pour la cérémonie puis rangé après celle-ci. C’est seulement dans le courant du IIIe siècle que les chrétiens commencent à acquérir des lieux réservés au culte où l’autel perd son caractère précaire. Les peintures des catacombes donnent quelques indications sur ces anciens autels : ils ont souvent la forme d’un guéridon à trois pieds, comme sont certains meubles précieux des riches demeures romaines de l’époque.

Les mosaïques anciennes – celles de Ravenne, par exemple – montrent également des autels en bois à quatre pieds. Ils sont recouverts d’une nappe richement brodée qui retombe très bas.

Pendant longtemps, on ne va utiliser que des autels en bois. Ce n’est qu’en 517 que le concile d’Espagne détermine l’usage d’autels en pierre. Mais il faudra encore attendre de longues années pour que la décision conciliaire soit appliquée.

Pour inspirer le respect de ces autels, on place derrière et sur les côtés des courtines d’étoffes précieuses suspendues à des tringles en cuivre. Cet usage sera conservé durant tout le moyen-âge. Cependant, en certains endroits, les habitudes changent dès la fin du XIIe siècle. Apparaissent alors les retables. Les simples gradins où sont posés les cierges et la croix prennent peu à peu des dimensions plus importantes qui varient selon les pays et deviennent des œuvres peintes ou sculptées. Quant à la Réserve eucharistique, elle est placée dans des tourelles sculptées contre un mur, le tabernacle placé sur l’autel n’apparaissant qu’à la fin de la Renaissance pour se généraliser au cours du XVIIe siècle, au moment où les autels d’inspiration baroque prennent des dimensions toujours plus importantes qui favorisent des cérémonies qui verseront dans pompeux et le théâtral jusqu’à ce qu’au début du XXe siècle, avec S. Pie X, on ressente l’urgence de redonner aux fidèles la possibilité de renouer avec ce que la liturgie a d’essentiel.

Cardinal Sarah – l’action silencieuse du cœur

Plusieurs sites internet ont proposé des extraits du livre ou d’articles récemment parus sous la plume du Cardinal Sarah, préfet de la congrégation du culte divin. Nous avons le plaisir de vous proposer l’intégralité du texte traduit en Français de l’article paru dans l’Osservatore Romano du 12 juin 2015.


Le Cardinal Sarah. (Oui, la soutane blanche lui va bien…)

L’ACTION SILENCIEUSE DU CŒUR

Article du Préfet de la Congrégation du Culte Divin, S. E. le cardinal Robert Sarah, paru le 12 juin 2015 dans l’ « Osservatore Romano ».

Cinquante années après sa promulgation par le Pape Paul VI, va-t-on enfin lire la constitution du concile Vatican II sur la Sainte Liturgie ? « Sacrosanctum Concilium », de fait, n’est pas un simple catalogue de « recettes » de réforme, mais vraiment et à proprement parler la « grande charte » de toute action liturgique.

Dans cette constitution, le concile nous donne une magistrale leçon de méthode. En effet, loin de se contenter d’une approche extérieure et disciplinaire de la liturgie, le concile veut nous faire contempler ce qu’elle est dans son essence. La pratique de l’Eglise dérive toujours de ce qu’elle reçoit et contemple dans la révélation ; la pastorale ne peut se déconnecter de la doctrine.

Dans l’Eglise, « ce qui relève de l’action est ordonné à la contemplation » (cf. Sacrosanctum Concilium, n°2) La constitution conciliaire nous invite à redécouvrir l’origine trinitaire de l’action liturgique. En effet, le concile établit une continuité entre la mission du Christ Rédempteur et la mission liturgique de l’Eglise. « De même que le Christ fut envoyé par le Père, ainsi lui-même envoya ses apôtres », afin que, « par le sacrifice et les sacrements autour desquels gravite toute la vie liturgique » ils exercent « l’œuvre du salut » (cf. n°6).

Mettre en œuvre la liturgie n’est donc rien d’autre que mettre en œuvre l’action du Christ. La liturgie est, dans son essence, actio Christi : « L’œuvre de la rédemption des hommes et de la parfaite glorification de Dieu » (n°5). C’est lui, le grand prêtre, le vrai sujet, l’acteur véritable de la liturgie. (cf. n°7). Si ce principe vital n’est pas accueilli dans la foi, on risque de faire de la liturgie une œuvre humaine, une autocélébration de la communauté.

Au contraire, l’œuvre propre de l’Eglise consiste à entrer dans l’action du Christ, à s’inscrire dans cette « œuvre » que le Père lui a donné à faire. C’est pourquoi « la plénitude du culte divin est entrée chez nous », car c’est « son humanité, dans l’unité de la personne du Verbe, qui fut l’instrument de notre salut ». (n°5). L’Eglise, Corps du Christ, doit donc devenir à son tour un instrument dans les mains du Verbe.

C’est là la signification ultime de ce concept-clef de la constitution conciliaire : l’actuosa participatio. Une telle participation consiste pour l’Eglise à devenir un instrument du Christ-Prêtre, afin de participer à sa mission trinitaire. L’Eglise participe activement à l’œuvre liturgique du Christ dans la mesure où elle en est l’instrument. En ce sens, l’expression « communauté célébrante » n’est pas dépourvue d’ambiguïté, et requiert un emploi prudent (cf. Redemptoris sacramentum, n°42). La participatio actuosa ne doit pas non plus être comprise comme la nécessité de faire quelque chose. Sur ce point l’enseignement du concile a été souvent déformé. Il s’agit en effet de nous laisser prendre par le Christ, qui nous associe à son sacrifice. C’est pourquoi la « participation » liturgique doit être comprise comme une grâce du Christ, « qui s’associe toujours l’Eglise » (S.C., n°7). C’est à lui d’avoir l’initiative et la primauté. L’Eglise « l’invoque comme son Seigneur et passe par Lui pour rendre son culte au Père éternel ». (n°7)

Le prêtre doit donc devenir cet instrument qui laisse transparaître le Christ. Comme l’a rappelé il y a peu le pape François, le célébrant n’est pas le présentateur d’un spectacle, il ne doit pas rechercher la sympathie de l’assemblée en se posant devant elle comme son interlocuteur principal. Entrer dans l’esprit du concile signifie au contraire s’effacer, renoncer à être le point focal.

Contrairement à ce qui est parfois soutenu, il est tout à fait conforme à la constitution conciliaire, et tout à fait opportun que, pendant le rite pénitentiel, le chant du Gloria, les oraisons et la prière eucharistique, tous, prêtre et fidèles, se tournent ensemble vers l’Orient, pour exprimer leur volonté de participer à l’œuvre du culte et de la rédemption accomplie par le Christ. Cette manière de faire pourrait être opportunément mise en œuvre dans les cathédrales, où la vie liturgique doit être exemplaire (cf. n°47).

Bien entendu, il y a d’autres parties de la messe dans lesquelles le prêtre, agissant in persona Christi capitis, entre dans un dialogue nuptial avec l’assemblée. Mais ce face à face n’a d’autre but que de conduire à un tête à tête avec Dieu, tête à tête qui, au moyen de la grâce de l’Esprit-Saint, deviendra un cœur à cœur. Le concile propose ainsi d’autres moyens pour favoriser la participation : « les acclamations des fidèles, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques, et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles ». (n°30)

Une lecture trop rapide, et surtout trop humaine, a porté à conclure qu’il fallait que les fidèles soient constamment occupés. La mentalité occidentale contemporaine, modelée par la technique et fascinée par les médias, a voulu faire de la liturgie une œuvre de pédagogie efficace et rentable. Dans cet esprit, on a cherché à rendre les célébrations « conviviales ». Les acteurs liturgiques, animés de motivations pastorales, cherchent souvent à faire œuvre didactique en introduisant dans les célébrations des éléments profanes et spectaculaires. Ne voit-on pas parfois fleurir les témoignages, les mises en scène et les applaudissements ? On croit ainsi favoriser la participation des fidèles mais on réduit en fait la liturgie à un jeu humain.

« Le silence n’est pas une vertu, ni le bruit un péché, disait Thomas Merton, mais le tumulte, la confusion, le bruit continu de la société moderne ou de certaines liturgies eucharistiques sont révélateurs de l’atmosphère de ses péchés les plus graves, de son impiété, de son désespoir. Un monde de propagande, d’argumentation infinie, d’invectives, de critiques, ou simplement de bavardages, est un monde dans lequel la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. La messe devient un tapage confus, la prière un bruit extérieur et intérieur. » (Thomas Merton, Le signe de Jonas, Paris, Albin Michel, 1955, p. 322)

Le risque est bien réel de ne laisser aucune place à Dieu dans nos célébrations. Nous encourrons la tentation des hébreux dans le désert : ils ont cherché à se créer un culte à leur mesure et à leur hauteur ; n’oublions pas qu’ils ont fini prosternés devant l’idole du veau d’or.

Il est temps de se mettre à l’écoute du concile. La liturgie est « principalement le culte de la divine majesté » (n°33). Elle a une valeur pédagogique dans la mesure où elle est complètement ordonnée à la glorification de Dieu et au culte divin. La liturgie nous place réellement en présence de la transcendance divine. La vraie participation signifie renouveler en nous cet «émerveillement» que saint Jean Paul II tenait en grande considération. (cf. Ecclesia de eucharistia, n°6). Cet émerveillement sacré, cette crainte joyeuse, requiert notre silence face à la divine majesté. On oublie toujours que le « silence sacré » est un des moyens indiqués par le concile pour favoriser la participation.

Si la liturgie est œuvre du Christ, est-il nécessaire que le célébrant y introduise ses propres commentaires ? Nous devons nous rappeler que, lorsque le missel autorise une intervention, celle-ci ne doit pas devenir un discours profane et humain, un commentaire plus ou moins subtil sur l’actualité, ou des salutations mondaines aux personnes présentes, mais une très brève exhortation à entrer dans le mystère (cf. PGMR, n°50). Quant à l’homélie, elle est elle-même un acte liturgique qui possède ses propres règles. La participatio actuosa à l’œuvre du Christ présuppose de laisser le monde profane pour entrer dans « l’action sacrée par excellence » (SC n°7). De fait, « prétendrions-nous, avec une certaine arrogance, de rester dans l’humain pour entrer dans le divin ? » (R. Sarah, Dieu ou rien, p. 178)

En ce sens il est regrettable que le sanctuaire de nos églises ne soit pas un lieu strictement réservé au culte divin où l’on pénètre en habits profanes, comme si l’espace sacré n’était pas clairement délimité par l’architecture. Et parce que le concile enseigne que le Christ est présent dans sa parole lorsque celle-ci est proclamée, il est également nocif que les lecteurs n’aient pas une tenue appropriée qui montrent qu’ils ne prononcent pas une parole humaine mais une parole divine.

La liturgie est une réalité fondamentalement mystique et contemplative, et, en conséquence, hors de portée de notre action humaine. Même la « participation » est une grâce de Dieu. C’est pourquoi elle présuppose de notre part une ouverture au mystère célébré. Ainsi, la constitution recommande la pleine compréhension des rites (cf. n°34) mais dans le même temps prescrit que les fidèles « sachent dire ou chanter ensemble, en langue latine, les parties de la messe qui leur reviennent ». (n°54)

En effet, la compréhension des rites n’est pas une œuvre de la raison humaine laissée à elle-même, qui devrait tout saisir, tout comprendre, tout dominer. La compréhension des rites sacrés est celle du sensus fidei , où la foi vive s’exerce à travers le symbole, et qui connaît plus par syntonie que par concept. Cette compréhension suppose que l’on s’approche du mystère avec humilité.

Aura-t-on le courage de suivre le concile jusqu’à ce point ? Une telle lecture, illuminée par la foi, est pourtant fondamentale pour l’évangélisation. En effet, « elle montre l’Eglise à ceux qui sont dehors comme un signal levé devant les nations, sous lequel les enfants de Dieu dispersés se rassemblent dans l’unité » (n°2). La liturgie doit cesser d’être un lieu de désobéissance aux prescriptions de l’Eglise.

Plus spécifiquement, elle ne peut plus être une occasion de déchirure entre chrétiens. Les lectures dialectiques de Sacrosanctum Concilium, l’herméneutique de la rupture, dans un sens ou dans l’autre, ne sont pas le fruit d’un esprit de foi. Le concile n’a pas voulu rompre avec les formes liturgiques héritées de la tradition, il a voulu plutôt les approfondir. La constitution établit que « les formes nouvelles [sortiront] des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique ». (n°23)

En ce sens, il est nécessaire que ceux qui célèbrent selon l’usus antiquior le fassent sans esprit d’opposition, et donc dans l’esprit de Sacrosanctum Concilium. De la même manière, ce serait une erreur que de considérer la forme extraordinaire du rite romain comme dérivant d’une autre théologie que celle du rite réformé. Il serait d’ailleurs souhaitable que dans une prochaine édition du missel le rite pénitentiel et l’offertoire de l’usus antiquior soient placés en annexe, de manière à souligner que les deux formes liturgiques s’éclairent l’une et l’autre, en continuité et sans opposition.

Si nous vivons dans cet esprit, alors la liturgie cessera d’être le lieu des rivalités et des critiques, pour nous faire enfin participer activement à cette liturgie « qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem, à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu comme ministre du sanctuaire » (n°8).

(traduction abbé B. Martin)

Cercle E5 2015 – communication de Vivien

Comme désormais chaque année, nous nous sommes retrouvés avec le Cercle E5, dit « Cercle d’hommes », lors de la soirée du lundi de Pentecôte. Une soirée entre hommes, rythmée par la liturgie (grégorienne s’entend). Autour du buffet amical, Vivien nous a fait le plaisir de nous partager un texte retrouvé dans le cadre de ses études de musicologie. C’est avec plaisir qu’il nous l’a lu et commenté, et c’est avec délectation que nous l’avons écouté…. Sans nostalgie aucune, bien sûr …

______________________________________

Lundi de Pentecôte 2015

Chers amis,

J’aimerai vous partager une petite trouvaille, un témoin précieux de pratiques qui pouvaient animer une simple paroisse de province, c’est-à-dire Rive de Gier. Il existait, jadis, une chorale liturgique (mais pas que) appelée : les chanteurs de Notre Dame. Elle chantait pour les messes, pour les vêpres, pour des concerts de charité et pour bien d’autres occasions. Elle avait en plus des répétitions (nécessaires), des journées, des WE de formation au grégorien en lien avec l’Institut Saint Grégoire le Grand de Lyon, rassemblée avec des chorales de Saint Chamond, de Saint Etienne (chorale Saint Chorale) notamment.

Sans vous mentir, leur répertoire était tout à fait honorable, allant des Sept paroles du Christ en Croix de Charles Gounod, à tel motet de La Tombelle, de Pierné, à telle messe de Haendel (sans oublier le Messie), Vierne ou Palestrina, ainsi que des œuvres de Rameau, Mendelssohn, Janequin, de Lalande, d’Albert Alain (père de Jehan et Marie-Claire), Franck, Campra, quelques negro spiritual, Janeton rend sa faucille, Les oiseaux, Margoton, La Marie, Rossignolet Sauvage (César Goeffray), Trois beaux oiseaux du paradis (Maurice Ravel), sans oublier le grégorien…

Ce qui m’intéresse avant tout, ce soir, est un discours prononcé lors du concert de la Sainte Cécile 1949 à Saint Etienne, donné avec le cercle des hommes et jeunes gens de Notre Dame de Rive de Gier. En voici quelques extraits :

« […] Il est normal que des musiciens fêtent Ste Cécile. Quand ces musiciens sont en même temps Chanteur d’Eglise c’est encore plus normal !

L’institut St Grégoire du diocèse de Lyon a pris au mot la parole du Pape Pie X « Je veux que mon peuple prie sur de la beauté » et celui de Pie XI «  Je veux que le chant grégorien soit remis en honneur dans le peuple ».

Il s’est donné pour tâche le lancement et la mise en valeur dans les groupes paroissiaux et scolaires du beau chant grégorien, qui faisait dire à R. Fromental, professeur de composition au Conservatoire de Paris : «  Comment les prêtres catholiques qui ont dans la chant grégorien la plus belle musique qui existe au monde, admettent-ils dans leurs églises les pauvretés de certaines musiques. Je donnerais toutes mes œuvres dramatiques pour quelques unes de leurs mélodies religieuses ».

On pourrait citer Gounod, Debussy, Vincent d’Indy, Paul Paray et c’est une joie de constater que pour louer Dieu, l’Eglise met sur nos lèvres une langue musicale qui peut soutenir la comparaison avec les plus beaux accents humains.

A St Etienne et dans as région il faut féliciter un grand nombre de chorales présentes ce soir qui suivent hardiment et joyeusement les désirs ts les ordres des Papes. Il faut féliciter surtout l’ensemble des Institutions depuis le Pensionnat des Oiseaux, le Cours Sévigné, le Cours Chevreul, le Sacré Cœur, le Cours St Paul, l’institution Ste Marie, le Cours Ste Geneviève et le Cours Ponthus qui nous accueillent si gentiment.

Il faut souligner également l’effort splendide des Ecoles Libres de La Grand, St Louis, Ste Marie, St Charles St François, St Ennemond, La Nativité, Terrenoire, Curé D’ars, qui ont mis dans leur programme l’enseignement du chant et du chant grégorien.

Ce n’est qu’un petit essai qui portera certainement son fruit et vous en aurez une preuve éclatante lors de la fête de l’Ascension. En principe, ce jour là, la grand Messe, chantée par un millier d’enfants de St Etienne, sera radio-diffusée sur les Postes d’Etat […].

  • Avant grégorien Alleluia de la Trinité –

     On dit parfois assez de mal du chant grégorien, j’avoue même n’avoir pas été très tendre, jadis, [à] son égard. Mais il est à remarquer que ceux qui ne le prisent pas à sa juste valeur n’en n’ont habituellement qu’une connaissance assez superficielle. Tous ceux qui l’ont regardé de près ont été conquis, peu à peu il est vrai, par sa richesse rythmique, sa souplesse modale et son extraordinaire vitalité.

Seulement c’est un chant qui réclame une technique spéciale, longue à assimiler et une formation spirituelle et religieuse très profonde, sans lesquelles on ne fait rien de bon. Voilà pourquoi le chant grégorien est difficile à faire admettre et à faire aimer. Cela, il faut avoir la loyauté de la reconnaître.

Franchement, entre nous, choristes, qu’est ce qui risque d’avoir la part du pauvre lors de vos répétitions de chorale ? Est-ce le chant polyphonique ou le chant grégorien ? Poser la question c’est malheureusement, dans l’ensemble des cas, la résoudre…

Chanteurs chrétiens vous découragez souvent vos directeurs, vos Maître de Chapelle par votre incompréhension, votre inertie, votre manque d’allant ou de connaissance et vos à priori. C’est vous qui souvent empêchez le bon travail de se faire ou du moins le freinez passablement.

    Et je dis à tous les responsables de groupes d’adultes ou d’enfants. Travaillez, formez vous. Si l’on ne vous écoute pas, c’est que peut-être vous n’êtes pas au point. On ennuie infailliblement le monde quand on est incompétents sur une question.

    C’est pourquoi n’hésitez pas à vous former […] ».

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts et bien des choses ont changé, reléguant tous ces chants sacrés (entre autre) au rang de « vieilleries que chantaient nos grands-mères ». D’un style pas toujours heureux, il est vrai, m’enfin (merci Gaston), ils avaient l’avantage de servir au mieux la liturgie (ils essayaient), de lui correspondre et porter vers le beau. Je ne souhaite pas retourner en arrière mais prendre exemple pour mieux progresser et aller vers le beau per soli Deo gloria !


Je terminerai avec les plus atypique des musiciens d’Eglise : Olivier Messiaen. Pétri et passionné par le chant grégorien, il n’appréciait guère le nouveau répertoire (musical) post Vatican II, sans grand intérêt !

Il a prononcé cette phrase magnifique, qui remet à leur juste place il me semble toutes les élucubrations de la musique contemporaine, sans parler des plaisirs faciles (et factices) des promesses de liberté, d’égalité, scandées à tout va :

Et pendant ce temps les oiseaux ont continué à chanter !

Je vous remercie.

Vivien.

RECEVOIR L’EUCHARISTIE AVEC AMOUR ET REVERENCE.

Accueillir l’enseignement de l’Église dans la vérité et la sérénité.

 

Les Éditions Hovine sprl (Rue des Pensées 2bis, B 7522 Marquain) diffusent un feuillet concernant un « miracle eucharistique » qui serait survenu le 23 mai 2003, à Ostina, dans la province de Florence.

Ce feuillet rend compte de ce « miracle » et en prend prétexte pour mettre en garde contre l’usage de recevoir la communion dans la main et exhorter vivement à communier directement dans la bouche.

Cette apologie de la communion dans la bouche n’a de soi rien de répréhensible évidemment. En revanche la méthode suivie par ledit feuillet appelle de sérieuses réserves car elle pourrait troubler des fidèles mal informés.


Le feuillet aligne trois sortes d’arguments :

Des arguments basés sur des phénomènes miraculeux, d’autres sur des révélations privés ou des confidences et enfin des arguments venant du Magistère de l’Église.

1. Les phénomènes miraculeux :

Les miracles eucharistiques ne sont pas nouveaux dans l’histoire de l’Église, en particulier depuis le Moyen Âge. Un certain nombre ont été authentifiés et méritent l’attention et le respect des fidèles. La plupart du temps, il sont destinés à fortifier la foi au mystère eucharistique. Un excellent ouvrage fait le point sur les plus célèbres, ouvrage de référence puisqu’il est muni du nihil obstat et de l’imprimatur et écrit par un auteur sérieux :

Abbé Jean Ladame et Richard Duvin, Prodiges Eucharistiques du VIIIe siècle à nos jours, Éditions France-Empire, Paris, 1981 (Réédition : Familles & Eucharistie, 155 E, chemin de la Palma, 69210, L’Arbresle, 1981). Ces prodiges peuvent fortifier la foi envers le mystère eucharistique et la Présence réelle, substantielle et permanente du Seigneur Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Par là ils invitent à un respect plein d’amour et de révérence à l’égard de ce Très Saint Sacrement ; toutefois ils n’indiquent en eux-mêmes rien sur la manière de communier.

 

2. Les révélations privées :

C’est un monde plus délicat à cerner et à discerner… !

Il faudrait examiner l’une après l’autre les révélations rapportées dans ce feuillet, leurs critères de crédibilité, le sens de l’Église et la théologie des sacrements qui les animent ; on peut en tout cas constater que les révélations rapportées dans ce feuillet ont tendance à se placer sur le registre de la peur et de la menace. Les avertissements de ces soi-disant révélations privées se démarquent de ceux qu’on trouve dans les Saintes Écritures et en particulier dans l’Évangile. Ce serait facile à mettre en lumière, mais ce n’est pas l’objet de cette note.

 

3. Le Magistère de l’Église.

C’est la référence au Magistère de l’Église qui est le but de cette mise au point.

Le premier des arguments tirés de « la doctrine catholique » attribue, à tort, au Concile Vatican II le rejet de la communion dans la main. C’est ce qu’il faut corriger et préciser.

Cette attribution est une erreur grave, volontaire ou involontaire, mais elle repose sur une part de vérité qu’il convient de relever. En effet, il y a bien eu une consultation des évêques catholiques sur cette question ; cependant cette consultation n’a pas été faite dans le cadre du Concile Vatican II mais après le Concile.

L’instruction Memoriale Domini.

Pendant les années conciliaires et les premières années postconciliaires, sans qu’aucune autorisation officielle ait été accordée, la pratique de la communion dans la main a commencé à se répandre illégalement, en particulier en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et en quelques autres pays. Il y avait donc un état de fait regrettable et irrégulier qui se répandait.

Le bienheureux Pape Paul VI était très réservé à l’égard de la communion dans la main et demanda à la commission chargée de l’application de la réforme liturgique (le Consilium)
d’enquêter auprès évêques de rite latin. Ce qui fut fait par le moyen d’une lettre confidentielle que le Pape lui-même annota et corrigea de sa main, tant la question lui tenait à cœur.

C’est en fait le résultat de cette consultation qui est rapporté dans le feuillet et attribué faussement au Concile Vatican II. Le Concile s’est terminé le 8 décembre 1965 et la lettre envoyée aux évêques est datée du 28 octobre 1968.

Le résultat de cette consultation correspond exactement aux chiffres donnés par le feuillet : Sur 2136 réponses : 21 réponses invalides ; 567 évêques favorables à la communion dans la main ; 1233 évêques opposés à la communion dans la main ; 315 favorables dans certaines conditions.

Cette consultation n’a donc pas la portée ecclésiale ou canonique d’un vote conciliaire ; elle n’en mérite pas moins une grande considération, en particulier en raison de ce qui a suivi.

À la suite de cette consultation, une Instruction a été publiée par la Sacrée Congrégation pour le Culte Divin. C’est l’Instruction Memoriale Domini, approuvée par le bienheureux Pape Paul VI le 28 mai 1969.

Cette Instruction maintient comme usage normal, la communion directement dans la bouche et précise que le Pape « n’a pas pensé devoir changer cette façon traditionnelle de distribuer la communion aux fidèles ». Elle rappelle que cette « tradition multiséculaire exprime le respect des fidèles envers l’eucharistie et ne blesse en rien la dignité personnelle de ceux qui s’approchent d’un sacrement si élevé ». Au sujet de cette manière traditionnelle de communier, il est même demandé aux évêques, aux prêtres et aux fidèles de « respecter attentivement la loi toujours en vigueur » et « confirmée de nouveau ».

Mais l’Instruction prévoyait aussi une ouverture qui deviendrait rapidement une large brèche. Elle accordait que là où l’usage de la communion dans la main s’était déjà introduit, les conférences épiscopales « après un prudent examen » pourraient prendre des « décisions opportunes » et en demander au Saint-Siège « la nécessaire confirmation ».

Ce qui fut fait par de nombreuses conférences épiscopales, et cela a fini par faire tâche d’huile. Finalement ce qui était une permission obtenue par voie d’indult a fini par être considéré comme l’usage ordinaire et normatif. Pourtant, la lettre du Cardinal Gut qui transmettait l’indult rappelait l’objet de l’instruction Memoriale Domini « sur le maintient en vigueur de l’usage traditionnel ».

Il est donc parfaitement vrai que l’usage de communier dans la main a d’abord été diffusé de manière illégale et que la permission de le poursuivre été concédée comme pour légaliser un état de fait là où les responsables ecclésiastiques considéraient ne pas pouvoir ou ne pas devoir revenir à l’usage normal de la communion sur la langue. Le Saint-Père et le Saint-Siège ont dû couvrir canoniquement a posteriori un fait accompli tout en cherchant à maintenir la priorité de la pratique traditionnelle.

Tout cela est bien connu à présent et publié.

L’Instruction Memoriale Domini est publiée dans la Documentation catholique, 1969, p. 669-674. On peut aussi la consulter sur Internet ; plusieurs sites en donnent le texte. Par exemple :

https://www.ceremoniaire.net/depuis1969/docs/memoriale_domini.html

En 1973, Mgr Bugnini, à la demande du Pape, a publié un article d’abord dans l’Osservatore romano, puis largement diffusé, qui tend à dédramatiser la question. Il allègue quelques textes bien connus, de l’Antiquité et du haut Moyen Âge, qui témoignent de l’usage antique de la communion dans la main, ce que du reste personne n’a jamais contesté. Mais cela ne discrédite pas pour autant l’évolution qui a conduit à recevoir la communion sur la langue. La remise en vigueur de pratiques antiques qui ne sont plus en usage n’est pas de soi toujours souhaitable. Dans l’encyclique Mediator Dei, Pie XII écrivait à ce sujet :

il n’est pas sage ni louable de tout ramener en toute manière à l’antiquité… quand il s’agit de liturgie sacrée, quiconque voudrait revenir aux antiques rites et coutumes, en rejetant les normes introduites sous l’action de la Providence, à raison du changement des circonstances, celui-là évidemment, ne serait point mû par une sollicitude sage et juste.

Et le Concile Vatican II précise :

les innovations ne se feront que si elle sont exigées par un besoin réel et incontestable de l’Église, les précautions étant prises pour que les formes nouvelles se développent à partir des formes déjà existantes selon une croissance en quelque sorte organique. (Constitution sur la Sainte Liturgie, Sacrosanctum Concilium, n. 23)

Il faut aussi bien souligner que la communion dans la main telle qu’elle s’est largement répandue depuis les années 1960 est loin d’être identique à la pratique dont témoignent les textes anciens si souvent allégués : l’eucharistie reçue sur la paume de la main droite était directement portée à la bouche sans être « prise » avec les doigts ; dans certains cas, on trouve même l’usage de recouvrir la main avec un linge.

Du reste l’article de Mgr Bugnini n’est pas un document magistériel et ne change rien aux dispositions de l’Instruction Memoriale Domini ; il y renvoie même explicitement. On peut en lire la traduction française dans la Documentation catholique, 1973, p. 565-568, (sans oublier de lire le correctif à la p. 686). On notera aussi que l’Osservatore romano avait donné comme titre à cet article « Piété et respect envers l’eucharistie », alors que Mgr Bugnini l’avait intitulé « Sur la main, comme sur un trône » et la traduction française de la Documentation catholique : « La communion dans la main » !

Le même Mgr Bugnini a rendu compte de toute cette question dans son célèbre ouvrage, La riforma liturgica, BELS 30, Rome, Ed. Liturgiche, 19972, p. 621-641.

Deux évêques, l’un argentin et l’autre du Kazakhstan ont écrit chacun un petit opuscule très bien fait. En voici les références :

Juan Rodolfo Laise, La communion dans la main, Centre International d’Études Liturgiques, Paris, 1999.

Athanasius Schneider, Dominus est, Tempora, Perpignan, 2008.

Ce dernier a donné sur la question une interview à la revue Famille chrétienne n. 1930 du 10 au 16 janvier 2015, p. 30-33.

Dans les plus récents documents officiels.

Il est intéressant de remarquer que des documents officiels récents de la liturgie romaine, maintiennent le principe que la manière normale de communier est la communion reçue dans la bouche et que la communion dans la main est une pratique dérogatoire.

Il s’agit par exemple de la 3e édition typique de la Présentation Générale du Missel Romain, publiée en latin en 2002 ; la traduction française officielle est de 2008. Voici ce qu’on peut y lire pour le rite de communion :

161. Si Communio sub specie tantum panis fit, sacerdos hostiam parum elevatam unicuique ostendit dicens: Corpus Christi. Communicandus respondet: Amen, et Sacramentum recipit, ore vel, ubi concessum sit, manu, pro libitu suo. Communicandus statim ac sacram hostiam recipit, eam ex integro consumit.

161. Si la communion est donnée seulement sous l’espèce du pain, le prêtre montre à chacun l’hostie en l’élevant légèrement et dit: Corpus Christi (Le Corps du Christ). Le communiant répond: Amen, et reçoit le Sacrement dans la bouche ou bien, là où cela c’est autorisé, dans la main, selon son choix. Celui qui reçoit la sainte hostie pour communier la consomme aussitôt et intégralement.

D’après ce texte, il est clair que la manière normale et ordinaire de communier est dans la bouche ; la communion dans la main relève d’une autorisation spéciale. Il se trouve que cette autorisation a été demandée presque partout, mais le principe demeure. En outre ce que le français traduit par « là où cela est autorisé » est, en latin, « ubi concessum est » ; c’est le vocabulaire de la concession.

De même en 2004, dans l’Instruction Redemptionis Sacramentum de la Congrégation pour le Culte Divin, on peut lire au n. 92 :

92. Quamvis omnis fidelis ius semper habeat pro libitu suo sacram Communionem ore accipendi, si quis communicandus velit Sacramentum manu recipere, in regionibus ubi Conferentia Episcoporum, actis a Sede Apostolica recognitis, id permiserit, ei sacra hostia administretur. Attamen peculiari modo curetur statim coram ministro hostiam a communicante sumi, ne ullus species eucharisticas in manu ferens discedat. Si adsit profanationis periculum, sacra Communio in manu fidelibus non tradatur.

92. Tout fidèle a toujours le droit de recevoir, selon son choix, la sainte communion dans la bouche. Si un communiant désire recevoir le Sacrement dans la main, dans les régions où la Conférence des Évêques le permet, avec la confirmation du Siège Apostolique, on peut lui donner la sainte hostie. Cependant, il faut veiller attentivement dans ce cas à ce que l’hostie soit consommée aussitôt par le communiant devant le ministre, pour que personne ne s’éloigne avec les espèces eucharistiques dans la main. S’il y a un risque de profanation, la sainte Communion ne doit pas être donnée dans la main des fidèles.

Là encore, il apparaît clairement que la communion dans la main est une pratique dérogatoire qui relève d’une autorisation.

Le feuillet fait référence à plusieurs paragraphes de cette Instruction Redemptionis Sacramentum, mais n’en cite aucun littéralement et ne fait aucune allusion à ce n. 92 qui pourtant est assez clair du point de vue du droit ; et le plus étonnant est que, sous le titre « La doctrine catholique », il passe complètement sous silence la Présentation Générale du Missel Romain.

Enfin, les concessions accordées aux conférences des évêques d’un pays sont des permissions, mais ne sont pas contraignantes. Il revient à chaque évêque d’user de cette permission ou de demander qu’elle ne soit pas en vigueur sur le territoire de son diocèse.

Les deux manières de recevoir la communion sont donc légitimes mais pas équivalentes au regard du droit et de la tradition de l’Église : l’une est normative, l’autre, bien que largement répandue, relève d’une procédure d’indult.

Conclusion : « Ouvre ta bouche, et Moi, je l’emplirai » (ps. 80, 11)

L’instruction Memoriale Domini est un très beau document, parfaitement officiel qui explique très positivement, sans recourir à la peur, les bonnes raisons de maintenir la manière traditionnelle de communier. L’enseignement de l’Église sur cette question est beau en lui-même ; il n’a besoin ni d’arguments qui menacent et effraient les fidèles, comme le sont ces soi-disant « révélations privées », ni que l’on accommode la vérité en attribuant au Concile Vatican II le résultat d’une consultation d’abord confidentielle adressée aux évêques plusieurs années après la clôture du Concile.

Même si une autre pratique a pu être concédée, le bienheureux Pape Paul VI, avec la grande majorité des évêques, souhaitait voir maintenu l’usage séculaire de recevoir la Sainte Eucharistie directement sur la langue. Cet usage exprime de manière appropriée « le respect dû à ce Très Saint Sacrement et l’humilité avec laquelle il doit être reçu » (Memoriale Domini). Il manifeste aussi radicalement qu’on ne « prend » pas l’Eucharistie mais qu’on la « reçoit ». En la personne du ministre qui distribue la communion, c’est vraiment le Seigneur qui donne sa chair en nourriture et réalise la promesse d’un psaume traditionnellement appliqué à l’Eucharistie. Il s’agit du psaume 80 dont le dernier verset fournit le texte du chant d’entrée de la Messe de la solennité du Corps et du Sang du Christ : « Cibavit eos ex adipe frumenti ; et de petra melle saturavit eos : Il les a nourris de la fleur du froment et les a rassasiés avec le miel du rocher. » Or quelques versets plus haut, le Seigneur fait cette promesse :

« Dilata os tuum et Ego adimplebo illud. Ouvre ta bouche, et Moi, je l’emplirai » (ps. 80, 11).

Unité du rite romain

Vu sur Benoit et Moi et sur Proliturgia, une excellente réflexion liturgique de la part du Cardinal Ratzinger, qui en dit long sur ce qui guidera ensuite l’esprit du motu proprio de 2007 sur l’usage de la forme extraordinaire du rite. Extrait d’une lettre avec un professeur de liturgie de l’institut Saint Anselme de Rome :

« Je ne voudrais pas entrer dans tous les détails de votre lettre, bien qu’il ne serait pas difficile de répondre aux différentes critiques de mes arguments.

Cependant, je considère très important ce qui concerne l’unité du Rite romain. Cette unité n’est pas menacée aujourd’hui par les petites communautés qui font usage de l’indult (autorisation de célébrer avec l’ancien missel romain – n.d.l.r.-) et sont fréquemment traités comme des lépreux, comme des personnes qui font quelque chose d’irrévérencieux, voire plus encore, d’immoral ; non, si l’unité du Rite romain est menacée c’est pas la créativité liturgique sauvage, fréquemment encouragée par des liturgistes (…).

Je répète ce que j’ai dit lors de mon interversion : que la différence entre le Missel de 1962 et la messe fidèlement célébrée selon le Missel de Paul VI est beaucoup plus petite que la différence entre les différentes applications dénommées « créatives » du Missel de Paul VI.

Dans cette situation, la présence du Missel précédent peut se transformer en un rempart contre les altérations liturgiques lamentablement fréquentes, et être de cette façon un soutien à la réforme authentique. S’opposer à l’usage de l’Indult de 1984 au nom de l’unité du Rite romain est, selon mon expérience une attitude très éloignée de la réalité.

Par ailleurs, je regrette quelque peu que vous n’ayez pas perçu, lors de mon intervention, l’invitation adressé aux « traditionalistes » à s’ouvrir au Concile, à venir à la rencontre de la réconciliation, dans l’espoir de surmonter, avec le temps, la brèche entre les deux Missels. » (Source : « Benoît-et-moi« )

La pauvreté iscariote

Voici quelques rappels de bon aloi, plus que jamais nécessaires, signés par le P. Louis Bouyer :


« (…) Les antiquaires dénués de scrupules n’ont jamais connu d’aussi beaux jours que depuis qu’on leur liquide les quelques belles choses qui pouvaient demeurer dans les sanctuaires – dont le prêtre pourtant n’est que le gardien – pour payer les caisses à savons dont on construira le « podium », où se dresseront les tréteaux baptisés « autel face au peuple », plus les quelques blouses de garçons épiciers qui feront les « aubes » nécessaires à la figuration. Après quoi, il ne reste plus qu’à planter le micro pour la messe-crochet radiophonique. En ces temps où, comble d’ironie, on ne parle que de « promotion des laïcs », le cléricalisme le plus ingénu se donnera libre cours dans ce décor fait par lui et pour lui. L’intarissable « commentateur », occultant sans peine l’officiant falot qui expédie derrière lui les exigences rubricales, pourra imposer enfin sans contrainte au bon peuple chrétien la religion de M. le Curé ou de M. le Vicaire à la place de celle de l’Église… L’ennui que dégagent ces « célébrations » a fait rejoindre d’un coup au catholicisme le plus évolutif ce que le protestantisme le plus rétrograde pouvait connaître de désolante pauvreté. (…) Il paraît que l’Église convertirait tout le monde si seulement les Évêques coupaient leur cappa magna. Reste à savoir si, pour restituer à l’Église l’esprit de pauvreté des Béatitudes, il suffit de la mettre en savate. Et, quand tel serait le cas, il faudrait encore être sûr que la pauvreté doive être présente d’abord dans le culte, et non dans la vie des chrétiens. C’est un peu facile de se faire une bonne conscience sur ce point en louant Dieu dans une bicoque pour ensuite retrouver chez soi sa télévision, son frigidaire, son chauffage central, toutes choses dont il ne peut être question pour personne de se priver au nom de quelques conseils évangéliques, trop évidemment dépassés par la « planétisation » contemporaine ! Osons donc mettre en doute deux préjugés qui font de la liturgie catholique, de nos jours, trop souvent, la plus triste chose qu’elle ait jamais été. Le premier, c’est qu’elle ne peut être évangélique qu’en étant pauvre. Et le second, c’est que la pauvreté, c’est le négligé. (…) La pauvreté dans le culte ne signifie point le laisser-aller (qui produit régulièrement les formes de laideur les plus sinistres), et un culte authentiquement pauvre, même s’il répond à certaines exigences de la foi, ne répond pas à toutes. (…) Défions-nous d’une pauvreté iscariote, qui lésine au nom des pauvres sur les frais du culte, quoi qu’elle ne se fasse aucun scrupule de jeter l’argent par les fenêtres pour toutes sortes d’inutilités qui n’ont pas l’excuse (ou le tort) d’être belles. » (P. Louis BOUYER, Oratorien).

Mais qui donc est cette personne qui ose dire des choses aussi violentes ? Un « intégriste », un promoteur d’une vision étriquée du traditionnalisme ?

Voici donc une présentation (comme d’habitude, commentaires et soulignements sont de nous).

Présentation (source : http://www.la-croix.com/Culture/Livres-Idees/Livres/Le-parcours-etonnant-de-Louis-Bouyer-theologien-de-renom-2014-09-24-1211188 )

MÉMOIRES, Louis Bouyer

ÉDITIONS CERF, PARIS , 336 PAGES , 29 €


MÉMOIRES

de Louis Bouyer

Paris, Éditions Cerf, 336 p., 29 €

Le P. Louis Bouyer (1913-2004) fut certainement un des plus grands théologiens du XXe siècle, en tout cas un de ceux, finalement assez rares, qui réussirent à publier de vraies synthèses. Dans l’abondance de ses publications, on trouve en effet trois trilogies consistantes, dont une consacrée à la Trinité: Le Fils éternel (1974), Le Père invisible (1976) et Le Consolateur (1980).

En liturgie, il fut un des pionniers dans les années qui précédèrent le concile Vatican II et son fameux Mystère pascal (1945) avait été lu et médité par bien des pères conciliaires… Ensuite, dans les années post-conciliaires, il se montra assez critique sur les évolutions en cours dans l’Église, ce qui ne lui valut pas que des amis dans les milieux universitaires de l’époque! [C’est le moins qu’on puisse dire. Il fut en quelque sorte ostracisé par la bien pensance cléricale de l’époque.]

Aujourd’hui, depuis son décès, ses œuvres les plus importantes sont heureusement rééditées, surtout au Cerf et chez Ad Solem. Il manquait alors ses mémoires, qu’il avait expressément voulu voir paraître après sa mort: nombreux furent alors ceux qui les attendaient depuis presque une décennie!

Écrites dans une langue française du plus pur classicisme, ces Mémoires donc enfin parus racontent un itinéraire étonnant. Bouyer fut en effet l’enfant unique d’un couple protestant établi à Paris ou dans sa proche banlieue.

Les débuts de l’ouvrage racontent assez longuement son enfance et sa jeunesse, marquées, alors qu’il avait 11 ans, par la mort de sa mère, chrétienne qui resta durablement influencée par la stricte piété darbyste expérimentée lors d’un séjour en Angleterre.

Esprit brillant, Bouyer devint pasteur assez jeune. Pour lui, le protestantisme, plus précisément le luthéranisme, ne se situait pas dans une opposition systématique au catholicisme et à l’Église des origines, comme pour beaucoup d’autres protestants malheureusement.

Au contraire, il souhaitait essayer une « recatholicisation du protestantisme, non seulement restant mais devenant, de ce fait, plus fidèle que jamais à l’inspiration première et fondamentale de la Réforme». [Prêtre oratorien, son parcours est une sorte de parallèle, en terme de conversion et de théologie, de celui de Newman]Mais il dut bien se rendre compte que c’était là une tâche titanesque et, finalement, il devint catholique à l’âge de 26 ans.

Toute sa vie attiré par les bénédictins, il entra néanmoins à l’Oratoire de France qui lui laissa toujours une grande liberté. [Il est enterré à l’abbaye Saint Wandrille]

Ses Mémoires vont jusqu’au Concile. Ce qu’il raconte est très intéressant, mais toujours pointe un ton polémique; car Bouyer, peu conciliant, ne se sentira jamais vraiment à l’aise par rapport à certaines orientations conciliaires, et encore moins par rapport à leurs mises en pratique ultérieures, qu’elles soient liturgiques ou ecclésiologiques (il est très virulent sur la collégialité épiscopale, par exemple).

Il n’hésite pas non plus à s’attaquer nommément à tel ou tel homme d’Église qui a pu jouer un rôle important au Concile («Le méprisable Bugnini», [C’est grâce à Bouyer que la forfaiture menée par Bunigni sur le Consilium pour l’application de la réforme liturgique du Concile, c’est-à-dire la commission de liturgiques désignés par le pape pour mettre ene œuvres les orientations de Sacrosanctum Conclium, la constitution dogmatique sur la liturgie de Vatican II – dont Bouyer était membre – a été connue du pape Paul VI ; ] «Le brave et quelque peu nigaud Charles Moeller», «Un trio de maniaques», «Ces trois excités», etc.).

Bref, que ce soit dans sa charge d’enseignant en théologie à la Catho de Paris ou à la Commission théologique internationale, il eut du mal à collaborer avec d’autres et préféra démissionner, ce qui lui laissa des aigreurs durables. [le manque d’esprit d’équipe, c’est en effet souvent le reproche qu’on fait aux esprits brillants et libres, aux défenseurs de l’intelligence et de la vérité…]

Il est un peu dommage que sa verve polémique soit si présente dans ses dernières pages mais, heureusement, il nous reste de toute manière à nous replonger dans son œuvre théologique; là, nous savons avec certitude que nous en tirerons toujours du profit

David Roure

Voir aussi :

http://www.collegedesbernardins.fr/fr/evenements-culture/colloques/actualite-et-fecondite-d-un-maitre-louis-bouyer-1913-2004.html