Benoît XVI à l’université pontificale urbanienne

A l’heure où bat son plein la semaine spirituelle de la paroisse Saint Etienne, qui s’articule autour de moments de prière d’enseignement et d’apostolat direct, il est bon de relire le discours de Benoît XVI à l’université pontificale urbanienne, qui démontre avec force le nécessaire lien entre mission et liturgie, entre Marthe et Marie, entre Foi et religion, et entre contemplation et action. Ca tombe bien, c’est exactement ce qui nous est proposé de vivre, entre le premier dimanche de l’Avent et la fête de l’Immaculée Conception.

« LA RENONCIATION À LA VÉRITÉ EST MORTELLE POUR LA FOI »

par Benoît XVI

Je voudrais, en premier lieu, adresser mes remerciements les plus chaleureux à M. le recteur et aux autorités académiques de l’Université Pontificale Urbanienne, aux responsables administratifs et aux représentants des étudiants, pour leur proposition de donner mon nom à l’amphithéâtre qui vient d’être remis à neuf. Je voudrais remercier de manière tout à fait particulière le cardinal Fernando Filoni, grand chancelier de cette Université, qui a accueilli favorablement cette initiative. C’est pour moi un motif de grande joie que de pouvoir être ainsi associé de manière permanente aux travaux de l’Université Pontificale Urbanienne.

Au cours des différentes visites que j’ai eu l’occasion d’y faire à l’époque où j’étais préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, j’ai été à chaque fois frappé par l’atmosphère d’universalité que l’on perçoit dans cette université, où des jeunes gens provenant de pratiquement tous les pays de la Terre se préparent pour servir l’Évangile dans le monde actuel. Aujourd’hui aussi, en moi-même, je vois face à moi, dans cet amphithéâtre, une communauté constituée d’un très grand nombre de jeunes gens, qui nous font percevoir de manière vivante l’extraordinaire réalité de l’Église catholique.

« Catholique » : cette définition de l’Église, qui fait partie de la profession de foi depuis les temps les plus anciens, porte en elle-même quelque chose de la Pentecôte. Elle nous rappelle que l’Église de Jésus-Christ n’a jamais concerné un peuple seulement ou une culture seulement, mais que, depuis les origines, elle était destinée à l’humanité. Les derniers mots que Jésus ait adressés à ses disciples ont été : « De toutes les nations faites mes disciples » (Mt 28, 19). Et, au moment de la Pentecôte, les apôtres ont parlé toutes les langues, ce qui leur a permis de manifester, grâce à la force du Saint-Esprit, toute l’ampleur de leur foi.

À partir de ce moment-là, l’Église s’est véritablement développée sur tous les continents. Votre présence, chères étudiantes et chers étudiants, est un reflet du visage universel de l’Église. Le prophète Zacharie avait annoncé un royaume messianique qui s’étendrait d’une mer à l’autre et qui serait un royaume en paix (Za 9, 9s.). Et en effet, dans tous les endroits où l’Eucharistie est célébrée et où les hommes ne forment plus entre eux, à partir du Seigneur, qu’un seul corps, il y a quelque chose de cette paix que Jésus-Christ avait promis de donner à ses disciples. Vous, chers amis, soyez des artisans de cette paix que, dans un monde déchiré et violent, il devient de plus en plus urgent de construire et de protéger. C’est pour cette raison que le travail de votre université, dans laquelle vous voulez apprendre à connaître Jésus-Christ de plus près afin de pouvoir devenir ses témoins, est tellement important.

Le Seigneur ressuscité a chargé ses apôtres – et à travers eux ses disciples de toutes les époques – de faire connaître sa parole jusqu’aux extrémités de la terre et de faire de tous les hommes ses disciples. Le concile Vatican II, en reprenant dans le décret « Ad gentes » une tradition constante, a mis en lumière les raisons profondes de cet envoi en mission et c’est avec une force renouvelée qu’il l’a ainsi assigné à l’Église d’aujourd’hui.


Mais, aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui se demandent, à l’intérieur de l’Église comme à l’extérieur, si cet envoi a encore de la valeur actuellement. La mission est-elle encore véritablement un caractère d’actualité ? Est-ce qu’il ne serait pas plus approprié de se rencontrer dans le dialogue entre les religions et de servir ensemble la cause de la paix dans le monde ? La contre-question est la suivante : le dialogue peut-il remplacer la mission ? Aujourd’hui, en effet, il y a un grand nombre de gens qui pensent que les religions devraient se respecter mutuellement et qu’elles devraient, en dialoguant entre elles, devenir une force commune de paix. Dans cette manière de penser, un présupposé que l’on rencontre dans la plupart des cas est que les différentes religions constituent des variantes d’une seule et même réalité ; que « religion » est le genre commun, qui prend des formes différentes en fonction des différentes cultures, mais qui exprime en tout cas une même réalité. La question de la vérité, qui à l’origine préoccupait les chrétiens plus que tout le reste, est dans ce cas-là mise entre parenthèses. On présuppose que l’authentique vérité en ce qui concerne Dieu est, en dernière analyse, impossible à atteindre et que, tout au plus, on ne peut rendre présent ce qui est ineffable qu’en recourant à des symboles variés. Cette renonciation à la vérité semble réaliste et utile à la paix entre les religions du monde.

Et cependant elle est mortelle pour la foi. En effet, la foi perd son caractère contraignant et sérieux si tout se réduit à des symboles qui, au fond, sont interchangeables et ne peuvent renvoyer que de loin à l’inaccessible mystère du divin.

Chers amis, vous voyez que le problème de la mission nous place non seulement face aux questions fondamentales de la foi mais également face à la question de savoir ce qu’est l’homme. Dans le cadre de cette brève allocution, je ne peux évidemment pas essayer d’analyser de manière exhaustive cette problématique qui, aujourd’hui, nous concerne tous profondément. Mais en tout cas je voudrais au moins faire allusion à la direction que devrait prendre notre pensée. Je le fais à partir de deux points de départ différents.

I

1. L’opinion commune est que les religions sont, pour ainsi dire, placées les unes à côté des autres, comme les continents et les différents pays le sont sur une carte géographique. Mais ce n’est pas exact. Les religions sont en mouvement au niveau historique, comme le sont les peuples et les cultures. Il existe des religions qui sont en attente. Les religions tribales sont de ce type : elles ont leur moment historique et pourtant elles sont en attente d’une rencontre plus élevée qui les conduise à la plénitude.

Nous, en tant que chrétiens, nous sommes convaincus que, de manière silencieuse, elles attendent la rencontre avec Jésus-Christ, la lumière qui provient de lui et qui, seule, peut les conduire complètement à leur vérité. Et le Christ les attend. Leur rencontre avec lui n’est pas l’irruption d’un étranger qui détruit leur culture et leur histoire. C’est, au contraire, l’entrée dans quelque chose de plus grand vers quoi elles sont en marche. C’est pour cela que cette rencontre est toujours, à un moment donné, une purification et un mûrissement. D’autre part, la rencontre est toujours quelque chose de réciproque. Le Christ attend leur histoire, leur sagesse, leur vision des choses.

Aujourd’hui nous découvrons également, de manière de plus en plus nette, un autre aspect : tandis que dans les pays où s’est construite sa grande Histoire, le christianisme s’est, à bien des points de vue, fatigué et où certaines branches du grande arbre issu du grain de sénevé dont parle l’Évangile se sont desséchées et tombent à terre, une nouvelle vie naît de la rencontre des religions en attente avec le Christ. Là où il n’y avait que de la fatigue, de nouvelles dimensions de la foi se manifestent et apportent de la joie.

2. La religion, en soi, n’est pas un phénomène unitaire. Il faut toujours y distinguer plusieurs dimensions. D’une part il y a la grandeur de la tension vers le Dieu éternel, au-delà du monde. Mais, d’autre part, on y trouve des éléments qui sont nés de l’histoire des hommes et de leur pratique de la religion. Parmi ces éléments, on peut certainement découvrir des choses qui sont belles et nobles, mais également d’autres choses qui sont basses et destructrices, lorsque l’égoïsme de l’homme s’est emparé de la religion et que, au lieu d’en faire une ouverture, il l’a transformée en une fermeture à l’intérieur de son propre espace.

Voilà pourquoi la religion n’est jamais simplement un phénomène uniquement positif ou uniquement négatif : les deux aspects y sont mélangés. À ses débuts, la mission chrétienne a surtout perçu de manière très forte les éléments négatifs des religions païennes auxquelles elle était confrontée. C’est pour cette raison que l’annonce chrétienne a été, dans un premier temps, extrêmement critique à l’égard de la religion. Ce n’est qu’en dépassant leurs traditions, qu’elle considérait en partie comme étant même démoniaques, que la foi a pu développer sa force rénovatrice. Sur la base d’éléments de ce genre, le théologien évangélique Karl Barth a mis en opposition la religion et la foi, portant un jugement absolument négatif sur la première, perçue comme comportement arbitraire de l’homme qui tente, à partir de lui-même, de saisir Dieu. Dietrich Bonhoeffer a repris cette manière de voir, en se prononçant en faveur d’un christianisme « sans religion ». Il s’agit indubitablement d’une vision unilatérale qui ne peut être acceptée. Et cependant il est correct d’affirmer que toute religion, pour rester dans ce qui est juste, doit aussi, en même temps, se montrer toujours critique vis-à-vis de la religion. Il est clair que cela s’applique, dès ses débuts et en raison de sa nature, à la foi chrétienne, qui, d’une part, considère avec beaucoup de respect la profonde attente et la profonde richesse des religions, mais, d’autre part, considère également de manière critique ce qui est négatif. Il va de soi que la foi chrétienne doit sans cesse développer cette force critique, y compris à l’égard de sa propre histoire religieuse.

Pour nous, les chrétiens, Jésus-Christ est le Logos de Dieu, la lumière qui nous aide à établir une distinction entre la nature de la religion et la distorsion dont elle fait l’objet.

3. À notre époque, on entend avec de plus en plus de force la voix de ceux qui veulent nous convaincre que la religion en tant que telle est dépassée. C’est la raison critique qui devrait, seule, orienter l’action de l’homme. Derrière de telles idées, on trouve la conviction que, à travers la pensée positiviste, la raison dans toute sa pureté a définitivement pris le dessus. En réalité, cette manière de penser et de vivre est, elle aussi, conditionnée historiquement et liée à des cultures historiques déterminées. La considérer comme la seule valable, ce serait diminuer l’homme, en lui retirant des dimensions essentielles de son existence. L’homme devient plus petit, et non pas plus grand, lorsqu’il n’y a plus de place pour un ethos qui, sur la base de sa nature authentique, renvoie au-delà du pragmatisme, lorsqu’il n’y a plus d’espace pour le regard tourné vers Dieu. Le domaine propre de la raison positiviste se trouve dans les grands champs d’action de la technique et de l’économie, et cependant elle n’épuise pas tout l’humain. Par conséquent, c’est à nous, les croyants, qu’il revient de rouvrir sans cesse les portes qui, au-delà de la simple technique et du pur pragmatisme, conduisent à toute la grandeur de notre existence, à la rencontre avec le Dieu vivant.

II

1. Ces réflexions, qui sont peut-être un peu difficiles, devraient montrer que même aujourd’hui, dans un monde qui a été profondément transformé, la mission de faire connaître aux autres hommes l’Évangile de Jésus-Christ reste quelque chose de raisonnable.

Et cependant il y a également une seconde manière, plus simple, de justifier cette mission à notre époque. La joie exige d’être communiquée. L’amour exige d’être communiqué. La vérité exige d’être communiquée. Celui qui a reçu une grande joie ne peut pas la conserver simplement pour lui-même, il doit la transmettre. On peut dire la même chose pour le don de l’amour, pour le don de reconnaître la vérité qui se manifeste.

Lorsqu’André a rencontré le Christ, il n’a pas pu faire autrement que de dire à son frère : « Nous avons trouvé le Messie » (Jn 1,41). Et Philippe, à qui il a été donné de faire une rencontre semblable, n’a pas pu faire autrement que de dire à Nathanaël qu’il avait trouvé celui dont avaient parlé Moïse et les prophètes (Jn 1,45). Si nous annonçons Jésus-Christ, ce n’est pas pour que notre communauté compte le plus grand nombre possible de membres ; et encore moins pour le pouvoir. Nous parlons de Lui parce que nous sentons que nous avons le devoir de transmettre cette joie qui nous a été donnée.

Nous serons des annonciateurs crédibles de Jésus-Christ lorsque nous l’aurons véritablement rencontré au plus profond de la notre existence, lorsque, à travers notre rencontre avec Lui, la grande expérience de la vérité, de l’amour et de la joie nous aura été donnée.

2. La profonde tension entre l’offrande mystique à Dieu, dans laquelle on se donne totalement à lui, et la responsabilité envers le prochain et envers le monde qu’il a créé fait partie de la nature de la religion. Marthe et Marie sont toujours indissociables, même si, d’une fois à l’autre, l’accent peut être mis plutôt sur l’une ou plutôt sur l’autre. Le point de rencontre entre les deux pôles est l’amour, dans lequel nous touchons à la fois Dieu et ses créatures. « Nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru » (1 Jn 4,16) : cette phrase exprime la nature authentique du christianisme. L’amour, qui se réalise et se reflète sous des formes multiples dans les saints de tous les temps, est la preuve authentique de la vérité du christianisme.

Benoît XVI

21 octobre 2014

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