Feria II post Pentecosten – B. Mariae Virginis Ecclesiae Matris

La plupart des textes du propre (laudes, messe, vêpres) de la fête nouvellement instituée comme mémoire obligatoire universelle de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de l’Eglise, au lundi de Pentecôte, sont désormais en ligne, à part ceux de l’office de lecture.

Il y aurait évidemment beaucoup de commentaires à faire, notamment sur le fait que l’institution de cette fête rend impossible l’encouragement du Missale romanum de célébrer ce jour là, une messe votive du Saint Esprit en reprenant le formulaire de la veille, ce que nous avons beaucoup fait à Saint Etienne, car c’est une façon de renouer avec l’octave de Pentecôte, dont la décision de suppression est comme chacun sait, fortement controversée. (Cf. http://www.scholasaintmaur.net/pentecote-loctave-supreme/ )

Absoluto tempore paschali, exstinguitur cereus paschalis, quem præstat intra baptisterium honorifice servari, ut ex eo, in Baptismatis celebratione accenso, cerei baptizatorum illuminentur. Ubi feria II vel etiam III post Pentecosten sunt dies quibus fideles debent vel solent Missam frequentare, resumi potest Missa dominicæ Pentecostes, vel dici potest Missa de Spiritu Sancto, pp. 923-927.

Il y a aussi plusieurs bizarreries, qu’il faudrait utilement relever.

Tout cela mériterait un article en tant que tel, ce qui serait probablement prochainement fait.

Cardinal Sarah : le blanc lui va si bien

L’homélie du Cardinal Sarah lors de la messe à Chartes du pèlerinage de Pentecôte (traditionaliste, organisé par la mouvance « Ecclesia Dei », c’est à dire en communion parfaite avec Rome) permet de rappeler d’utiles considérations relevant de beaucoup de points clefs qui semblent aujourd’hui remis en cause par certains clercs. Quelle fraîcheur !

Notamment d’utiles rappels – comme à son accoutumée sur la liturgie :

Chers pèlerins, sans silence, il n’y a pas de lumière. Les ténèbres se nourrissent du bruit incessant de ce monde, qui nous empêche de nous tourner vers Dieu.
Prenons exemple sur la liturgie de la messe de ce jour : elle nous porte à l’adoration, à la crainte filiale et amoureuse devant la grandeur de Dieu ; elle culmine à la Consécration, où tous ensemble, tournés vers l’autel, le regard dirigé vers l’Hostie, vers la Croix, nous communions en silence dans le recueillement et l’adoration.
Frères, aimons ces liturgies, qui nous font goûter la présence silencieuse et transcendante de Dieu et nous tournent vers le Seigneur.
Chers frères prêtres, je vais m’adresser maintenant à vous spécialement. Le saint sacrifice de la Messe est le lieu où vous trouverez la Lumière pour votre ministère. Le monde dans lequel nous vivons nous sollicite sans cesse ; nous sommes constamment en mouvement. Le danger serait grand de nous prendre pour des travailleurs sociaux. Nous ne porterions plus alors au monde la Lumière de Dieu mais notre propre lumière qui n’est pas celle qu’attendent les hommes. Sachons nous tourner vers Dieu, dans une célébration liturgique recueillie, pleine de respect, de silence, et empreinte de sacralité. N’inventons rien dans la Liturgie, recevons tout de Dieu et de l’Eglise ; n’y cherchons pas le spectacle ou la réussite. La Liturgie nous l’apprend : être prêtre, ce n’est pas d’abord faire beaucoup ; c’est être avec le Seigneur sur la Croix. La Liturgie est le lieu où l’homme rencontre Dieu face à face. La Liturgie est le moment le plus sublime où Dieu nous apprend à reproduire en nous l’image de son Fils Jésus-Christ, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude. Elle n’est pas – elle ne doit pas être – une occasion de déchirements, de luttes, et de disputes. Dans la forme ordinaire, tout comme dans la forme extraordinaire du rite romain, l’essentiel est de nous tourner vers la Croix, vers le Christ, notre Orient, notre Tout, notre unique horizon. Que ce soit dans la forme ordinaire ou la forme extraordinaire, sachons toujours célébrer, comme en ce jour, selon ce qu’enseigne le concile Vatican II, avec une noble simplicité, sans surcharges inutiles, sans esthétique factice et théâtrale, mais avec le sens du sacré, avec le souci premier de la gloire de Dieu et avec un véritable esprit de fils de l’Eglise, d’aujourd’hui et de toujours.

Mais pas seulement ; son intervention a également mentionné – alors qu’on parle d’un synode sur l’Amazonie devant traiter de la question des Viri Probati (= ordination sacerdotale d’hommes mariés, qui est, nous l’avons vu une vieille revendication poussiéreuse, et remis à l’ordre du jour par les sorties médiatique de l’ex-abbé Gréa http://www.scholasaintmaur.net/il-y-a-46-ans-le-p-bouyer-repondait-deja-a-grea-denis-et-gaulmyn/ ) la nécessité » pour l’Eglise de s’en tenir à la discipline du célibat sacerdotal, qui es tune doctrine apostolique :

Chers frères prêtres, gardez toujours cette certitude : être avec le Christ sur la Croix, c’est cela que le  célibat sacerdotal proclame au monde ! Le projet, de nouveau émis par certains, de détacher le célibat du sacerdoce en conférant le sacrement de l’Ordre à des hommes mariés (les viri probati) pour, disent-ils, « des raisons ou des nécessités pastorales », aura pour graves conséquences, en réalité, de rompre définitivement avec la Tradition apostolique. Nous allons fabriquer un sacerdoce à notre taille humaine, mais nous ne perpétuons pas, nous ne prolongeons pas le sacerdoce du Christ, obéissant, pauvre et chaste. En effet, le prêtre n’est pas seulement un alter Christus, mais il est vraiment ipse Christus, il est le Christ lui-même ! Et c’est pour cela qu’à la suite du Christ et de l’Église, le prêtre sera toujours un signe de contradiction !

(source : https://www.hommenouveau.fr/2526/religion/celibat-sacerdotal-en-peril—bra-chartres–le-cardinal-sarah-est-monte-au-creneau.htm )

Toutes les études sérieuses le prouvent :

La norme la plus ancienne se limitait à interdire la bigamie [souvent appelée bigamie successive ; digamia] c’est-à-dire le nouveau mariage du clerc après qu’il soit devenu veuf (1 Tm. 3, 2 ; Tt. 1, 6). La règle du célibat est fixée pour tout l’Occident à la fin du IVème siècle avec les décrétales des papes Sirice et Innocent I, et est reprise ensuite par de nombreux conciles. Voir R. Gryson, Les origines du célibat ecclésiastique, Gembloux, 1970 ; C. Cochini, Origines apostoliques du célibat sacerdotal, Paris-Namur, 1981 ; F. Liotta, La continenza dei chierici nel pensiero canonistico. Da Graziano a Gregorio IX, Milano, 1971.

[Note du Traducteur : un certain nombre d’auteurs insistent sur l’origine très ancienne, et même apostolique, de ces normes.
Le concile d’Elvire (vers 300-305 ; c. 33, Mansi II, 11), mentionné dans l’encyclique Sacerdotalis Cælibatus de 1967 (n° 36, note 21), dispose : « On est tombé d’accord sur l’interdiction totale faite aux évêques, aux prêtres et aux diacres, c’est-à-dire à tous les clercs employés au service de l’autel, d’avoir, de commercer avec leurs épouses et de procréer des enfants ; cependant, celui qui l’aura fait devra être exclu de l’état clérical. »
D’après l’analyse de ce texte, il semble que, bien loin d’innover, cette disposition ne fait que reprendre une règle plus ancienne : 
aucune explication n’est donnée pour la justifier,
aucune mention n’est faite d’une norme disciplinaire antérieure abrogée,
aucune protestation n’a été constatée :
tout cela serait inexplicable dans le cas d’une nouveauté particulièrement contraignante et impopulaire. 

Le canon 3 du Concile de Nicée (325) parle des femmes admises à habiter dans la maison des clercs : une sœur, une mère, une tante ; aucune mention n’est faite de leurs épouses.
Dans le même sens que le livre du P. Christian Cochini, Roman Cholij (prêtre de rite oriental, Secrétaire de l’Exarcat Apostolique pour les catholiques ukrainiens en Grande-Bretagne) a obtenu son doctorat ‘summa cum laude’ pour sa thèse sur le célibat sacerdotal à l’époque apostolique ; il est l’auteur de Clerical Celibacy In East And West, Leominster, 1989 ; son texte Priestly celibacy in patristics and in the history of the Church figure sur le site internet du Vatican).
Sa conclusion est que sa propre Église orientale et les autres se sont écartées de la tradition apostolique.
Enfin, il convient de distinguer entre l’obligation pour les ordinands d’être célibataires, et l’obligation d’observer la continence pour les hommes mariés recevant l’ordination ; c’est précisément à cause de cette obligation de garder la continence que le mariage des clercs a (tardivement) été marqué de nullité, la continence ne permettant pas une vie de couple normale.]

(source : https://www.leforumcatholique.org/message.php?num=848063 )

Or on apprend en même temps qu’en cas de Conclave et depuis le tout dernier Consistoire, c’est le Cardinal Sarah qui serait celui qui annoncerait le fameux « Habemus papam » en tant que Cardinal proto-diacre :

Le cardinal Sarah, nouveau protodiacre en cas de conclave

La Croix , le 21/05/2018 à 16h53

Une « optatio » officialisée lors du consistoire du samedi 19 mai a fait passer plusieurs cardinaux-diacres dans l’ordre des prêtres.

Au cours du consistoire ordinaire public pendant lequel il a notamment annoncé les canonisations de Paul VI et Mgr Oscar Romero, le pape François a également fait passer, samedi 19 mai, certains des cardinaux-diacres dans l’ordre des prêtres.

À LIRE : Paul VI et Mgr Romero seront canonisés le 14 octobre à Rome

Si tous les cardinaux sont bien ordonnés évêques, ils sont néanmoins répartis dans trois « ordres » liés chacun aux diocèses entourant Rome (cardinaux-évêques) ainsi qu’aux paroisses (cardinaux-prêtres) et diaconies (cardinaux-diacres) de Rome, chaque cardial étant ainsi virtuellement lié au diocèse de Rome dont ils ont la charge d’élire l’évêque.

Samedi, le pape a donc accédé au vœu (optatio) des cardinaux Leonardo Sandri, Giovanni Lajolo, Paul Josef Cordes, Angelo Comastri, Stanisław Ryłko et Raffaele Farina de passer dans l’ordre des prêtres.

À LIRE : Nouveaux cardinaux : le pape confirme ses équilibres

Si le cardinal Renato Martino demeure le cardinal-protodiacre (le plus ancien dans l’ordre des cardinaux-diacres), ses 85 ans lui interdisent de participer à un conclave.

De ce fait, c’est au plus ancien des cardinaux-diacres de moins de 80 ans, le cardinal guinéen Robert Sarah, qu’il reviendra, en cas de conclave, de remplir les fonctions du protodiacre, la plus éminente étant celle d’annoncer le nom du nouveau pape.

Le cardinal Sarah, qui aura 73 ans le 15 juin prochain, est actuellement préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements.

Cela sous entend donc que si jamais il y a un conclave prochainement, et que ce n’est pas lui qui s’avance pour prononcer le « habemus papam », vous saurez, avant même que cela soit annoncé, que c’est justement le Cardinal Sarah qui a été élu.

Le blanc lui va si bien :

Ce n’est pas un scénario impossible. Le Cardinal Ratzinger, qui savait si bien aborder les sujets « qui fâchent » avant son élection, au point d’être considéré comme un « horrible conservateur rétrograde » par beaucoup de média, y compris catholiques, s’est justement fait élire sans avoir sonné de gages à quiconque et sans aucun calcul de petite politique. Exactement comme ce courageux Cardinal guinéen. Et précisément, vu d’ici, puisque notre Archevêque de Dakar (poste « traditionnellement cardinalice…) n’a toujours pas été promu au cardinalat, nous nous verrions bien – pour compenser ! – avoir un pape d’Afrique de l’Ouest….

 

Série Spécial Chiffons (6) : nous pouvons à nouveau vous fournir la « vraie aube » !

Les épisodes précédents :

 

Nous avons eu beaucoup de réactions positives à notre article sur la « vraie aube ». Plusieurs ont même demandé de la fournir, et j’avoue que j’ai eu énormément de difficultés à le faire pour des raisons logistiques et d’éloignement, liées à des contraintes qu’on ne peut imaginer que si on habite dans une capitale  d’Afrique du Nord-Ouest…

Mais bon, tout arrive : sous la pression de la demande, voici, nous avons réapprovisionné un bon tissu, qui n’est pas entièrement en coton afin de ne pas froisser trop vite et en plus de cela, nous avons désormais une vraie possibilité de la faire sur commande, avec grande qualité, en nous fournissant vos mesures, dans des délais courts.

Argument supplémentaire : vous n’aurez pas besoin de dépenser trois mois de revenus pour vous approvisionner auprès de je ne sais quel fournisseur connu un machin flasque, sans forme, et moche. Par dépit, vous étiez justement sur le point de demander à votre grande tante de vous assembler tant bien que mal quelque chose qui ne sera au final pas si bien que ça…. Mais que vous vous sentirez obligé de porter jusqu’à la fin de votre vie (terrestre) parce que « c’est tata qui me l’a cousue ».  Or, il y a d’autres moyens beaucoup plus intelligents de gagner son paradis. Bref, grâce au site de la Schola Saint Maur, vous êtes tout proche de vous épargner une longue et pénible souffrance.

Bref : vous êtes prêtre, diacre, séminariste, religieux, servant de messe, choriste, acolyte, lecteur : vous avez besoin d’une aube qui en soit une et non pas une espèce de blouse prénatal ?

Nous pouvons vous la confectionner et vous l’envoyer en France, chez vous, pour un tarif défiant toute concurrence. Qualité garantie.

Et la voici en photo, ce qui permet d’apprécier les détails :

L’encolure avec une petite accroche (à l’intérieur) pour la suspendre.

Vue de la manche : notez la couture inversée qui permet de la plier pour ajuster sa longueur en restant esthétique. Cela donne également un certain maintien à la manche elle même et évite qu’elle se retrousse pour laisser apparaître ce qu’il y a dessous. Quoi de plus moche qu’un bras nu ou  un pull qui apparaît sous une manche d’aube pendant que l’acolyte port un cierge ou tout autre chose ? Notez que sur l’aube, à la différence de la coule monastique, la manche est étroite.

Vue d’ensemble

Les fentes de poche, de chaque côté. Notez bien la finition de la couture. 

Remarquez bien que cette aube est conçue pour être portée avec un amict ou une capuche amovible si vous êtes religieux / moine. Si vous avez besoin de l’un ou l’autre, merci de nous le préciser.

Notez qu’évidemment même si cette aube a été conçue dans un contexte monastique, elle se porte parfaitement bien avec un amict et sans capuche et dans un contexte séculier, elle « tombe » très bien. Elle a typiquement une coupe qui rend tangible la notion de « noble simplicité ».

Enfin, cette aube se porte impérativement avec un cordon, que nous ne fournissons pas à ce jour (mais que nous pourrions approvisionner en cas d’augmentation du nombre de commandes).

Il y a 46 ans, le P. Bouyer répondait déjà à Gréa, Denis et Gaulmyn.

Lu sur Proliturgia :

Jeudi, 26 avril 2018. Mgr Bode, évêque d’Osnabrück depuis 1995 et vice-président de la Conférence des évêques d’Allemagne depuis 2017, a déclaré que les évêques allemands demanderont au Vatican la possibilité d’ordonner prêtres des hommes mariés dès lors que le pape François aura approuvé l’ordination de « viri probati » pour la région amazonienne.

Ces déclarations sont dans la droite ligne pastorale très « ouverte » suivie par Mgr Bode qui, au début de cette année 2018, avait déjà proposé de reconnaître et de bénir les couples homosexuels.

Il faut toutefois reconnaître que la diminution du nombre de prêtres dans le diocèse d’Osnabrück est un vrai problème qui ira en s’accentuant tant que Mgr Bode n’aura pas admis que c’est sa propre pastorale qui conduit à faire fuir les éventuels séminaristes et à tarir les vocations.

Cette déclaration, à peine décevante de la part de certains évêques allemands et certainement pas surprenante, renvoie pour nous autres de France à un événement récent de la vie du diocèse de Lyon, à savoir le « dossier Gréa », qui est encore revenu dans l’actualité religieuse, un an après la réduction à l’état laïc du curé emblématique de Lyon Centre à l’occasion de la parution de son livre Une vie nouvelle : prêtre, marié, heureux, Les Arènes, 300 p., 18 euros

Une recension de ce libre et une analyse apparemment réfléchie et équilibrée a été publiée par Jean-Pierre Denis, de La Vie : http://www.lavie.fr/debats/idees/david-grea-les-feux-de-l-amour-13-04-2018-89518_679.php En parcourant cet article, tout semble donner à croire dans les « médias catho main stream » (suivis ou à la remorque des « médias mainstream tout-court ») que Gréa est probablement maladroit et instrumentalisé, mais après tout, il a raison pour le fond et plus fort : l’Eglise, le pape lui-même, ira, tôt ou tard, dans son sens. L’article du même tonneau, d’Isabelle de Gaulmyn, sur son Blog de La Croix, renforce encore cette position : http://religion-gaulmyn.blogs.la-croix.com/david-grea-mon-pretre-ce-heros/2018/04/19/ comme en atteste la conclusion :

Au fond, on a envie de donner raison à la demande – implicite – de David Grea d’autoriser le mariage des prêtres. Ou, plus exactement, d’ordonner prêtre des hommes mariés, ce qui est assez différent. On aurait alors comme prêtres des hommes plus murs, avec des profils plus « ordinaires » et semblables à ceux de l’ensemble des fidèles, que l’on serait moins enclin à aduler et mettre à part. Ce serait le meilleur moyen de lutter contre une cléricalisation à outrance du catholicisme, dont les jeunes prêtres sont, aujourd’hui, les premières victimes.

Notons que pour Gréa, et malgré ce que dit Gaulmyn, sa revendication de pouvoir se marier tout en restant prêtre n’est absolument pas « implicite » mais bel et bien exprimée comme telle. Rétablissons les faits : https://www.lexpress.fr/actualites/1/societe/david-grea-pretre-marie-et-heureux_1999838.html

Il fallait donc contrebalancer quelque peu cette assertion. Et pour cela, le texte ci-dessous, signé (encore) par le RP Louis Bouyer en avril 1972 (c’est-à-dire il y a …. 46 ans !) prouve que toutes ces revendications ne sont ni nouvelles, ni révolutionnaires, ni fécondes. Mais simplement « attardées ».

Les mises en gras sont de nous, ainsi que les commentaires en rouge.

Les attardés, par le R.P. Louis Bouyer

La presse vient encore de faire un écho, très assourdi cependant, à un manifeste de trente-trois théologiens. Ceux-ci vilipendent la Curie romaine et les autre autorités catholiques, dans un style maintenant dépourvu de toute nouveauté, et tout leur programme est d’inviter leurs collègues à une libération dont on ne voit que les aspects négatifs. Pour corser la chose, toutefois, ces grands intellectuels invitent les prêtres à se marier et à faire chanter les évêques pour être maintenus malgré cela dans leurs fonctions…

On se demande qui de tels gestes, désormais rituels, peuvent bien encore intéresser – qui surtout, à part quelques rédacteurs des ICI, pourrait encore y voir un « événement » !

Naturellement, en tête de liste, précédant une série d’inconnus assoiffés de publicité, on trouve toujours les deux ou trois noms de théologiens, naguère estimables, mais qui, depuis qu’ils sont tombés dans la télévision comme M. Le Trouhadec était tombé dans la débauche, n’ont plus rien produit de constructif. Il y a quelque chose de pitoyable à voir ces hommes, qui pouvaient beaucoup apporter à l’Eglise et à leur temps, saisis par le goût de la popularité à bon compte, essayer maintenant de ramener à eux une curiosité qui se détourne, en pimentant de la sorte un message dont il est trop clair qu’il n’a pas de contenu. [Tout est dit en trois lignes. Ce Le Trouhadec, d’il y a 46 ans est complètement oublié. Tout comme le sera Gréa dans peu de temps, et ce malgré ses efforts médiatiques et ses tentatives pastoralo-révolutionnaires.] Quoi de plus pénible que de voir des gens qui se proclament à l’avant-garde couverts d’une sueur froide à découvrir qu’ils ont cessé d’intéresser ou d’amuser, et tâchant d’en remettre, comme on dit, pour rattraper l’attention ?

Un fiasco complet

Peu avant sa mort, Thomas Merton dénonçait l’absurdité de ceux qui continuent à pousser pour ouvrir une porte, qui est non seulement ouverte depuis longtemps mais par laquelle déjà tout le contenu de la maison est parti au vent… Certes, il y a bien des vieilleries, dans cette maison, qu’on avait trop longtemps confondues avec ses authentiques trésors. Mais il est clair, aujourd’hui, pour tous ceux que leur vanité n’aveugle pas, que bon nombre de trésors ont été jetés pêle-mêle avec les rebuts. La tâche n’est plus de précipiter la braderie, mais d’essayer, pendant qu’il est encore temps, de discerner l’essentiel de l’accessoire, le permanent du périmé, puis, sur cette base rétablie et consolidée, de commencer à construire, ou plutôt à reconstruire.

Si l’on ne s’y met pas, c’est alors que nous perdrons la liberté féconde que le Concile nous avait acquise, mais dont le pire ennemi est cette liberté simplement anarchique et destructive dont nos « théologiens » n’arrivent pas encore à la distinguer. A bien des signes, il devient clair que nous sommes au creux de la vague et que nous l’avons même déjà quelque peu dépassé. [En tout cas, si le creux de la vague a été atteint en 1972, la marée descend et revient : et elle semble en 2018 très proche d’être de nouveau à son niveau le plus pas, après l’embellie des pontificats de Jean-Paul II et Benoît XVI] Le seul effet des rapsodies contestataires, aujourd’hui, c’est bien évident, est de détacher de l’Église ceux qui n’auraient jamais songé à la quitter sans cela. Mais cette pseudo-ouverture au monde n’a pas attiré un seul néophyte. On peut amuser un moment le public par le spectacle de prêtres qui défroquent, de religieux qui défient leurs supérieurs, de théologiens qui proclament leur incrédulité. Qui peut donc être attiré, exalté, conquis par toute cette accumulation de lâchages, de forfanteries, de dégonflages ?

Il vient de paraître aux USA, sous la plume d’un écrivain catholique pourtant bien connu par son libéralisme, James Hitchcock, un livre intitulé le Déclin et la Chute du catholicisme radical. Même les journaux considérés comme les plus « progressistes », comme le New Catholic Reporter, ont publié soit de larges extraits de ce volume soit des analyses qui en reconnaissent la justesse. Son enquête et son verdict sont d’autant plus écrasants que le ton y est volontairement modéré. Il en ressort, par les faits, que l’insolente faction qui, profitant de la faiblesse et de la mauvaise conscience de trop de responsables, a pris en main l’application du Concile, mais en tournant le dos à ses principes, a fait un complet fiasco. Elle a découragé, perdu les catholiques dits traditionnels, et elle n’a attiré personne à leur place dans les églises progressivement vidées par ce singulier apostolat, que rien ne distingue plus de l’apostasie. [Quel écho à justement le récent rapport de l’institut Gallup sur la baisse de la pratique catholique aux Etats – Unis ! Cf. Proliturgia, encore)]

Avec un sens extraordinaire de l’inopportunité, ces nouveaux catholiques ont annoncé un christianisme séculier à l’instant précis où les hommes de ce monde les plus humains en vomissaient le sécularisme et reconnaissaient dans la pseudo-mort de Dieu la trop effective mort de l’homme. A des jeunes qui recherchent partout une transcendance divine, ils ne consentent qu’à donner une Église rigoureusement aplatie à l’horizontale. Et, à leur stupide surprise, alors que leur Jésus, « homme pour les autres », relique d’un protestantisme libéral mort à la guerre de 14, n’intéresse plus personne, [un discours et une pastorale dont on nous rebat désormais les oreilles sur tous les tons depuis 2013….] la « Jesus Revolution » passionne des milliers et des milliers pour le Fils de Dieu Sauveur du monde redécouvert directement dans les évangiles.

Le moment est grave, assurément, car nous arrivons à un tournant décisif. Ou bien le travail d’application positive de la charte dressée par le Concile commencera enfin – avec combien d’années de retard ! – ou bien ce sont tous les espoirs qu’il avait fait naître qui s’évanouiront, sans doute pour plusieurs générations. On sait maintenant tout ce que pouvaient faire ceux qui ont prétendu prendre en main la reconstruction proposée : détruire et rien d’autre. Qu’ils cessent leurs criailleries qui n’intéressent plus personne. Qu’ils laissent la place à d’autres, moins préoccupés qu’eux par le paraître, mais attachés à l’être. Ou bien ce qui survivra dans l’Église, une fois de plus, ce ne sera pas une liberté positive, que les tenants d’une liberté simplement négative auront bien plus sûrement étranglée que tous les inquisiteurs : ce sera, au contraire, un intégrisme quasi universel.

Du « souterrain » au néant

Car la foi n’a pas disparu de l’Église, mais si nos trente-trois exhibitionnistes et leurs consorts s’obstinent à occuper le devant de la scène, ils en seront expulsés par tous ceux qui, déjà, ne s’entendent que trop à manipuler les « silencieux » [NB : allusion à un mouvement laïc de contestation des années 1970 appelé les « silencieux de l’Eglise »] pour soutenir la rentrée en force du conservatisme le plus borné.

Que deviennent les « Églises souterraines » ? Elles sombrent dans le néant pur et simple. Que de deviennent les ordres « progressistes » ? Ils ont cessé de se reproduire et ils meurent lentement d’hémorragie. Que deviennent les « militants » décidés à détruire la foi dans la seule politique ? Ils sont absorbés par la politique sans foi, avant d’y être liquidés.

Si, quelques temps encore, ce sont seuls les réactionnaires les plus stupides qui semblent aux fidèles susceptibles de défendre leur foi, ne nous y trompons pas, l’Église de demain adoptera leur visage. Celui des trente-trois, qui pourrait seulement le reconnaître ? Comme le chat de Lewis Caroll, ils persistent à sourire du sourire vide de toutes les vedettes vieillissantes alors qu’ils n’ont déjà plus de visage.

Et, comme les montre encore la « Jesus Revolution », en dehors de l’Église comme en elle, ceux qui ont soif de Dieu, ceux qui ont faim du salut en Jésus-Christ, si on s’acharne à ne leur annoncer qu’un évangile énucléé, se cramponneront, faute de mieux, au littéralisme, au fondamentalisme les plus absurdes[Prophétique. Évidemment. Et glaçant de lire ça en 2018 !]

Certes, il y a encore, et pas seulement à la Curie romaine, bien des hommes d’Église étroits et tatillons, qui d’ailleurs réunissent régulièrement, dans tous ses conseils, leurs voix avec celles des « progressistes » pour rendre impossibles les réformes raisonnables. [Ceci demeure 100% vrai aujourd’hui.] Mais ce ne sont pas eux qui détruiront la « liberté des enfants de Dieu », la liberté créatrice qui était en train d’y renaître. Ce sont les nigauds qui persistent à ne voir pas d’autre liberté possible pour les théologiens que celle de ne pas croire ce que croit l’Église, et, pour les prêtres et les religieux, que d’être infidèles à leur vocation. Les voilà, les naufrageurs de la liberté chrétienne dans l’Église : ils sont là et pas ailleurs. On commence à le savoir. [Il faudrait pouvoir encore s’en rappeler. Aujourd’hui.]

Louis BOUYER

Louis Bouyer Mémoires.

A relire !

Louis Bouyer – « le moins conformiste et parmi les plus traditionnels » des théologiens catholiques selon le cardinal Lustiger – fait partie des figures incontournables du siècle dernier. Ces Mémoires inédits, rédigés sans langue de bois, avec modestie et humour mais toujours avec acuité, font participer le lecteur aux grands événements qui ont bouleversé le monde et l’Eglise au XXe siècle. Ils forment ainsi une chronique et une réflexion passionnantes sur la modernité à laquelle le fait religieux est confronté. Au-delà de l’histoire de la redécouverte des sources de la Tradition, c’est une vie foisonnante et totalement originale, consacrée à la recherche doctrinale et spirituelle, résolument œcuménique et ancrée dans la réalité, que nous raconte Bouyer. Du protestantisme au catholicisme auquel il se convertit, de sa charge de pasteur à celle de prêtre de l’Oratoire, de l’humble vie paroissiale à la rédaction des documents préparatoires au concile Vatican II aux côtés de Congar, de Lubac, Daniélou ou encore von Balthasar, sans omettre l’enseignement dans les plus prestigieuses universités françaises et anglo-saxonnes, ce grand admirateur de John Henry Newman dresse un panorama des illusions et des désillusions de toute une époque.

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/879/memoires

http://www.scholasaintmaur.net/tag/louis-bouyer/

Ma nomination à une commission préparatoire du concile, je l’ai dit, avait eu comme effet de mettre fin à mon enseignement à l’Institut catholique de Paris. Elle n’aurait pas moins d’importance, en ce qui me concerne, pour déterminer une évolution marquée dans ma conception même de la vie de l’Église. Il est bien caractéristique, cependant, d’une certaine lenteur, chez moi, à tirer les conséquences de mes expériences que mon livre sur l’Église, bien qu’écrit vers la fin du dit concile, soit encore écrit à l’encre rose pour tout ce qui touche à laconciliarité, et, plus précisément, à cette collégialité dont, au concile et plus encore à son entour, on parlerait tant. Je n’étais donc pas encore guéri des illusions que la théorie melhlérienne 1, et surtout khomiakovienne 2, de l’Église m’avait communiquées, bien avant mon adhésion à l’Église catholique.

Que l’Église soit, en son terme ultime, « unanimité dans l’amour », je n’ai certes pas cessé de le croire. Mais que la voie royale pour y parvenir soit cette conciliarité, le dernier concile, avec ses suites plus que prévisibles, m’a guéri enfin de telles illusions. Et, si cette guérison a donc été fort lente, il n’y a pas de doute que le premier germe en fut dans cette participation qui me fut offerte, d’abord, à une farce indécente d’un bout à l’autre : le travail de cette première commission où je fus appelé.

Qu’elle fût présidée par le cardinal Pizzardo 3, dont il était évident que le gâtisme déjà bien avancé n’avait pu beaucoup aggraver une incapacité foncière, n’ y était pas le pire. En fait, la délicatesse, le tact, le sens supérieur des problèmes qui caractérisaient le secrétaire, Mgr Mayer 4, bénédictin germanique, depuis cardinal, corrigeait une situation, qui, sans lui eût été ubuesque. Le pire était que le même Pizzardo ait pu rester, toute une génération, à la tête d’une congrégation romaine supposée régir toutes les études ecclésiastiques. Comme le dit un collègue le KGB 5 eût entrepris de miner par le dedans l’Église catholique, il aurait difficilement pu faire mieux que pareille nomination !

Quant au reste de la commission, bien qu’elle comptât un nombre non négligeable d’esprits supérieurs et d’hommes d’expérience profondément avisés, ils s’y trouvaient noyés dans une masse de ces nullités et de ces « esprits sûrs » qui, dans l’Église comme dans les États, se révèlent si souvent n’être que des soliveaux entêtés dans leurs propres limitations.

Les interminables discussions sur des thèmes absurdes, souvent pur verbalisme, comme une déclaration projetée du caractère public des écoles catholiques, et d’elles seules, quelle que fût la législation civile locale sur ce point, avec le refus de simplement considérer l’effondrement déjà en cours de la culture ecclésiastique dans les séminaires, sapèrent ma conviction trop facile qu’il suffirait, dans l’Église, de réunir les responsables pour que, de leur concert spontané, se dégageât la poursuite de son existence dans un mieux-être.

Entre autres découvertes plus particulières que j’y fis, je dois mentionner à la fois l’ignorance crasse et le manque du plus élémentaire jugement d’un évêque français, destiné à devenir, après le concile, non seulement archevêque de Paris et cardinal, mais le premier président de la conférence épiscopale 6.

Le clou de ces discussions absurdes fut un dialogue entre l’éminentissime praeses 7 et Hubert Jedin 8, l’admirable historien du concile de Trente. Ce dernier soutenait, dans un latin d’une pureté cicéronienne, qu’il était absurde de prescrire l’unique usage du latin même pour l’enseignement moderne de l’histoire, tandis que le premier maintenait que rien n’était plus facile… mais en se montrant, pour son compte, incapable d’exprimer son point de vue autrement qu’en italien !

Grâce à Dieu, les propositions ineptes ou incohérentes qui pouvaient seules sortir de nos interminables palabres ne seraient même pas examinées ultérieurement par les pères du sacro-saint concile !

Plus réconfortantes, bien qu’encore mélangées, devaient être mes expériences pré-, para- ou post-conciliaires dans le domaine œcuménique.

Dès que je fus entré dans l’Église catholique, et même avant, il m’ avait été facile de constater que, pour la plupart des pionniers de l’œcuménisme en cette dernière, à part dom Lambert Beauduin 9, dom Clément Lialine ou le père Christophe Dumont, o.p.10, comme de ses ennemis acharnés, tels, alors, les futurs cardinaux Béa 11, Journet 12 ou Paul Philippe 13, le simple fait d’être un converti vous disqualifiait pour s’occuper de ces questions. Pour les premiers, cela provenait de cette idée de l’œcuménisme déjà rampante, triomphante aujourd’hui, et qu’Eric Mascall 14 a fort bien qualifiée d’ « œcuménisme d’Alice au pays des merveilles » : « Tout le monde a gagné la course, et chacun aura le prix ! » En d’autres termes : pas question de rien changer ni de part ni d’autre, le tout étant d’admettre qu’on peut bien faire ou croire n’importe quoi, pourvu qu’on en vienne à penser que tout cela est sans importance, le « oui » et le « non » répondu à chaque question s’équivalant.

Quant aux seconds, leur méfiance tenait évidemment à ce que les convertis pouvaient être tentés de penser que tout n’était tout de même pas faux dans leur protestantisme originel, et qu’il pourrait être bon d’en ramener quelque chose dans l’Église catholique.

Je note que ceci ne cesserait jamais de me valoir des incidents ou accidents du plus haut comique.

Quand j’arrivai à Strasbourg, pour m’y occuper du séminaire international, il s’y était institué des rencontres régulières entre un certain nombre de pasteurs et de prêtres. Tous les premiers, pour la plupart, de mes vieux amis, que je rencontrais personnellement dans la même atmosphère de cordiale compréhension qui avait survécu sans peine à notre commune jeunesse étudiante, désiraient naturellement m’y voir. Mais je dus m’en abstenir, le père Congar 15, alors aussi à Strasbourg, ayant décidé, motu proprio 16et quoi qu’eux-mêmes puissent dire, que ce serait pour eux une intolérable insulte. Même chose, un peu plus tard, à Lyon, de la part du père Dupuy 17, son confrère, pour une plus vaste et publique rencontre de ce genre, ce qui provoqua cette fois la protestation indignée de plusieurs pasteurs, qui m’écrivirent pour me dire leur dégoût de l’ostracisme dont j’étais victime, pensaient-ils dans leur innocence, de la part des jésuites (pour une fois, c’est des dominicains qu’il s’agissait ! mais, pour ce genre de sottise, évidemment, tous les grands ordres, comme on dit, peuvent se donner la main !)

En Angleterre, je ne cessai jamais, cependant, de fréquenter mes anciens ou nouveaux amis anglicans, au prix de quelles avanies de la part du clergé catholique ! — avant Jean XXIII parce qu’on m’y accusait de pactiser avec l’hérésie, ensuite (et les mêmes souvent !) parce qu’on m’y croyait un objet de scandale pour ces frères séparés.

Paradoxalement, en Italie, je fus plus heureux, notamment à Milan et à Bergame. Mgr Montini 18, quand il était l’archevêque du grand siège lombard, et les séminaires de Gallarate 19 et de Bergame, m’y invitèrent pour les semaines de l’unité, et, avec le plein accord du même prélat, j’y fus reçu, non moins cordialement, par l’Église vaudoise 20.

Quand le concile se rouvrit, après la mort de Jean XXIII, celui qui lui succéda 21 aurait voulu m’y appeler comme expert du Secrétariat pour l’unité. Mais j’avais trop récemment rompu avec l’Institut catholique de Paris pour risquer de renouveler les aigreurs des bons pères, et la tournure que prenaient déjà les interventions de certaines personnalités, parmi celles qui se mettaient le plus en vedette dans ce concile, ne me faisait pas désirer suivre de plus près des débats dont la confusion allait croissant.

Le père Duprey 22, des pères blancs, dès lors une des chevilles ouvrières du Secrétariat pour l’union des chrétiens, avait pourtant repéré ce que j’avais pu écrire sur ce sujet et désira très tôt que je fusse associé aux travaux ultérieurs. Surtout, au courant comme il l’était de la vie des Églises orthodoxes, il savait la sympathie pour ce que je n’ose appeler ma pensée que nombre d’évêques ou de théologiens y manifestaient, bien plus vive assurément que dans l’Église catholique, et il considérait comme un atout dans les réunions qui commençaient à se multiplier avec eux de m’y avoir.

C’est ainsi, pour ne pas mentionner de moindres choses, qu’il me fit inviter, peu après la conclusion du concile, à la première sérieuse réunion de travail que nous eûmes avec les Russes, à Bari 23. Il devait pour moi s’ensuivre toute une série de rencontres, notamment à Trente 24. Je commençai ainsi à me familiariser avec des personnalités comme le métropolite Nikodim 25, de Leningrad et Novgorod, ou celui qui deviendrait l’évêque Kyrill 26, de Viborg, et supérieur de l’Académie théologique de Leningrad, avant d’être transféré à Smolensk 27. Et d’où finalement ce voyage en Russie auquel je serai invité 28, avec une demi-douzaine d’autres membres du Secrétariat, et que j’ai raconté dans mon petit livre En quête de la Sagesse.

Ceci devait me conduire plus tard, sous Jean-Paul II, à faire partie de la commission mixte pour le rapprochement entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes, et donc à participer aux premières rencontres plénières, à Patmos 29 puis à Rhodes, et ensuite à celle de Munich, puis en Crète, sans parler de tout un travail de sous-commission, sous l’excellente coprésidence du métropolite Georges Khodr 30 (du Liban) et de l’archevêque de Bari, le bénédictin Magrassi 31, grand spécialiste de Rupert de Deutz 32, avant de succéder à cet autre Mgr Nicodème 33 qui nous avait accueillis, avec tant de tact et de cordialité, lors de notre réunion initiale avec les Russes, sur la tombe de saint Nicolas 34, à la demande expresse des représentants du patriarcat moscovite.

Pour la première rencontre officielle avec les anglicans, je serai aussi l’un des participants de la commission préparatoire, à Malte, le seul membre nommé conjointement, comme dirait un de mes amis anglicans, par le pape et par l’archevêque de Cantorbéry, Michael Ramsey 35. Mais, n’ignorant pas la hargne persistante de l’épiscopat anglais à mon égard, sauf évidemment le cardinal Heenan 36, et aussi l’excellent Mgr Holland 37, tour à tour évêque de Portsmouth puis archevêque de Salford, après avoir été commodore de la Royal Navy, je refusai d’avoir aucune part aux tractations qui suivirent. Je ne le regrette pas, quand je vois les documents équivoques qu’elles ont produits, où se traduit l’ignorance commune qui subsiste encore entre ces deux mondes, même lorsqu’on y témoigne d’une récente meilleure volonté de compréhension.

Ce que ces diverses expériences, auxquelles s’ajoutèrent celle de la Commission internationale de théologiens 38fondée par Paul VI, après le concile, et par-dessus tout celle du consilium 39 pour la réforme des livres liturgiques, ont le plus fermement établi en moi, c’est la vérité du mot de Newman sur l’incapacité des commissions en général à produire rien qui vaille.

Avant d’en venir à quelques souvenirs, particulièrement instructifs, de ces deux dernières commissions auxquelles j’appartins, je reviendrai cependant sur les conciles eux-mêmes.

Ce qui les distingue de telles commissions, c’est qu’en principe ils sortent d’une concélébration eucharistique, où les évêques qui les constituent anticipent sacramentellement cette « unanimité dans l’amour » qui doit être réalisée dans l’Église d’après la Parousie.

Mais lors même que la dite concélébration ne se réduit pas à une simple formalité dont personne ne songe sérieusement à tirer les conséquences, dans les discussions qui suivront, l’incompétence, l’intrigue, la poudre aux yeux qu’on se jette les uns aux autres, comme saint Grégoire de Nazianze 40 l’a montré à propos du concile de Constantinople 41, dont il avait été le président, et comme l’a rappelé justement Ratzinger dans son livrePrincipes de la théologie catholique 42 (ce que la publicité déplorable du dernier concile ne pouvait que porter à son comble), tout cela mine peu à peu l’effet que telle concélébration, même accomplie dans un optimum de foi vive, a pu ou aurait pu avoir initialement sur les participants. Dans le meilleur des cas, celui d’un concile vraiment œcuménique au sens traditionnel du mot, c’est-à-dire représentatif effectivement d’une chrétienté indivise, tout ce que l’assistance divine peut assurer aux successeurs des apôtres, c’est l’absence d’erreur possible dans les définitions doctrinales que de telles assemblées se risquent à produire. Mais, en deçà de ce cas extrême, tous les dosages d’à-peu-près, d’insuffisance, ou de simple superficialité sont à attendre même d’une aussi sacro-sainte assemblée.

Qu’espérer alors de simples conciles locaux, pour ne rien dire des conférences épiscopales, régulièrement manipulées par des bureaux plus ou moins irresponsables, ou des assemblées dites d’experts, et de toutes autres commissions !

Si l’Église en tire quelque bien, ce n’est que dans la mesure où les plus hauts responsables (comme on dit aujourd’hui) de la succession apostolique, papes ou évêques influents soit par le poids de leurs sièges, soit par leurs mérites reconnus, en dégageront l’essentiel de son revêtement et de ses à-côtés plus ou moins adéquats.

Cependant, c’est au sensus communis fidelium 43 — entendons de ceux qui le sont vraiment —, en dernière analyse, qu’il appartiendra de le faire sien et, du coup, positif et effectif, par le parti qu’ils en tireront au plan du seul progrès spirituel qui compte celui vers la sainteté évangélique.

Et pour en finir du même coup, avec cette question, de ce qu’on nomme aujourd’hui l’œcuménisme, si l’on veut laisser au mot quelque liaison avec le sens où l’adjectif œcuménique 44 s’applique d’abord à l’unité vivante de l’Église, je dirai dans la même foulée que son seul sens possible est d’amener chacun à distinguer, de son côté comme chez les autres, ce qui est vraiment essentiel, et donc positif, de ce qui n’est qu’adventice, et toujours plus ou moins sourdement en opposition avec cette veine aurifère. Prétendre, en revanche, arriver à une quelconque réunion sans que rien ne change ni d’un côté ni de l’autre, n’a pas de sens. Prétendre y atteindre en se réduisant à un plus petit commun dénominateur n’en a pas davantage. La seule réunion qui ne soit pas une chimère ou un simple cache-pot ne se fera jamais que dans la redécouverte commune d’une plénitude vivante, débarrassée de tout ce qui n’est que négatif, par la reconnaissance mutuelle de la complémentarité ou de l’harmonie tout simplement (ce dernier point s’appliquant spécialement au rapprochement entre catholiques et orthodoxes) de ce qu’on tient de positif de part et d’autre, et qui ne peut paraître s’opposer que parce que le reste, qu’on y a accolé malencontreusement, en déguise ou étrangle l’authentique réalité.

Mais ce n’est pas tant par les discussions, et moins encore les compromis plus ou moins du type politique, que par un effort commun de purification, de compréhension, et surtout d’humble fidélité à l’authentique, qu’on peut espérer parvenir à réparer les déchirures. Les rencontres ne valent qu’autant qu’elles fournissent l’occasion de telles découvertes ou redécouvertes à ceux qui y sont disposés.

C’est, me semble-t-il, grâce à des personnalités comme celles de Jean XXIII, de Paul VI, du patriarche Athénagoras Ier 46, du métropolite Nikodim 47, chez qui le souci de la vérité intégrale allait de pair avec l’authentique charité, que les actuelles conversations entre catholiques et orthodoxes paraissent progresser pour de bon.

Ce furent les mêmes facteurs, les mêmes types de personnalités en qui la générosité allait de pair avec la lucidité qui firent la grandeur du premier œcuménisme, contemporain des conférences de Stockholm 48 et de Lausanne, et de la réponse qu’il trouva dès lors chez de trop rares catholiques, comme le cardinal Mercier 49, le métropolite Andreas Szepticzky 50, ou dom Lambert Beauduin 51. Hier encore, des hommes comme l’archevêque anglican Arthur Michael Ramsey 52 en ont donné d’admirables exemples. À peu d’exceptions près, ils semblent avoir à peu près disparu des milieux catholiques, où ils ne furent jamais bien nombreux… comme s’y sont raréfiés tragiquement, dans les dernières années, aussi bien les théologiens dignes de ce nom que les maîtres spirituels authentiques.

Chez les non-catholiques, ils semblent pareillement déserter de plus en plus les milieux spécialisés dans l’œcuménisme que le World Council of Churches 53 prétend chapeauter, mais où l’on ne s’intéresse plus guère qu’aux progrès d’un socialisme plus marxiste que chrétien d’inspiration… à l’heure même où le marxisme éclate en morceaux !

En revanche, de tels hommes sont peut-être plus nombreux que jamais parmi ces anglicans ou protestants soucieux avant tout de fidélité à la Parole biblique de Dieu en général et à l’Évangile en particulier, et de ce fait aussi critiques des positions d’école de la vieille controverse catholique-protestante que du néo-christianisme, sans plus de foi, du protestantisme dit libéral, appuyé sur une pseudo-science exégétique, qui n’est elle-même qu’un raisonnement de justification pour des préjugés rationalistes érigés en axiomes. Des méthodistes 54comme Outler 55, Wainwright 56 ou Neville Ward 57, des luthériens comme Cullmann 58, Lindbeck 59, Riesenfeld 60, Gerhardsson 61, Gärtner 62 ou Jeremias 63, des anglicans comme Macquarrie 64, Rowan Williams 65 ou Louth 66, des réformés comme Childs 67 ont là-dessus tout à enseigner encore, semble-t-il, à ceux que la presse catholique représente comme les prophètes d’un catholicisme de l’avenir (lequel, s’il les suivait, se dissiperait seulement en fumée !).

Que dirai-je, après cela, de ma collaboration, d’abord au consilium pour la réforme des livres liturgiques, auquel, après la publication de mon Eucharistie 68appelé par Paul VI, je ne pus me dérober ?

Je ne voudrais pas être trop dur pour les travaux de cette commission. Il s’y trouvait un certain nombre de savants authentiques et plus d’un pasteur averti et judicieux. Dans d’autres conditions, ils auraient pu accomplir un excellent travail. Malheureusement, d’une part, une fatale erreur de jugement plaça la direction théorique de ce comité entre les mains d’un homme généreux et courageux, mais peu instruit, le cardinal Lercaro 69. Il fut complètement incapable de résister aux manœuvres du scélérat doucereux qui ne tarda pas à se révéler en la personne du lazariste napolitain, aussi dépourvu de culture que de simple honnêteté, qu’était Bugnini 70.

Même sans cela, il était sans espoir de produire rien qui valût beaucoup plus que ce que l’on produirait, quand on prétendait refaire de fond en comble, en quelques mois, toute une liturgie qu’il avait fallu vingt siècles pour élaborer peu à peu.

Spécialement appelé à la sous-commission chargée du missel, je fus pétrifié, en y arrivant, quand je découvris les projets d’une sous-commission préparatoire, inspirée principalement par dom Cipriano Vagaggini 71, de l’abbaye de Bruges, et l’excellent prélat Wagner 72, de Trêves : croyant par là obvier à la mode, venue de Hollande, des eucharisties improvisées, dans une totale méconnaissance de la tradition liturgique remontant aux origines chrétiennes. Je n’arrive pas à comprendre par quelle aberration ces excellentes gens, assez bons historiens et esprits généralement raisonnables, avaient pu suggérer un découpage et un remembrement, également déconcertants, du canon romain 73 et d’autres projets se disant inspirés d’Hippolyte de Rome, mais guère moins farfelus 74.

J’étais pour ma part prêt à démissionner sur le champ et à m’en retourner chez moi. Mais dom Botte 75 me convainquit de rester, ne fût-ce que pour obtenir quelque moindre mal.

En fin de compte, le canon romain fut à peu près respecté et nous arrivâmes à produire trois prières eucharistiques qui, en dépit d’intercessions passablement verbeuses, récupéraient des pièces d’une grande antiquité et d’une richesse théologique et euchologique 76 hors de pair, sorties d’usage depuis la disparition des anciens rites gallicans 78. Je pense à l’anamnèse 77 de la troisième prière eucharistique, et aussi à ce qu’on put sauver d’un essai assez réussi d’adaptation au schéma romain d’une série de formules de l’antique prière dite de saint Jacques 79, grâce à un travail du père Gélineau, pas souvent si bien inspiré 80.

Mais que dire, alors qu’on parlait de simplifier la liturgie et de la ramener aux modèles primitifs, de cet actus poenitentialis 81 inspiré par le père Jungmann 82 (excellent historien du missel romain… mais qui, de sa vie, n’avait jamais célébré une messe solennelle !) ? Le pire fut un invraisemblable offertoire, de style Action catholique sentimentalo-ouvriériste, œuvre de l’abbé Cellier 83, qui manipula par des arguments à sa portée le méprisable Bugnini, de manière à faire passer son produit en dépit d’une opposition presque unanime 27.

On aura une idée des conditions déplorables dans lesquelles cette réforme à la sauvette fut expédiée, quand j’aurai dit comment se trouva ficelée la seconde prière eucharistique. Entre des fanatiques archéologisant à tort et à travers, qui auraient voulu bannir de la prière eucharistique le Sanctus 84 et les intercessions, en prenant telle quelle l’eucharistie d’Hippolyte, et d’autres, qui se fichaient pas mal de sa prétendue Tradition apostolique,mais qui voulaient seulement une messe bâclée, dom Botte et moi nous fûmes chargés de rapetasser son texte, de manière à y introduire ces éléments, certainement plus anciens, pour le lendemain ! Par chance je découvris, dans un écrit sinon d’Hippolyte lui-même, assurément dans son style, une heureuse formule sur le Saint-Esprit qui pouvait faire une transition, du type Vere Sanctus 85vers la brève épiclèse. Botte, pour sa part, fabriqua une intercession plus digne de Paul Reboux 86 et de son À la manière de… que de sa propre science. Mais je ne puis relire cette invraisemblable composition sans repenser à la terrasse du bistrot du Transtévère 87 où nous dûmes fignoler notre pensum, pour être en mesure de nous présenter avec lui à la Porte de Bronze 88 à l’heure fixée par nos régents 89 !

Je préfère ne rien dire ou si peu que rien du nouveau calendrier, œuvre d’un trio de maniaques, supprimant sans aucun motif sérieux la Septuagésime 90 et l’octave de Pentecôte 91, et balançant les trois quarts des saints n’importe où, en fonction d’idées à eux !

Comme ces trois excités se refusaient obstinément à rien changer à leur ouvrage, et que le pape voulait vite en finir pour ne pas laisser le chaos se développer, on accepta leur projet, si délirant fût-il 92 !

Le seul élément non critiquable dans ce nouveau missel fut l’enrichissement apporté surtout par la résurrection d’un bon nombre de préfaces magnifiques reprises aux anciens sacramentaires et l’extension des lectures bibliques (encore que, sur ce dernier point, on allât trop vite aussi pour produire quelque chose d’entièrement satisfaisant). Je passe sur nombre d’anciennes oraisons pour les temps de pénitence… qu’on nous obligea à estropier de manière à en évacuer le plus possible… précisément la pénitence ! En contrepartie, on doit tout de même signaler une composition nouvelle, non seulement irréprochable mais admirablement venue : celle de la nouvelle préface commune n°1 93. Il faut en rendre hommage à son auteur, un moine de Hautecombe 94, qui se borna à combiner, avec une sûreté de main peu commune, des phrases les plus chargées de sens de saint Paul, tout en parvenant à respecter le cursus 95.

Après tout cela, il ne faut pas trop s’étonner si, par ses invraisemblables faiblesses, l’avorton que nous produisîmes devait susciter la risée ou l’indignation… au point de faire oublier nombre d’éléments excellents qu’il n’en charrie pas moins, et qu’il serait dommage que la révision qui s’imposera tôt ou tard ne sauvât pas au moins, comme des perles égarées…

Pour en finir avec cette triste histoire, je relèverai par quel subterfuge Bugnini obtint ce qui lui tenait le plus à cœur, ou plutôt ce que ceux qu’il faut appeler ses commanditaires arrivèrent à faire passer par son intermédiaire.

À différentes reprises, soit à propos du sabordage de la liturgie des défunts, soit encore dans cette incroyable entreprise d’expurger les psaumes 96 en vue de leur utilisation dans l’Office 97, Bugnini se heurta à une opposition non seulement massive, mais on peut dire à peu près unanime. Dans de tels cas, il n’hésita pas à nous dire : « Mais le pape le veut ! »… Après cela, bien sûr, il ne fut plus question de discuter.

Cependant, un jour qu’il avait usé de cet argument, je devais déjeuner chez mon ami Mgr Del Gallo 98, lequel, comme premier camérier participant, avait à cette époque un appartement juste au-dessous des appartements pontificaux. Comme j’en redescendais, après la siesta, bien entendu, et que je débouchais de l’ascenseur sur leCortile San Damaso 99Bugnini lui-même émergeait de l’escalier, venant de la Porte de Bronze. À ma vue, non seulement il blêmit, mais, visiblement, il fut atterré. Je compris tout de suite que, me sachant notus pontifici 100il supposait que je venais de chez le pape. Mais, dans mon innocence, je ne parvins pas à deviner pourquoi il pouvait être à ce point terrorisé par l’idée que j’avais pu m’entretenir avec lui de nos affaires.

La solution m’en serait fournie, mais des semaines plus tard, par Paul VI lui-même. Causant avec moi de nos fameux travaux, qu’il avait entérinés, finalement, sans en être beaucoup plus satisfait que je ne l’étais, il me dit : « Mais pourquoi donc avez-vous fourré dans cette réforme… » Ici, je dois avouer que je ne me rappelle plus lequel des détails que j’ai mentionnés le chiffonnait particulièrement. Naturellement, je répondis : « Mais tout simplement parce que Bugnini nous avait certifié que vous le vouliez absolument… » Sa réaction fut immédiate : « Est-ce possible ? Il me dit à moi-même que vous étiez unanimes à cet égard ! »

Passons, pour en finir, à mon expérience de la Commission internationale de théologiens. Au début, mon impression fut des plus favorables. Mais elle finit par une déception pire encore.

À peu d’exceptions près, le choix des membres était vraiment représentatif des plus solides esprits et des meilleurs travailleurs en ce domaine que l’Église eût aujourd’hui à son service.

Les méthodes de travail, dès le début, y furent hors de toute comparaison avec celles des autres commissions où j’avais pu siéger jusque-là.

Le pape nous demanda de réfléchir sur certains thèmes d’actualité, comme le ministère sacerdotal ou le pluralisme théologique dans l’Église. Nous produisîmes là dessus, à tout le moins, quelques digests des plus sérieuses recherches contemporaines. La clarté de vision, la très large information, le courage intellectuel en même temps que le jugement pénétrant de Joseph Ratzinger s’y distinguèrent très spécialement… comme aussi son humour plein de gentillesse, mais pas facile à duper.

Assis pendant les séances généralement entre lui et Hans Urs von Balthasar 101, j’avoue que nos a partem’aidèrent singulièrement à supporter les discours intempérants de certains de nos collègues et les disputes sur des pointes d’aiguille de quelques autres. Je citerai seulement un mot que me glissa Ratzinger après trois quarts d’heures où Karl Rahner 102 s’était époumoné à nous refaire une diatribe évidemment composée pour ce que les Américains appellent les « télévidiots » : « Encore un monologue sur le dialogue ! » finit-il par soupirer avec le sourire, à mon adresse 103

Cependant, notre commission, évidemment l’objet-né de la haine de tout le personnel du Saint-Office, n’avait d’autre secrétariat que celui de cette congrégation. Le résultat en fut bientôt visible : tous les documents que nous pouvions produire étaient simplement rangés dans des placards bien cadenassés, dont il n’était pas question de jamais les sortir.

Il fallut, pour que la chose se découvrît, que Balthasar eût une audience de Paul VI à la veille du synode épiscopal 104 réuni pour débattre du sacerdoce. Le pape se plaignit de ce que notre commission ne lui avait encore fourni pas le moindre rapport sur cette question. « Comment ? répondit Balthasar, j’ai été moi-même chargé de la rédaction finale du texte qui, mis au point et adopté en séance plénière, a été remis aux secrétaires du Saint-Office il y a des mois ! »

Paul VI, indigné, nomma aussitôt Balthasar et ses principaux collaborateurs secrétaires du synode. Mais le rapport ne fut pas pour cela remis aux mains du pape lui-même avant que les évêques se fussent mis au travail à leur tour.

Parallèlement, ou pis encore, le rapport, si important dans la conjoncture postconciliaire, sur le pluralisme théologique, sa justification et ses limites, œuvre principalement de Ratzinger aidé notamment de Balthasar, de Sagi-Bunic 105 (un sympathique capucin yougoslave) et de moi-même, qui nous avait demandé un travail considérable, et qui avait été approuvé unanimement, après mise au point finale, par nos collègues, n’aurait sans doute jamais vu le jour si, des années plus tard, Ratzinger, devenu archevêque de Munich et cardinal, n’ avait pris sur lui de le publier sous sa responsabilité personnelle.

Quand je me rendis compte de cette situation, je démissionnai, en expliquant au pape pourquoi je le faisais.

Je reçus une lettre touchante du cardinal Seper 106 (excellent homme mais faible) me suppliant au nom du pape et au sien de reprendre cette démission. Comme je savais que notre rapport avait été mis à l’ombre par la conjonction du futur cardinal Paul Philippe 107, sous-secrétaire du Saint-Office, qui le trouvait dangereusement novateur, et du commissaire, le brave et quelque peu nigaud Charles Moeller 108, qui le jugeait trop conservateur, et qu’il n’était pas question alors de nous libérer de leur tutelle bicéphale, je maintins ma démission. Quelque temps plus tard, au renouvellement de la commission, le pape me renomma. En dépit de l’insistance de Mgr Delhaye 109, nommé enfin notre secrétaire (mais soigneusement privé de tout moyen d’en exercer efficacement les fonctions), excédé de cette comédie, je redémissionnai sur le champ. Depuis lors, je n’ai plus rien eu à faire avec cette Commission théologique internationale. Il paraît qu’elle poursuit imperturbablement ses travaux… bombycinans in vacuo 110 ! Grand bien lui fasse !

Un dernier mot à son propos. Lors d’une de ses réunions le père de Lubac 111 en profita pour soumettre à tous les membres de langue française une lettre destinée au pape 112, qui relevait tous les contresens, évidemment délibérés, dans la version française des nouveaux livres liturgiques, cependant déclarée conforme au texte latin authentique par Bugnini, non moins évidemment grâce à des arguments sonnants et trébuchants du maître actuel du CNPL 114. Tous, frappés du caractère scandaleux de ce tripatouillage, même le père Congar, tellement soucieux de ne pas s’opposer à ce qu’il appelait le « renouveau dans l’Église », signèrent ce document accablant sans hésiter. Huit jours plus tard, Bugnini était saqué par le pape…115 Mais, trait caractéristique de la bonté de Paul VI tournant à la faiblesse en ses dernières années : un mois plus tard, il le consacrait évêque… il est vrai pour l’envoyer comme nonce à Khomeiny ! Il y avait chez ce pontife, en effet, avec une délicatesse exquise, une veine de malice que bien peu de gens paraissent avoir soupçonnée.

Après ces diverses expériences, on comprendra que je n’aie plus gardé grand-chose de mes enthousiasmes juvéniles pour la conciliarité en général, et moins encore à l’égard de cette conciliarité de poche qu’on appelle aujourd’hui, abusivement, collégialité, où, en fait, quelques malins tirent régulièrement les ficelles derrière de braves gogos, qui s’imaginent après cela avoir pris des décisions que d’autres ont prises à leur place, mais sous leur responsabilité.

Louis Bouyer, in Mémoires (Cerf)

Notes rédigées par Jean Duchesne 116.

  1. Johannes AdamMöhler(1796-1838) est un théologien catholique allemand, auteur de L’Unité dans l’Église(1825). Louis Bouyer consacre à son ecclésiologie, largement reprise au concile Vatican II, le chapitre vu de la première partie de L’Église de Dieu, p. 117-134.
  2. Le Russe AlexisKhomiakov(1804-1860 ; voir Louis Bouyer, Le Métier de théologien, Ad Solem 2005, p. 149, 221), poète et penseur slavophile, est l’auteur de L’Église est une (1846, publié pour la première fois en 1864) et de L’Église latine et le protestantisme au point de vue de l’Église d’Orient (1858). Il assigne à l’orthodoxie une mission œcuménique. Louis Bouyer présente les intuitions de Khomiakov dans L’Église de Dieu, p. 164-168 et les joints à celles de Malet, p. 323.
  3. Giuseppe Pizzardo (1877-1970) fut préfet de la Congrégation pour les séminaires et les universités de 1939 à 1968.
  4. Paul Augustin Mayer (1911-2010), abbé bénédictin allemand, fut appelé à Rome en 1971 et créé cardinal en 1985.
  5. Le KGB (initiales de « Comité pour la sécurité de l’État » en russe) a été de 1954 à 1991 l’organisme soviétique des services de renseignements et de la police secrète.
  6. Louis Bouyer a voulu ne pas nommer François Marty (1904-1994), aveyronnais, évêque de Saint-Flour en 1952, archevêque de Reims en 1960, archevêque de Paris de 1968 à 1981, cardinal en 1969 et président de la Conférence des évêques de France de 1966 à 1975.
  7. Praesessignifie « président » en latin.
  8. La monumentaleHistoire du concile de Trentede l’historien catholique allemand Hubert Jedin (1900-1980) est parue de 1951 à 1976.
  9. Dom Lambert Beauduin (1873-1960, auquel Louis Bouyer a consacré un livre entier :Dom Lambert Beauduin, un homme d’Église,Tournai, Casterman, 1964 ; rééd. Paris, Éd. du Cerf, 2009 ; voir Louis Bouyer, Le Métier de théologien, p. 40-41, p. 66, p. 210-211, et p. 298), fut d’abord prêtre dans une paroisse ouvrière des environs de Liège (Belgique) et entra en 1906 à l’abbaye bénédictine du Mont-César (près de Louvain). Intéressé par la liturgie et la spiritualité orthodoxes, il partit fonder en 1925 le prieuré d’Amay-sur-Meuse (près de Liège, transféré en 1939 à Chevetogne dans la province de Namur). Il eut pour disciples dom Clément Lialine (1901-1958, Russe émigré devenu catholique, plus tard directeur de la revue Irénikon, auquel Louis Bouyer dédiera son Sens de la vie monastique, Tournai-Paris, Brepols, 1950 ; rééd. Paris, Éd. du Cerf, 2008), ainsi que d’autres pionniers de l’œcuménisme catholique, comme dom Olivier Rousseau (1898-1984) et l’abbé lyonnais Paul Couturier (1881-1953, à ne pas confondre avec le dominicain Marie-Alain Couturier, 1897-1953, théoricien de l’art et artiste lui-même).
  10. Le dominicain Christophe-Jean Dumont (1897-1991) dirigea pendant quarante ansIstina, le centre œcuménique créé en 1927 (avec une revue du même nom) par son ordre « pour promouvoir les études russes et les rencontres avec le monde slave »(istina signifie vérité en russe).
  11. Augustin Bea (1881-1968), jésuite allemand et bibliste, créé cardinal en 1959, fut le premier président du Secrétariat pour l’unité des chrétiens.
  12. Charles Journet (1891-1975), prêtre suisse, enseigna longtemps au séminaire diocésain de Fribourg. Proche de Jacques Maritain, il fonda la revueNova et veteraen 1926. Créé cardinal en 1965, il joua un rôle important dans l’élaboration des déclarations Nostra Aetate (qui promeut une approche positive des autres religions) etDignitatis humanae (sur la liberté religieuse) du concile Vatican II.
  13. Paul-Pierre Philippe (1905-1984), dominicain, enseigna à l’Angelicum, puis exerça diverses fonctions au Vatican et fut créé cardinal en 1973.
  14. Eric Lionel Mascall (1905-1993), prêtre anglican et théologien thomiste, enseigna après Oxford à King’s College, Londres et termina sa carrière à la cathédrale de Truro (en Cornouailles, à la pointe sud-ouest de l’Angleterre).
  15. Yves-Marie Congar (1904-1995, voirLe Métier de théologien, p. 31, p. 95, p. 218, et p. 265), dominicain, s’est fait connaître surtout par son travail théologique sur l’Église. D’après son propre témoignage, il a fait la connaissance de Louis Bouyer en 1932 (Journal d’un théologien, 1946-1956, Paris, Éd. du Cerf, 2001). Louis Bouyer lui a rendu un hommage appuyé à la fin de l’introduction de son propre livre :L’Église de Dieu, Corps du Christ et temple de l’Esprit, Paris, Ed. du Cerf, 1970, p. 13.
  16. Motu proprioen latin signifie : « de sa propre initiative ». Mais un motu proprio est un document par lequel le pape exerce son autorité dans une affaire interne à l’Église. On peut voir là, de la part de Louis Bouyer, une discrète ironie envers qui prend des décisions revenant au pape.
  17. Bernard Dupuy (né en 1925), dominicain, s’est engagé dans l’œcuménisme et aussi dans les relations avec le judaïsme.
  18. Après avoir servi comme nonce puis à la Secrétairerie d’État (le service du Vatican qui assiste le pape d’une part pour les affaires intérieures de l’Église et les documents qu’il signe, d’autre part pour les relations avec les États), Jean-Baptiste Montini (1897-1978 ; voirLe Métier de théologien,p. 219) fut archevêque de Milan en 1954 et créé cardinal en 1958 par Jean XXIII, avant de lui succéder en 1963 sous le nom de Paul VI.
  19. Gallarate est en Lombardie, au nord-ouest de Milan, tandis que Bergame est au nord-est.
  20. L’Église vaudoise est née de la conversion à la pauvreté évangélique d’un riche marchand lyonnais, Pierre Valdo ou Vaudès (1130 -1217), qui, peu avant saint François d’Assise (1181-1226) mais avec moins de succès, se mit à prêcher sans permission et fut pour cette raison excommunié bien qu’il n’enseignât rien d’hérétique. Ses partisans renoncèrent, en l’absence de prêtres, à certains sacrements, refusèrent de réintégrer l’Église catholique, entrèrent dans la clandestinité et ont survécu principalement en Italie du nord-ouest et en Amérique, rejoignant parfois certaines Eglises issues de la Réforme.
  21. « Celui qui succéda » à Jean XXIII est donc le cardinal Montini sous le nom de Paul VI.
  22. Pierre Duprey (1922-2007) était père blanc, c’est-à-dire qu’il appartenait à la société des Missionnaires d’Afrique, créée en 1868 par Mgr Charles Lavigerie (1825-1892), archevêque d’Alger, plus tard cardinal. Il participa à Vatican II comme traducteur pour les observateurs orthodoxes et prépara les rencontres entre Paul VI et Athénagoras Ier(voir n. 46) et continua de travailler au Secrétariat pour l’unité des chrétiens. Il fut consacré évêque en 1990.
  23. Bari est au sud de l’Italie, sur la côte adriatique.
  24. Trente est au nord de l’Italie, au pied des Dolomites derrière lesquelles se trouve l’Autriche. C’est là qu’eut lieu, de 1545 à 1563, le concile qui initia la réforme catholique en réponse au développement du protestantisme.
  25. Boris Rotov (1929-1978) devint, sous le nom de Nikodim (ou Nicodème) le métropolite de Leningrad (Saint-Pétersbourg avant et après le régime soviétique, au nord-ouest de la Russie, sur la mer Baltique) et Minsk (aujourd’hui en Biélorussie) en 1963, puis en 1967 éparque (c’est-à-dire « gouverneur » ecclésiastique) de Novgorod (au sud de Saint-Pétersbourg), une des capitales depuis le IIIesiècle de la Russie naissante et demeurée un important centre religieux.
  26. Vladimir Gundyaev (né en 1946), en religion Kyrill (Cyrille), dirigea l’Académie théologique de Leningrad de 1974 à 1984. Évêque puis archevêque de Viborg (à une centaine de kilomètres de Leningrad, près de la frontière avec la Finlande) en 1976, il fut transféré en 1984 au siège historique de Smolensk (au sud de Novgorod, à environ 350 kilomètres à l’ouest de Moscou) et reçut en 1989 juridiction sur Kaliningrad (l’ancienne Königsberg de la Prusse orientale, entre la Lituanie et la Pologne, entièrement russe depuis 1945). Kyrill s’engagea dans les relations internationales et œcuméniques, et fut promu au rang de métropolite en 1991. Il fut élu patriarche de Moscou en 2009.
  27. Que Louis Bouyer mentionne que Kyrill est désormais archevêque de Smolensk confirme que cette partie au moins de sesMémoiresn’a pas été rédigée avant 1984. En quête de la Sagesse est paru en 1980 aux Éditions du Cloître de l’abbaye de Jonques. Le sous-titre est : Du Parthénon (Athènes) à l’Apocalypse (la fin des temps) en passant par la nouvelle (Constantinople-Istanbul) et la troisième (Moscou) Rome.
  28. Louis Bouyer fut nommé à cette commission mixte en 1979, la seconde année du pontificat de Jean-Paul II (1920-2005).
  29. Patmos est une petite île grecque à l’ouest de la Turquie actuelle. C’est là que Jean l’évangéliste dit avoir reçu la vision de la fin des temps (Apocalypse 1, 9). Rhodes est une autre île grecque, plus au sud. La Crète est une plus grande île, au sud de la mer Égée qui sépare la Grèce de la Turquie.
  30. Georges Khodr (né en 1923), archevêque de Byblos et Botris, a promu au Liban un renouveau de l’orthodoxie en lien avec l’antique Église d’Antioche, fondée par les apôtres Pierre et Paul, à laquelle se rattachent également les chrétiens de Syrie et du Liban.
  31. Le bénédictin Andrea Mariano Magrassi (1930-2004) fut archevêque de Bari (voir n. 23) de 1977 à 1999.
  32. Rupert de Deutz (1075 ?-1129), bénédictin rhénan de l’abbaye Saint-Maurice de Liège, fut un théologien influent par ses écrits, notamment sur la présence réelle dans l’Eucharistie, le problème du mal, les motifs de l’Incarnation et le culte marial.
  33. Le MgrNicodème qui l’ « avait accueilli avec tant de tact et de cordialité » à Bari semble être le même que le métropolite Nikodim (voir n. 25).
  34. Les reliques de saint Nicolas (270 ?-343 ?) de Myre (en Turquie actuelle) furent transportées à Bari au XIesiècle pour les soustraire aux musulmans qui s’emparaient de l’Asie mineure. Ce saint, auquel sont prêtés de nombreux miracles (dont la résurrection de petits enfants) et qui est fêté le 6 décembre en Europe du nord, a été vénéré dans toute la chrétienté, y compris orientale et russe, et a inspiré les personnages de Santa Claus puis du Père Noël. L’importance de saint Nicolas pour l’orthodoxie russe est illustrée par une église construite à Bari de 1913 à 1917 et restituée en 2009 au patriarcat de Moscou.
  35. Arthur Michael Ramsey (1904-1988) fut le centième archevêque de Cantorbéry et primat de la communion anglicane (1961-1974), après avoir été évêque de Durham (1952) et archevêque de York (1956). Formé à Cambridge, et bien que non-conformiste d’origine, il rejoignit l’« anglo-catholicisme » de laHigh Church(au IIIe siècle, trois courants se développent au sein de l’Église d’Angleterre : la High Church, « haute » Église, qui insiste sur la hiérarchie et les rites restés proches du catholicisme romain ; la Low Church, « basse » Église plus populaire et proche du mouvement évangélique ; et la Broad Church, Église « large », plus libérale et hostile aux définitions dogmatiques). Il s’engagea dans les relations œcuméniques. The Gospel and the Catholic Churchest paru en 1936.
  36. John Carmel Heenan, né en 1905, fut nommé évêque de Leeds en 1951, puis de Liverpool en 1957 et archevêque de Westminster (Londres) en 1963. Il participa au concile Vatican II et fut créé cardinal en 1965. Une crise cardiaque lui fut fatale en 1975.
  37. Thomas Holland (1908-1999), après avoir été aumônier dans la marine britannique, servit à Rome au Secrétariat pour l’unité (1961-1974) et fut évêque de Salford (près de Manchester en Angleterre) de 1964 à 1983.
  38. La Commission théologique internationale a été créée en 1969.
  39. Depuis le Moyen Âge, on écritconcilium(avec un deuxième c) pour une assemblée large aux pouvoirs délibératifs, et consilium (avec un s) pour une assemblée plus restreinte à compétence consultative ou préparatoire, comme ce fut le cas pour la mise en œuvre des réformes liturgiques à la suite de Vatican II.
  40. Saint Grégoire de Nazianze (330 ?-390 ?) est un des Pères de l’Églisecappadociens, avec Grégoire de Nysse (335 ?-395 ?) et son frère Basile de Césarée (330 ?-379).
  41. Le premier concile de Constantinople en 381 confirma et précisa la divinité du Saint-Esprit et l’égalité des personnes divines qui avaient été définies au concile de Nicée en 325. Grégoire de Nazianze dut accepter la présidence de l’assemblée, mais fut contesté et amené à démissionner.
  42. Sur Joseph Ratzinger, voir n. 103. SesPrincipes de la théologie catholique. Esquisse et matériauxfurent publiés en 1982 (traduction française chez Téqui).
  43. Lesensus communis fidelium(en latin) est la perception de l’essentiel de la foi qui est commune à l’ ensemble des fidèles. La constitution Lumen gentium du concile Vatican II définit le sensus fidei(littéralement : le sens de la foi) comme ce qui est cru depuis les origines et partout dans l’Église avec l’assistance de l’Esprit-Saint – et qui n’est pas forcément l’opinion d’ une majorité à un moment et en un lieu donnés, telle qu’elle peut s’exprimer (ou être manipulée) par des moyens politiques.
  44. L’adjectifœcuméniquevient du grec oikoumêné, qui signifie habité. Il désigne donc ce qui concerne l’ensemble des lieux où vivent les humains et finalement la terre entière, si bien qu’on a pu l’assimiler àuniversel.
  45. Angelo Roncalli (1881-1963), fut nonce à Paris de 1945 à 1953. Le nonce est le représentant du pape auprès d’un État et aussi de l’Église du pays. Il fut ensuite patriarche de Venise et élu pape sous le nom de Jean XXIII en 1958.
  46. AthénagorasIer(1886-1972), patriarche de Constantinople en 1948, rencontra Paul VI pendant le pèlerinage de celui-ci à Jérusalem en 1964, puis à Istanbul et au Vatican en 1967. Ces rencontres permirent de lever les excommunications réciproques de 1054 entre les Églises romaine et orthodoxe.
  47. Sur le métropolite Nikodim, voir n. 25.
  48. Sur les conférences de Stockholm(Life and Work)et de Lausanne (Faith and Order), voir n. 53.
  49. Joseph-Désiré Mercier (1851-1926, archevêque de Malines et primat de Belgique en 1906, cardinal l’année suivante) accueillit chez lui dans les années 1920 des conversations entre anglicans et catholiques. Des efforts de rapprochements se développaient depuis les années 1890 entre d’une part Charles Lindley Wood, deuxième vicomte Halifax (1839-1934) et d’autre part Fernand Portal (1855-1926), prêtre lazariste, disciple de Newman, ami de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), conseiller de Georges Clemenceau, aumônier de l’École normale supérieure et soupçonné de modernisme.
  50. Le métropolite Andreas Szepticzky (1865-1944) fut à partir de 1900 l’archevêque des Ukrainiens (de rite orthodoxe) unis à Rome.
  51. Sur dom Lambert Beauduin, voir n. 9.
  52. Sur Michael Ramsey, voir n. 35.
  53. Dans l’entre-deux-guerres, les mouvements internationauxLife and Work (« Vie et œuvres », lancé par Söderblom) etFaith and Order (Foi et institutions) – sous l’impulsion de Charles Henry Brent (1862-1929, évêque épiscopalien de New York, voir Le Métier de théologien, p. 170) et avec l’avocat américain Robert H. Gardiner (1855-1924) – relancèrent l’œcuménisme ébauché à Édimbourg en 1910 par un congrès des sociétés missionnaires protestantes, Life and Work se concentrant sur la coordination des œuvres sociales et caritatives, et Faith and Order sur les croyances, le culte et les possibilités de communion entre les Églises. Ces deux mouvements aboutirent à la création du Conseil œcuménique des Églises ou World Council of Churches en 1948.
  54. Le méthodisme fut lancé par l’Anglais John Wesley (1703-1791) qui insistait sur l’expérience personnelle de Dieu et rompit avec l’Église d’Angleterre en 1784.
  55. Albert Outler (1908-1989), américain, assista à Vatican II comme observateur.
  56. Geoffrey Wainwright (né en 1939), participe au dialogue entre méthodistes et catholiques depuis 1986.
  57. J. Neville Ward (1915-1992) s’attacha à promouvoir la dévotion mariale et le chapelet.
  58. Oscar Cullmann (1902-1999) enseigna à Strasbourg, Bâle et Paris. Il fut observateur au concile Vatican II. VoirLe Métier de théologien,p. 11, p. 25, p. 28, p. 30, p. 174, et p. 184. Les Sacrements dans l’évangile johannique est paru à Paris aux Presses universitaires de France en 1951 et Le Milieu johannique, Essai sur l’origine de l’évangile de Jean, en 1976 aux Éditions Labor et Fides à Genève.
  59. George Lindbeck (né en 1923) fut observateur à Vatican II.
  60. Harald Riesenfeld (1913-2008) enseigna à Uppsala. Son ouvrage le mieux connu estJésus transfiguré(Copenhague, 1947). VoirLe Métier de théologien, p. 177, p. 184, où Louis Bouyer associe à Friedrichsen et Riesenfeld le bibliste norvégien Sigmund Mowinckel (1884-1965). L’Église (luthérienne) de Suède s’est divisée à partir des années 1950, notamment à propos de l’ordination de femmes, ce qui a poussé certains conservateurs, dont Riesenfeld, à rejoindre le catholicisme.
  61. Birger Gerhardsson (né en 1926), un exégète de l’école de Lund, montra la continuité entre l’enseignement de Jésus et les évangiles. Dans son étude en deux volumes (1930 et 1936), Anders Nygren (1890-1978) a opposé Éros (le désir de jouissance) à Agapè (l’amour désintéressé). Il est devenu évêque de Lund en 1948 et est associé à Gustaf Aulen comme chef de file de l’école de Lund qui a donné une audience internationale à la théologie scandinave au XXesiècle, accompagnée d’un renouveau en exégèse avec Anton Friedrichsen (18881953, critique de ladémythologisation de Rudolf Bultmann, 1884-1976, laquelle mine la crédibilité des récits évangéliques, puis Birger Gerhardsson.
  62. Bertil Edgar Gärtner (1924-2009), également bibliste suédois, fut évêque de Göteborg et s’opposa à l’ordination de femmes.
  63. Joachim Jeremias (1900-1979 ; voirLe Métier de théologien,p. 155, p. 176, p. 184), longtemps professeur à Göttingen en Allemagne, s’est fait connaître par ses études sur le Nouveau Testament à la lumière des textes bibliques et rabbiniques.
  64. John Macquarrie (1919-2007 ; voirLe Métier de théologien,p. 176-177, p. 287), presbytérien écossais, devenu épiscopalien (dans la communion anglicane) pendant qu’il enseignait à New York, a insisté sur la part de vérité qui subsiste dans toutes les traditions chrétiennes.
  65. Rowan Williams (né en 1950) fut Lady Margaret Professor of Divinity à Oxford (Les chaires de théologie,divinity,d’Oxford et de Cambridge ont été fondées par Lady Margaret Beaufort 1443-1509, mère du roi Henri VII 1457-1509), puis évêque au Pays de Galles en 1992 et archevêque de Cantorbéry en 2003. Rowan Williams fit sa thèse sur Vladimir Lossky (1903-1958 ; voirLe Métier de théologien, p. 174, p. 184, p. 212). Vladimir Lossky, chassé d’Union soviétique, rejoignit à Paris la Confrérie Saint-Photios (fondée par les frères Kovalevsky) dont le but était de convertir l’Occident à l’orthodoxie. C’est précisément ce dont rêvait Irénée Winnaert (voir n. 50 ci-dessus) et Vladimir Lossky donna une consistance intellectuelle à cette ambition, avec son intérêt stimulé par Étienne Gilson (1884-1978, voir Le Métier de théologien, p. 27, p. 184, p. 206, p. 249) pour saint Thomas d’Aquin, mais aussi pour Maître Eckhart et Denys l’Aréopagite. Mais il se fit surtout connaître par son Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient (1944, rééd. Paris, Éd. du Cerf, 2005) et enseigna à l’Institut Saint-Denys (l’Aréopagite), second centre après Saint-Serge de théologie orthodoxe à Paris.
  66. Andrew Louth (né en 1945) a étudié les Pères de l’Église à l’université de Durham et est devenu prêtre orthodoxe de 2003 à 2013. La cathédrale (XIIesiècle, de style « normand ») et le château adjacent de Durham (au nord-est de l’Angleterre) se dressent sur un piton rocheux contourné par la Wear. S’y trouvent les tombes de saint Cuthbert (VIIesiècle, évangélisateur de la région) et de saint Bède le Vénérable (672 ?-735, moine érudit, proclamé docteur de l’Église en 1899) dans la Galilee Chapel (chapelle de la Galilée, dite aussi chapelle de Notre Dame : Lady Chapel), d’un style plus aérien et qui a conservé des fresques médiévales.
  67. Brevard Childs (1923-2007), pasteur presbytérien et bibliste, enseigna à la prestigieuse université Yale (fondée en 1701 à New Haven dans le Connecticut).
  68. Les derniers volumes de Louis Bouyer parus dans la collection « Lex orandi » sontLa Vie de la liturgie. Une critique constructive du mouvement liturgique,traduction abrégée parue en 1956 de Liturgical Piety (Notre Dame, Indiana, Notre Dame University Press, 1954, aussi publié en Angleterre chez Sheed and Ward à Londres en 1956 sous le titre Life and Liturgy), et Le Rite et l’homme. Sacralité naturelle et liturgie en 1962 (paru traduit en anglais en 1963 dans les mêmes conditions que Liturgical Piety en 1954, après avoir également été une série de cours aux étudiants américains). De la même manière, presque simultanément en deux langues, Louis Bouyer publiera ensuite Eucharistie, Théologie et spiritualité de la prière eucharistique (Tournai, Desclée de Brouwer, 1966 ; rééd. Paris, Desclée de Brouwer, 1990 et Paris, Éd. du Cerf, 2009) et Architecture et liturgie (Paris, Éd. du Cerf, 1967 ; rééd. 2009), le premier traduit en anglais et édité ensuite (en 1968) par Notre Dame University Press et le second traduit en français la même année que sa parution à Notre Dame. The Liturgy Revived, A Doctrinal Commentary of the Conciliar Constitution on the Liturgy (toujours à Notre Dame en 1964) ne semble pas avoir eu de version française. De même, après la rédaction de ses Mémoires, alors qu’il continuait d’enseigner aux États-Unis, Louis Bouyer publiera en anglais Newman’s Vision of Faith, traduit en français chez Ad Solem à Genève en 2006 sous le tire : John Newman, le mystère de la foi, Une théologie pour un temps d’apostasie.
  69. Giacomo Lercaro (1891-1976) fut archevêque de Ravenne (1947-1952), puis de Bologne (1952-1968), et créé cardinal en 1953.
  70. Annibale Bugnini (1912-1982), lazariste italien, supervisa à partir de 1948 les réformes liturgiques introduites sous le pontificat de Pie XII (1876-1958) et participa comme expert à Vatican II. Les lazaristes sont une congrégation missionnaire créée par saint Vincent de Paul (1581-1660) dans une ancienne léproserie sur la route de Paris à Saint-Denis, nommée Saint-Lazare en l’honneur du frère de Marthe et Marie ressuscité par Jésus (Jean 11, 1-44) et devenue par la suite une prison, tandis que les lazaristes se consacraient essentiellement à la formation du clergé puis à l’enseignement. Il fut logiquement nommé secrétaire duconsiliumpour la mise en œuvre des nouveaux rituels (voir n. 39). Il s’est expliqué dans La Riforma liturgica (1948-1975), ouvrage posthume (1983 ; réédition augmentée en 1997), qui ne paraît pas avoir été traduit en français. Il a été critiqué, et pas seulement par Louis Bouyer. Mais c’est son secrétaire à partir de 1965, Mgr Piero Marini (né en 1942), qui fut de 1983 à 2007 le maître des cérémonies que l’on voyait dans les célébrations pontificales aux côtés de Jean-Paul II puis de son successeur.
  71. Dom Cipriano Vagaggini (1909-1999), religieux de la branche camaldule (fondée au XIesiècle en Toscane par saint Romuald) de la famille bénédictine, fut un des principaux inspirateurs des réformes liturgiques de la seconde moitié du XXesiècle.
  72. Johannes Wagner (1908-1999) fonda en 1947 à Trêves (sur la Moselle, près du Luxembourg) l’Institut allemand de liturgie, qui lui valut d’êtremonsignoriséet surtout qui joua un peu le même rôle outre-Rhin que le CPL en France. Le Centre de pastorale liturgique (CPL) est né progressivement, avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, de rencontres informelles entre universitaires et animateurs de célébrations. Les dominicains Roguet et Duployé ont lancé à partir de là aux Éditions du Cerf, animées par leur ordre, la collection Lex orandiet la revue (qui existe toujours) La Maison-Dieu. Le CPL est devenu en 1965, après Vatican II, un organe officiel de l’épiscopat français sous l’appellation Centre national de pastorale liturgique (CNPL) et, depuis 2005, le Service national de pastorale liturgique et sacramentelle.
  73. Lecanon romainest la prière eucharistique en usage à Rome et qui doit normalement être utilisée dans l’Église universelle.
  74. Saint Hippolyte de Rome (170 ?-235 ?, qui fut aussi unantipape!) a laissé entre autres dans sa Tradition apostolique une description, dont la validité a été contestée, du rituel eucharistique pratiqué au début du IIIesiècle.
  75. Dom Bernard Botte (1893-1980), bénédictin de l’abbaye du Mont-César à Louvain (Belgique), avait rejoint le CPL en 1948.
  76. Esteuchologiquece qui concerne les prières et les oraisons liturgiques.
  77. Étymologiquement, l’anamnèse est un rappel à la mémoire. Dans la célébration de la messe, il s’agit de la première prière dite par le prêtre après la consécration. Elle est aujourd’hui précédée par une acclamation de l’assemblée, par exemple : « Nous rappelons ta mort, Seigneur ressuscité, et nous attendons que tu viennes » (Prière eucharistique II), qui n’est pas à proprement parler l’anamnèse, comme précisé dansEucharistie, p. 434 et 437.
  78. Gallicanse dit du catholicisme français avec ses tentations depuis le Moyen Âge d’autonomie par rapport à Rome.
  79. La prière eucharistique attribuée à saint Jacques (« frère de Jésus » et chef de la première communauté chrétienne de Jérusalem) est encore employée par les chrétiens de Syrie.
  80. Joseph Gélineau (1920-2008), jésuite, compositeur et liturgiste, a donné un psautier en français et des cantiques qui ont été largement utilisés et aussi critiqués.
  81. L’actus poenitentialisest le rite pénitentiel au début de la messe.
  82. Josef Jungmann (1889-1975), jésuite autrichien, est l’auteur deLa Messe de rite romain,paru à Vienne en 1948.
  83. Le père Jacques Cellier (1922-1999) a été le premier directeur du CNPL jusqu’en 1973 (voir n. 114). Sur les réticences de Louis Bouyer à l’égard de l’Action catholique, qui visait, depuis l’entre-deux-guerres, à rechristianiser la société à travers un apostolat des laïcs dans leurs différents « milieux », voir laPréfacedu premier volume de son Histoire de la spiritualité chrétienne. Déplorer un style « sentimentalo-ouvriériste » est une manière de dénoncer la volonté de « reconquérir les masses laborieuses » sans s’apercevoir que le marxisme était déjà, à l’époque de la guerre froide, au moins intellectuellement et moralement en faillite.
  84. LeSanctusest à la messe l’acclamation « Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur… » au début de la prière eucharistique, laquelle comporte également des intercessions (pour le pape et l’évêque du lieu, pour les défunts, pour les fidèles présents, etc.).
  85. « Vere Sanctus es, Domine »est le début de la prière qui précède immédiatement la consécration selon laTradition apostoliqued’Hippolyte de Rome (voir n. 74) : « Tu es vraiment saint, Seigneur… », et une épiclèseest une invocation de l’Esprit-Saint. Dans la prière eucharistique II, on trouve ainsi, sitôt après la préface et leSanctus, juste avant la consécration : « Toi qui es vraiment saint, toi qui es la source de toute sainteté, Seigneur, nous te prions : sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu’elles deviennent le Corps et le Sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur ».
  86. Paul Reboux (1877-1963) publia de 1910 à 1913, avec son ami Charles Muller (1877-1914), sous le titreÀla manière de…, trois séries de pastiches d’auteurs alors célèbres, dont il reproduisait les tics de façon aussi reconnaissable qu’amusante.
  87. Le Transtévère (francisation deTrastevere : « au-delà du Tibre ») est un quartier populaire de Rome, sur la rive droite (ouest) du fleuve, juste au sud du Vatican.
  88. La Porte de Bronze, sur la droite de la basilique Saint-Pierre, donne accès au palais du pape.
  89. Lesrégentssont ici les autorités du consilium (voir n. 39 et n. 70) qui ont commandé aux experts la rédaction de nouvelles prières eucharistiques.
  90. Le dimanche de la Septuagésime (du latinseptuagesimus :soixante-dixième) était le neuvième (soit environ soixante-dix jours) avant celui de Pâques, à peu près trois semaines avant l’entrée en Carême. Ce chiffre correspondait à la durée approximative en années de la « captivité de Babylone » au VIe siècle avant Jésus-Christ, où les Juifs ont été déportés d’Israël avant d’être autorisés par les Perses à y retourner et à reconstruire le Temple de Jérusalem. Cette préparation liturgique permettait d’inscrire le mystère pascal dans la continuité de l’Ancien Testament. La suppression fut justifiée par le désir de mieux souligner la spécificité du Carême.
  91. L’octave (du latinocto : « huit ») est le prolongement sur huit jours des fêtes les plus importantes : Noël, Pâques et Pentecôte (donc, dans ces deux derniers cas, jusqu’au dimanche suivant ; le Concordat de 1802 en a laissé en France subsister les lundis). L’Église a gardé comme jours de fête la semaine après Noël jusqu’au 1erjanvier (jadis dit de la Circoncision, désormais dédié à Marie, Mère de Dieu),et les huit jours jusqu’au dimanche après Pâques (dit autrefois de Quasimodo, d’après les premiers mots en latin de l’ancienne prière d’entrée pour la messe de ce jour-là, aujourd’hui célébrant la Miséricorde divine depuis la canonisation en 2000 de la religieuse polonaise Faustine Kowalska, 1905-1938, apôtre de cette dévotion). Mais le prolongement sur une semaine des fêtes qui se succèdent fin mai-début juin (Trinité, Saint-Sacrement, Sacré-Cœur, Nativité de Jean-Baptiste, Pierre et Paul) entraînait parfois des chevauchements, ce qui a motivé après Vatican II la suppression des octaves, dont celle de la Pentecôte, dans cette période de l’année. D’aucuns, dont Louis Bouyer, ont regretté que le déploiement de l’action de l’Esprit dans le temps jusqu’au retour du Christ ne soit pas davantage marqué et médité.
  92. Sur tout ceci, voirLe Métier de théologien,p. 81-95. Voir aussi les explications données dans les articles de Mgr Pierre Jounel (1914-2004, professeur à la « Catho » de Paris et auteur de missels) et de dom Jacques Dubois (1919-1991, bénédictin de l’abbaye Sainte-Marie, et chercheur à l’École pratique des hautes études à Paris) dans La Maison-Dieu n° 100 (1969), p. 139-178. L’abbaye bénédictine  Sainte-Marie est au 3 de la rue de la Source à Auteuil dans le 16e arrondissement de Paris et appartient à la congrégation de Solesmes. La communauté fondée en 1893 a été érigée en abbaye en 1925. Mgr Pierre Jounel et dom Jacques Dubois faisaient l’un et l’autre partie, avec le franciscain italien Agostino Amore (de l’Antonianum, l’université de son ordre à Rome, décédé en 1982, également soucieux de fonder le culte des saints sur des réalités historiquement avérées), de la commission chargée de la révision du calendrier, et ce pourrait être les « trois excités » dénoncés par Louis Bouyer, bien que cette commission ait eu d’autres membres, dont Mgr Martimort et Mgr Bugnini (voir n. 70).
  93. Dans sa partie centrale, la préface commune I dit : « En lui tu as voulu que tout soit rassemblé (Éphésiens 1, 10), et tu nous as fait partager la vie qu’il possède en plénitude (Colossiens 1, 19 ; Jean 10, 10) : lui qui est vraiment Dieu, il s’est anéanti (Philippiens 2, 6-7) pour donner au monde la paix par le sang de sa croix (Colossiens 1, 20) ; élevé au-dessus de toute créature (Philippiens 2, 9-10), il est maintenant le salut pour ceux qui écoutent sa parole (2 Thessaloniciens 3, 1-2) ».
  94. Hautecombe (près d’Aix-les-Bains en Savoie) fut d’abord au XIIesiècle une abbaye cistercienne. Cistercien est l’adjectif formé sur Cîteaux (en Bourgogne), où l’abbaye fondée au XIesiècle a été à l’origine d’un renouveau du monachisme (après Cluny), amplifié par saint Bernard (1091 ?-1154), lequel fut moine à Cîteaux avant de fonder Clairvaux (en Champagne — à ne pas confondre avec l’abbaye bénédictine de Clervaux au Luxembourg) et d’en devenir l’abbé. L’ordre cistercien a connu une réforme au XVIIe siècle, avec notamment, à l’abbaye de La Trappe (à Soligny, dans le Perche — d’où le nom de trappistes donné aux cisterciens réformés), Armand-Jean de Rancé (1626-1700), dont François-René de Chateaubriand écrivit la Vie (1844). Une seconde réforme eut lieu au XIXe siècle, menant les trappistes à se distinguer des autres cisterciens comme étant « de la stricte observance ».Des moines de l’abbaye Sainte-Madeleine à Marseille, dépendant de Solesmes, exilés en 1901 à Brescia en Italie, la reprirent de 1922 à 1992, mais partirent pour fonder Ganagobie. Les lieux sont animés depuis par la communauté charismatique et œcuménique du Chemin Neuf. Le moine ici félicité est dom Antoine Dumas (1915-1999).
  95. Le cursus est ici à la fois la structure requise pour la préface (ouverture, après l’offertoire, de la prière eucharistique proprement dite, introduisant auSanctus)et la cohérence intelligible de la prière.
  96. Les psaumes exclus : 58 (57) ; 83 (82) ; 109 (108), ou expurgés : 63 (62), 10-12 ; 110 (109), 6 ; 137 (136), 7-9, sont de tonalité imprécatoire et/ou maudissent des ennemis.
  97. Il s’agit bien sûr ici de l’Office divin. Dans son intégralité, l’Office divin des communautés monastiques comprend chaque jour dans l’ordre : matines (ou vigile) au milieu de la nuit, laudes au lever du soleil, prime, tierce, sexte et none aux première, troisième, sixième et neuvième heures, vêpres dans la soirée et complies avant le coucher.
  98. Luigi Del Gallo, marquis de Roccagiovine (1922-2011), servit à la maison du pape de 1960 à 1983 et fut ensuite évêque auxiliaire de Rome.
  99. LeCortile San Damaso(cour Saint-Damase) est au centre du palais pontifical du Vatican.
  100. Notus pontificisignifie littéralement : « connu (intime) du pontife », mais cette expression se trouve aussi dans la version latine de Jean 18, 15, où l’évangéliste se désigne ainsi lui-même comme celui qui, une fois Jésus arrêté et conduit à la résidence du grand-prêtre, y accompagne Pierre et n’y est pas un étranger.
  101. Hans Urs von Balthasar (1905-1988, voirLe Métier de théologien,p. 102, p. 144, p. 147, p. 202) est un théologien suisse, ami des pères de Lubac (voir n. 111), Daniélou (voir n. 113), Ratzinger (futur Benoît XVI, voir n. 103) et Bouyer. Il accompagna la conversion de la mystique visionnaire Adrienne von Speyr (1902-1967 ; voirLe Métier de théologien, p. 144). Il produisit une œuvre immense, réintroduisant l’esthétique dans la pensée chrétienne, y développant la notion de drame et culminant dans l’exploration des relations entre les personnes de la Trinité. Louis Bouyer le peint sous la figure d’Hans von Kaspar dans Les Hespérides, p. 209-210. Louis Bouyer écrivit Les Hespérides, sous le nom de plume Prospero Catella, aux éditions S.O.S. (Paris).
  102. Le jésuite allemand Karl Rahner (1904-1984) fut expert à Vatican II. Il s’efforça de concilier la tradition catholique de saint Thomas d’Aquin et de la philosophie plus profane (celle d’Emmanuel Kant, 1724-1804) avec la modernité (en particulier l’existentialisme de Martin Heidegger, 1889-1976). Il fut aussi critiqué, par exemple pour sa thèse du « christianisme anonyme » (chez les personnes sincères qui n’ont pas accès à la foi) et pour son explication de l’eucharistie. La compréhension de la présence du Christ dans l’Eucharistie pose problème dès le XIesiècle, avec l’hérésiarque Bérenger de Tours (998 ?-1088 ?). La doctrine de la transsubstantiation, selon laquelle le pain et le vin consacrés changent substantiellement pour devenir le Corps et le Sang du Christ, a été définie par le concile du Latran en 1215, justifiée par saint Thomas d’Aquin (Somme théologique,IIIa pars, quaestio 75) et confirmée par le concile de Trente (1545-1563) après la Réforme protestante. Les luthériens, à la suite des théologiens franciscains Duns Scot (1266-1308) et Guillaume d’Occam (1285 ?-1347), préfèrent parler de « consubstantiation » (où la substance du pain et du vin coexistent avec celle du Corps et du Sang du Christ) et les calvinistes de présence « pneumatique » (en esprit) dans les « espèces » lors de la célébration du mémorial de la Cène. Certains théologiens catholiques ont parlé au XXe siècle de « transsignification » : Piet Schoonenberg, s.j. (1911-1999), ou de « transfinalisation » : Edward Schillebeeckx, o.p. (1914-2009), tandis que Karl Rahner et Bernhard Welte (1906-1983) ont insisté sur la portée subjective (pour les participants) de la transformation des « espèces »… Louis Bouyer n’a pas particulièrement apprécié la pensée de Karl Rahner. Il s’est en revanche intéressé aux travaux de son frère Hugo (1900-1968, voir Le Métier de théologien, p. 110), également jésuite, sur l’ histoire des religions.
  103. Le souvenir que rapporte Louis Bouyer de Benoît XVI date donc du début des années 1970, avant que le théologien allemand, professeur à Ratisbonne en Bavière, devienne archevêque de Munich et cardinal (en 1977), et a été rédigé dix ans plus tard sans relever qu’il avait été appelé à Rome par Jean-Paul II (en 1981), comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Celle-ci avait été créée en 1965, succédant au Saint-Office qui avait lui-même remplacé en 1908 (pendant la répression du modernisme) la Sacrée Congrégation de l’Inquisition, instituée en 1542 pour superviser et contrôler les poursuites locales contre les hérétiques, menées depuis le Moyen Âge.
  104. Le synode des évêques (prévu par Vatican II) sur le sacerdoce ministériel eut lieu à l’automne 1971 et, contrairement à certaines attentes, confirma la doctrine traditionnelle, y compris le célibat des prêtres. La Commission théologique internationale avait remis un an plus tôt son rapport allant en ce sens.
  105. Le Croate Tomislav Janko Sagi-Bunic (1923-1999), capucin (c’est-à-dire d’une branche de la famille franciscaine) fut le secrétaire du cardinal Seper (voir la note suivante) et s’attacha à maintenir dans son pays aux mains des communistes des éditions d’ouvrages théologiques, dont une version de la revueCommunio(voir n. 116). – L’unité de la foi et le pluralisme théologique (document de la Commission théologique internationale élaboré en 1972 et annoncé en 1973) fut publié et préfacé par le cardinal Ratzinger en 1978 (traduction française la même année aux éditions CLD, Chambray-lès-Tours).
  106. Franjo Seper (1905-1981) succéda au cardinal-martyr Aloysius Stepinac (1898-1960), archevêque de Zagreb (Croatie), accusé par les communistes de collaboration avec les partisans des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et béatifié en 1998. Créé cardinal en 1965, il prit en 1968 la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi et fut remplacé à sa mort par Joseph Ratzinger (voir n. 103).
  107. Sur le cardinal Paul Philippe, voir n. 13.
  108. Charles Möller (1912-1986), théologien belge, professeur à l’université de Louvain etmonsignorisé, fut expert à Vatican II et est l’auteur deLittérature du Xe siècle et christianisme (six volumes, 1953-1993).
  109. Philippe Delhaye (1902-1990), également théologien belge de Louvain etmonsignorisé, fut secrétaire de la Commission théologique internationale de 1972 à 1989.
  110. L’expressionbombycinans in vacuosignifie filant de la soie dans le vide et est due à l’Anglais William Chillingworth (1602-1644) polémiquant au nom du protestantisme (bien qu’il ait été un moment tenté par le catholicisme) contre un jésuite et accusant les théologiens papistes de s’attacher à des subtilités aussi évanescentes que vaines.
  111. Henri de Lubac (1896-1991 ; voirLe Métier de théologien,p. 202), jésuite, enseigna à Lyon, où il s’intéressa aux Pères de l’Église, à l’Exégèse médiévale (quatre volumes parus entre 1959 et 1963, à la théologie de l’Église, au bouddhisme, à son aîné et ami Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)… Son Drame de l’humanisme athée(1944) aida beaucoup à situer le christianisme face à la modernité, prolongeant ses études sur l’humaniste de la Renaissance Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) ou le socialiste Joseph Proudhon (1809-1865), et couronnées par son travail (1979-1981) sur La Postérité spirituelle de Joachim de Flore (moine calabrais du XIIe siècle et prototype des déviations de la pensée chrétienne en Occident). Ses recherches sur le surnaturel et l’articulation entre la nature et la grâce en 1946 lui valurent d’être soupçonné de modernisme. Il participa cependant à Vatican II où il se lia d’amitié avec un certain Karol Wojtyla. Celui-ci, devenu en 1978 le pape Jean-Paul II, le créa cardinal en 1983. Mais le père de Lubac invoqua son âge pour décliner d’être élevé à l’épiscopat. Louis Bouyer s’occupa de lui avec sollicitude et le fit inviter, tant qu’il était encore valide, à passer l’été avec lui à l’abbaye de Saint-Wandrille.
  112. À l’automne 1970, à l’initiative d’Henri de Lubac, les autres membres français de la Commission théologique internationale : Louis Bouyer, Yves-Marie Congar (voir n. 15), André Feuillet (1909-1998) et Marie-Joseph Le Guilllou (dominicain, 1920-1990) – Jean Daniélou (voir n.113) s’étant abstenu en tant que cardinal – signèrent une lettre destinée au pape et qui fut publiée dansLa Croixdu 17 décembre, protestant contre la traduction, proposée par le CNPL, de catholica par universelle, s’agissant de l’Église dans le Credo. L’objection était que universel n’a pas de dimension spirituelle et gomme la réalité mystique de l’Église. Voir Le Métier de théologien, p. 95. Catholique fut conservé.
  113. Le jésuite Jean Daniélou (1905-1974) était le frère de l’indianiste Alain (1907-1994), le fils de Charles (1878-1953), plusieurs fois ministre sous la IIIeRépublique et plutôt anticlérical, et de Madeleine (1880-1956), éducatrice et fondatrice de la Communauté apostolique Saint-François-Xavier, des collèges Sainte-Marie (le premier à Neuilly près de Paris) et des écoles Charles-Péguy. Spécialiste du christianisme antique, fondateur (avec Henri de Lubac, voir n. 36 du chap. XII, et deux autres jésuites, Victor Fontoynont, 1880-1958, et Claude Mondésert, 1906-1990) de la collectionSources chrétiennes qui réédite les Pères de l’Église aux Éditions du Cerf et compte aujourd’hui plus de 500 volumes, mais aussi aumônier d’étudiants, il participa comme expert(peritus) au concile Vatican Il (1962-1965) et fut créé cardinal en 1969.
  114. Le « maître actuel du CNPL », ici délibérément non nommé, est l’abbé Jacques Cellier (voir n. 83).
  115. Bugnini (voir n. 70) ne semble pas avoir étésaquéimmédiatement suite à la lettre préparée par le père de Lubac. Il fut élevé à l’épiscopat en 1972 et ne fut remercié qu’en 1975, lorsque la Congrégation pour le culte divin, dont il était le secrétaire et qui avait mis en place les réformes liturgiques, fut réunie à celle pour la discipline des sacrements. Il fut envoyé en 1976 comme pro-nonce en Iran, ce qui n’était pas un poste important, étant donné la très faible audience du catholicisme dans ce pays. Cette nomination pouvait donc illustrer l’adage : « Promoveatur ut amoveatur » (lorsqu’une promotion camoufle plus ou moins une mise au placard). Quand l’ayatollah Ruhollah Khomeiny (1902-1989) prit le pouvoir en Iran en 1979, Mgr Bugnini s’employa (sans succès) à obtenir la libération des Américains retenus peu après comme otages dans leur ambassade à Téhéran.
  116. Les parents de Marie-José Roussel (née en 1947), épouse de Jean Duchesne (angliciste en classes préparatoires, né en 1944 ; auteur de ces notes), ont mis, à partir de 1977, un studio aménagé sous les toits à la disposition de Louis Bouyer et ont également logé rue d’Auteuil (tout près de la villa Montmorency), dans le même immeuble ou dans l’immeuble voisin, des amis de leur fille et de son mari avec leurs familles : les philosophes Rémi Brague (né en 1947) et son épouse Françoise (née en 1946), et Jean-Luc Marion (né en 1946) à et son épouse Corinne (née en 1945), ainsi que le fiscaliste Jean Congourdeau (né en 1948) et son épouse Marie-Hélène (née en 1947), chercheur sur la civilisation byzantine. Avec Jean-Robert Armogathe (né en 1947), prêtre et universitaire, ces quatre ménages s’étaient liés à partir de 1967 au Sacré-Cœur de Montmartre, au sein du groupe d’étudiantsRésurrection publiant la revue du même nom, sous l’égide de Mgr Maxime Charles (1908-1993, fondateur en 1945 du Centre Richelieu, aumônerie des étudiants de la Sorbonne). Celui-ci les a encouragés à répondre aux sollicitations de théologiens qu’il leur avait permis de rencontrer : outre Louis Bouyer, les pères Daniélou (juste avant son décès, voir n. 113), von Balthasar et de Lubac (voir n. 102 et n. 111, respectivement), pour lancer l’édition en français de la Revue catholique internationale : Communio, où s’étaient également engagés Joseph Ratzinger, Tomislav Sagi-Bunic (voir n. 105) et les futurs cardinaux Karl Lehmann (né en 1936) et Angelo Scola (né en 1941). Louis Bouyer avait participé à Paris à des réunions deRésurrection et accueilli et présidé à La Lucerne des sessions du même groupe, où se sont également formés en partie les futurs cardinaux Christoph Schönborn (né en 1945), Philippe Barbarin (né en 1950), son actuel auxiliaire Jean-Pierre Batut (né 1954), le père Michel Gitton (né en 1945, fondateur de la communauté apostolique Aïn Karem), le père Jacques Benoist (né en 1946, chapelain de Saint-Martin de Porrès à Paris), le frère Nicolas-Jean Séd, dominicain, ancien directeur des Éditions du Cerf, et quantité d’autres qu’il est impossible de nommer tous ici et qui considèrent rester redevables à Louis Bouyer. Celui-ci a invoqué la rédaction de ses grandes « trilogies dogmatiques » et les inimitiés que lui avait values dans l’Église de France La Décomposition du catholicisme pour décliner d’entrer au comité de rédaction, mais il a donné régulièrement pendant une quinzaine d’années (c’est-à-dire tant qu’il a été en mesure d’écrire) des articles à la revue et dès son premier numéro (septembre 1975).

Quand le sacré devient profane et que le profane devient sacré

QUAND LE SACRE DEVIENT PROFANE ET QUE LE PROFANE DEVIENT SACRE.

L’Auteur de cette analyse est Dom Karl Wallner o.cis., Recteur de l’Université Pontificale d’Heiligenkreuz (AU) et directeur national de Missio pour l’Autriche. Les lignes qui suivent sont extraites de son allocution donnée lors de la session de l’Académie Internationale qui s’est tenue le 31 aout 2016 à Aigen.


On retrouvera l’original de cet article en Anglais sur le site : https://sicutincensum.wordpress.com
Cet article est paru auparavant en français (Traduction MH / APL) sur Proliturgia.


 « Au cours des dernières décennies, le culte catholique, l’art et l’architecture qui lui sont attachés, ont été l’objet de transformations que beaucoup ont éprouvé comme une perte de dignité et de sacralité. Parallèlement, dans le monde du sport et du show business, il est devenu courant de trouver de somptueuses mises en scène qu’on peut qualifier de “rituelles” : et le public aime ça ! De quoi méditer sur un phénomène qui place l’Eglise devant un défi d’importance.

Ces transformations qui ont affecté la liturgie catholique, son art et son architecture, ont souvent été ressenties comme une véritable rupture, parfois même comme la disparition de toute idée de dignité et de sacralité. Dans les années 1970 cette “désacralisation”, qui avait provoqué à l’époque de longs débats théologiques, était même devenue un passage obligé devant mener à la modernisation de l’Eglise. En face de la “désacralisation” menée à l’intérieur de l’Eglise, se trouve un autre phénomène que j’ai pu expérimenter moi-même lors de mes contacts avec le monde profane du show business. Une sorte de “sacralisation”, de ritualisation de la chose profane, une promotion du non-religieux au grade d’objet de culte. Dans les coulisses d’une émission télévisée à laquelle j’avais été invité, j’ai pu observer combien toute la “dramaturgie” d’une telle production était réglée, jusque dans les moindres détails, de façon à ce que le téléspectateur, depuis son fauteuil, puisse participer à une sorte de “grand–‐messe pontificale du divertissement”.

Il y a quelques années, à la suite de la célébration d’un office de Vigile avec les jeunes, j’ai vécu une expérience qui m’a profondément marqué et s’est révélée être pour moi une vraie clé de compréhension. Je dois préciser que chez nous, à Heiligenkreuz, nous organisons depuis 20 ans des moments de prières pour les jeunes de 15 à 28 ans. Vu que la plupart des jeunes de cet âge vivent déjà dans une sévère sous–‐culture de tout ce qui touche au catholicisme, et qu’il leur faut commencer par apprendre ce qu’est la prière et l’adoration, ces vigiles représentent un véritable défi. C’est pourquoi aussi nous nous refusons à envisager de célébrer avec eux une messe : il nous faut d’abord rendre ces jeunes gens capables d’accueillir le mystère eucharistique. Avant toute chose ils ont besoin d’avoir une relation personnelle à Jésus‐Christ. La liturgie catholique offre pour cela tout un éventail de possibilités, tout un répertoire sacré, capable de créer une ambiance permettant aux jeunes d’ouvrir à ce point leur cœur qu’ils puissent être touchés par la présence de Dieu. Concrètement, voilà ce qui se passe chez nous : la lumière est atténuée dans la nef de l’église ; nous chantons beaucoup, surtout des hymnes de louange ; la procession d’entrée se fait à partir de la pénombre moyenâgeuse du cloître, à la lumière de cierges, en récitant une dizaine de chapelet ; le Saint Sacrement, dans l’ostensoir, est fortement illuminé, de manière à constituer un point central, majestueux et étincelant, attirant le regard de quelques 300 jeunes à genoux, priant et adorant ; les cloches sonnent à toute volée pendant que le prêtre bénit la foule ; le célébrant porte un velum solennel ; les acolytes se prosternent avec un ordre parfait. Bref, nous utilisons toutes les ressources que nous offre la liturgie catholique sur le plan de la dramaturgie. Et, bien sûr, nous offrons beaucoup d’encens… La vue, l’ouïe, les chants, l’odeur de l’encens, les gestes et les attitudes… etc. deviennent ici autant d’instruments concrets permettant l’ouverture des âmes. Remarquons que l’encens n’a pas pour seul effet de flatter l’odorat : il donne aussi de la visibilité à l’espace : il s’élève, en effet, produisant ainsi une sensation de hauteur, d’élévation, de bien–‐être, de solennité.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’expérience dont je parlais : à la fin des Vigiles, un de ces jeunes totalement inculte vint me voir. Il était profondément bouleversé, rayonnant et enthousiaste. Il me dit : “Père Karl, vos vigiles sont super cool, tellement modernes ! Vous utilisez même des machines à brouillard comme dans les discothèques”. Je pense – et les jeunes ne me démentiront pas – qu’aujourd’hui nous vivons une sorte de retournement de situation : de la désacralisation du monde catholique vers une certaine re-sacralisation, dans le sens d’une nouvelle compréhension de termes comme “culte” ou “célébration” parmi les jeunes générations. Un groupe de musique parvenu au sommet de sa gloire est un “groupe culte”, comme un concert particulièrement réussi est devenu une “grand-messe”. Ce terme, souvent décrié autrefois – et encore toujours évité dans les milieux internes à l’Eglise – est à présent redécouvert de façon quasi-euphorique dans le monde profane. Car on aime la solennité d’un moment. Parce que le monde du business vit de “célébrations” pompeuses et pleines de glamour. Lorsqu’on aime soi‐même la liturgie de l’Eglise, et qu’on la considère comme la consistance même de la vie, comme ici à Heilgenkreuz, où j’ai eu l’honneur d’occuper la charge de cérémoniaire pendant 21 ans, on s’étonne parfois de constater que “les enfants de ce monde sont souvent plus intelligents que les enfants de la lumière”. La dignité, la majesté, la solennité, le sens du rite, toutes ces choses qui allaient de soi dans l’Eglise au cours des siècles passés mais qui ont été gravement négligées depuis les années 1960 dans un mouvement de sécularisation totalement inédit, sont à présent “découvertes” dans le monde profane, et intégrées à ce contexte comme une grande nouveauté. J’ai déjà évoqué ces grands shows télévisés auxquels j’ai pu participer -de gré ou de force parfois -, et que j’ai vécus comme des mises en scène pseudo liturgiques. Ces “liturgies du divertissement” ont pour but de créer des tensions émotives, du bien-être et de l’amusement : c’est à dire un bonheur terrestre fait d’émotions mises en scène. Et on ne lésine pas sur les moyens ! La majesté du lieu, transfigurée par le mouvement de la caméra, la présence d’un “grand pontife” bien connu de tous, la promesse de gains substantiels et de reconnaissance médiatique… On honore le presentateur-vedette comme jadis on honorait le prêtre à l’autel, lorsqu’on lui portait, sur le plan théologique, la révérence due au Christ. Sauf que, dans ce contexte de sacralité profane, cette manifestation s’est transformée en un culte de la personnalité et une affaire de starisation. Expérimenter la notion de sacré, c’est vivre la mise en place d’une séparation, d‘un contraste. Il s’agit d’une notion subjective, d’un sentiment, d’une constante fondamentale de la psychologie humaine. Qui n’a pas senti monter en lui une poussée de respect et d’émotion lors d’un moment musical fort et solennel, dans un espace dont l’architecture se caractérise par la hauteur et la symétrie ? Qui ne s’est pas senti vibrer en participant à une gestuelle codée et inhabituelle, à une manifestation d’unité, de connivence, au sein d’une foule nombreuse ? Le bien–‐être donne alors la chair de poule ! Lars Olaf Nathan Söderblom, un suédois historien des religions, a défini en 1913 le sacré comme “la notion déterminante de toute religion ; elle est plus importante même que la notion de divinité”. L’expérience du sacré est plus fondamentale que la notion de divinité. Cela signifie que la religiosité est constituée en premier lieu par le fait de se laisser toucher par l’existence de quelque chose qui échappe à notre quotidien, par une certaine pureté, une certaine majesté, quelque chose qui force le respect, quelque chose d’inattendu… C’est seulement à partir de ce ressenti que l’homme s’interroge sur l’origine de ce sentiment, sur Dieu. Historiquement parlant, les premières actions à connotation religieuse de l’homme ne s’adressaient pas à un dieu personnel. Elles étaient plutôt le reflet d’un ressenti : se sentir concerné, touché, par une certaine majesté, par ce qui est autre, par ce qui est au–‐ delà des frontières, par ce que nous pouvons appeler un “sacrum”. Cette constante fondamentale du sentiment religieux devra attendre le christianisme pour être purifiée et magnifiée. En effet, dans cette fascination, va soudain se révéler un “Dieu” personnel, une personne qui, en Jesus–‐Christ, aura même une existence concrète, historique auprès des hommes, et qui par l’Esprit Saint habitera le coeur de l’homme. Repetons–‐le : le besoin de se sentir impressionné par quelque chose qu’il ressent comme “sacré”, au point d’en attraper la chair de poule, est fondamental pour l’homme : car l’homme est prédestiné au sacré. Ceci se vérifie aussi par la négative : depuis les années 1980 en effet, nous vivons un déclin dramatique de la foi chrétienne, et plus généralement de la capacité d’établir un dialogue avec un dieu personnel. Une étude datant de 2015 (“Shell–‐Jugendstudie” : une étude publiée en Allemagne auprès de 2500 jeunes de 12 à 25 ans, de tous horizons), menée, non pas par des théologiens voyant la vie en rose, mais par de sérieux sociologues, qualifie les jeunes chrétiens allemands de “païens baptisés”. Cette étude, qui montre une image très réaliste de la situation, n’est pas joyeuse : seuls 35% des chrétiens interrogés disent croire à un Dieu personnel ; seuls 39% pensent que la foi en Dieu a une influence sur leurs choix de vie. Pourtant, si selon les termes de l’étude, on constate une “rupture quasi–‐totale avec la foi chrétienne”, cela ne signifie pas pour autant l’avènement d’un pur et simple athéisme. Ce qui a changé, c’est l’objet de la foi, qui n’est plus Dieu, mais toutes sortes d’autres choses : les vacances, la liberté, l’autonomie, les traditions des fêtes autour de Noël, l’horoscope, la voiture, le club de foot… etc. Les gens n’ont pas cessé d’avoir des comportements religieux, mais voilà, ils ne croient plus en Jesus–‐Christ, ils n’ont plus aucune idée de ce qu’est un sacrement de l’Eglise. En lieu et place d’une relation personnelle à Jesus–‐Christ, comme elle peut se manifester lors d’une adoration eucharistique ou de la méditation de l’histoire du Salut dans les mystères du rosaire, on trouve à présent d’autres exercices de piété religieuse issus des techniques de méditation orientale, de pratiques occultes, de représentations post–‐modernes. Ces pratiques se sont déjà largement répandues dans la société actuelle et bénéficient d’une image très populaire. Je voudrais évoquer ici un exemple de canonisation profane en la personne de Lady Diana. Lors du décès de la princesse de Galles, à 36 ans, à Paris le 31 Août 1997, sa disparition déclencha dans le monde entier un phénomène qu’on pourrait qualifier d’ “euphorie triste”. Le fait qu’il s’agissait d’une personnalité très connue, très engagée dans l’aide aux populations marginales et socialement défavorisées, a conduit à une vague de compassion et de solidarité à un degré jamais atteint auparavant. L’ampleur du travail de deuil ainsi suggéré a eu l’effet de “porter Diana aux nues”. Qui aurait alors osé seulement évoquer, du bout des lèvres, une possible coresponsabilité de la princesse dans l’échec de son couple ? Diana est devenue un mythe, une idole de bonté et de pure compassion humaine. Cette “canonisation” atteint son sommet quelques jours plus tard lorsqu’on apprend la mort de Mère Teresa de Calcutta, une vraie sainte selon l’Eglise cette fois. Les foules ont reçu ce deuxième événement comme une confirmation et une consolation. On se souvient de ces photos suggestives les montrant toutes les deux, côte à côte : deux saintes en plein accord. Comme si le rayonnement de Lady Diana transfigurait le visage fripé de Mère Teresa, comme si la foi chrétienne de Mère Teresa transfigurait les taches sombres dans la biographie de la malheureuse princesse. En ce qui concerne Lady Diana, on peut encore remarquer que le palais où se trouve sa tombe est devenu une espèce de lieu de pèlerinage, où l’on retrouve de nombreux attributs propres aux lieux de pèlerinages chrétiens… avant tout, d’ailleurs, les moins reluisants. Il semble que toute action profane soit susceptible d‘être sacralisée, et l’histoire regorge d’exemples de tels cultes abusifs rendus à des personnes, voire des dictateurs ou des responsables de génocides : on pense bien sûr à l’adulation d’un certain Hitler, aux longues files d’attente devant le mausolée de Lénine, ou plus récemment au comportement grotesque des foules face au dictateur nord–‐coréen Kim Jong Un. C’est pourquoi il nous faut être très prudent. Si dans nos églises nous ne cultivons plus les notions de sacré, de dignité, si nous oublions le “tremendum” et le “fascinosum”, il faudra nous attendre à ce que la psychologie humaine aille chercher ailleurs de quoi satisfaire son besoin de trembler devant une majesté. Si nous dégradons nos célébrations liturgiques au rang de simples cérémonies mondaines, si nous les banalisons, il ne faudra pas nous étonner de voir les gens satisfaire ailleurs leur besoin inné de lieux sacrés, de rites sacrés, de symboles sacrés, de textes sacrés et de personnes à vénérer. Je voudrais évoquer ici un souvenir personnel.

 Il se trouve qu’il y a quelques semaines, je me suis retrouvé par hasard en possession d’un billet d’entrée pour l’inauguration du nouveau stade de Vienne‐Hütteldorf, le Rapid-Stadion. De toute ma vie je n’avais jamais assisté à un match de football ; j’étais seul, et je fus pris d’angoisse à l’idée de profiter effectivement d’une telle occasion. Je fus tenté de ne pas y aller. Mais je laissais consciemment monter en moi ces sentiments, comparant cette expérience à celle d’une personne confrontée à l’idée d’entrer pour la première fois dans une église pour participer à un office. Je voulais ressentir cette véritable peur qui pouvait submerger certaines personnes au moment d’entreprendre une action inhabituelle pour elles, de rencontrer des usages et des attitudes inconnus, la peur de se faire remarquer… D’assister à ce match représentait aussi pour moi une sorte d’expiation : mon père, décédé aujourd’hui, était un fan enthousiaste de l’équipe du Rapid, et je me devais d’y aller, en sa mémoire, en quelque sorte. Ce fut formidable : j’ai vécu là une liturgie profane fascinante. Le match lui-même, une rencontre amicale contre Chelsae, ne fut bientôt plus qu’un prétexte. Une véritable liturgie prit le dessus, avec des chants, des applaudissements rituels, des mouvements de foule coordonnés, l’agitation de l’écharpe verte du club. Mais ce qui m’a le plus impressionné, ce fut une action qu’on aurait dite inspirée par l’épiclèse liturgique. Au cours de la 75e minute, commença ce qu’ils appellent “le quart d’heure Rapid”. J’ai su grâce à Wikipedia que cette tradition existe depuis 1910. En quoi consiste-elle ? Tous se lèvent, étendent leurs mains en avant, les paumes vers le bas, comme le prêtre lorsqu’il appelle l’Esprit Saint sur le pain et le vin au moment de la consécration. A ce moment-là, un bourdonnement, un grommellement rythmique monte des gradins où se pressent les 28.000 spectateurs, s’amplifie, tandis que les mains s’animent d’un tremblement. J’ai immédiatement pensé : “Viens, saint esprit du football”. Puis la tension s’est brusquement relâchée, des applaudissements enthousiastes ont mis le feu au stade. Il m’est venue aussi l’idée, durant ce match, qu’il était dommage que l’Eglise d’Autriche n’organise pas au moins fois par an une grande fête publique dans un cadre profane. Une sorte de témoignage de la présence chrétienne hors des églises et des sacristies. Les églises évangéliques et les témoins de Jéhovah ont l’habitude de ce type de manifestations. Plus proche de nous, l’origine des processions de la Fête–‐Dieu se trouve bien dans une volonté de rendre compte de notre vénération du Saint Sacrement en le portant à travers les rues de la ville, à travers champs, et dans tous les lieux de notre vie de tous les jours.

Même si dans ce texte je n’ai pas la prétention d’apporter une argumentation exhaustive, je pense pouvoir affirmer qu’il existe bien une corrélation entre “une profanation du sacré” et “une sacralisation du profane”. L’homme, ouvert à la transcendance, a besoin de “tremendum” et de “fascinosum”. Si la religion ne lui procure plus de frissons, il se mettra à sacraliser son environnement profane, à idolâtrer n’importe quoi. Il me vient ici une parole forte du Saint Curé d’Ars : “Laissez une paroisse sans prêtre durant vingt ans, et on y adorera les animaux.” Et je serai tenté de poursuivre : “Privez l’homme du respect dû aux choses sacrées, tel que la liturgie devrait l’exprimer, allégez le service sacré dû à la divinité insondable jusqu’à en faire un simple service rendu à l’humain, et vous verrez les fidèles fuir les prêtres, se tourner vers les druides et les shamans et adorer les étoiles et les animaux comme leurs dieux.” Mais ne sommes–‐nous pas un peu responsables de ce qui arrive ? La profanation commence en effet lorsque nous–‐mêmes ne respectons plus les choses saintes. Il est évident pour tout le monde que l’on se déchausse pour entrer dans une mosquée, et que l’on y respecte le silence, ou bien que l’on porte une kippa dans une synagogue : mais une église catholique n’est pas plus respectée qu’un musée quelconque ! Tout commence lorsque nous–‐mêmes ne croyons pas nécessaire de faire une génuflexion devant le Saint Sacrement, qui n’est pas comme dans d’autres religions une notion abstraite, mais une réalité sacramentelle bien concrète. Lorsque dans les églises nous bavardons comme des païens.

Qu’on en fasse l’expérience en visitant coup sur coup la cathédrale Saint–‐Etienne de Vienne, puis le musée historique de la ville : ici, du sacré profané et là, du profane sacralisé. On me dira sans doute : oui, de lourdes erreurs ont été commises dans notre Eglise catholique ; l’air du temps nous a poussé vers une certaine désacralisation et a favorisé l’avènement de nouvelles religiosités païennes. Mais je répète encore une fois cette lapalissade que j’ai déjà citée : là où la foi reçue de Dieu est mise à la porte, la superstition rentre par la fenêtre. J’ai bien peur que la théologie démythifiée, l’art et la liturgie désacralisée que nous subissons depuis quelques décennies, se soient souvent en quelque sorte auto-exclus. Si nous ne sommes plus capables, à travers l’art sacré et la liturgie, de transmettre la réalité de l’avènement de Dieu dans la vie de l’homme, alors celui–‐ci se fabriquera des ersatz. Si nous ne transmettons plus à l’homme le don sacré qui lui permette de rencontrer ce Dieu qui en Jésus-Christ s’est fait à la fois si proche et si majestueux, alors l’homme se procurera lui-même de quoi se satisfaire. Et il semble qu’il n’y ait rien de profane qui puisse échapper à son désir de sacralité : des idéologies et des patries, des Führer et des stars, des shows et des rituels… tout ce qui passe se pare soudain de sacralité.

Et maintenant ? Que va-t-il se passer ? En tout cas autre chose ! Il n’y a aucun avenir dans l’Eglise pour des rites désacralisés : ils sont déjà dépassés. La jeune génération de séminaristes nous étonne par son attrait pour la solennité : ils apprécient la notion de célébration, ils sont fascinés par l’esthétique des rituels, ils veulent connaître de près les normes liturgiques et les suivre. Et ceci n’est certainement pas un retour en arrière, vers un ritualisme préconciliaire, comme certains le prophétisent, montrant par là qu’ils ne savent pas reconnaître les signes des temps. La jeunesse croyante, née bien après la fin de l’époque préconciliaire, est en train de reconquérir en toute liberté – et sans doute guidée par l’Esprit Saint – cette sacralité, qui s’avère constitutive de l’essence même du christianisme. Ces jeunes sont exempts de toute idéologie, contrairement à ceux qui ont connu les années 68. Ils accordent une grande valeur à la notion de sacré parce qu’ils ont reconnu instinctivement que c’est grâce à elle qu’ils ont une possibilité concrète de s’approcher du Dieu Saint fait homme : grâce à une liturgie majestueuse, de la musique sacrée, des hymnes de louange, des rites fiables, une architecture s’ouvrant vers le ciel et un art parlant de transcendance. »

Trad. MH/APL

15 janvier : Super cilicium stratus

Pour la Saint Maur (15 janvier) Dom Guéranger nous propose un riche commentaire de l’Office;

Il est cependant à noter aujourd’hui que saint Maur n’est plus fêté comme ceci; en effet, il est établi que Le disciple de saint ,Benoît n’est pas le même personnage historique que le propagateur de la Règle en Gaule  le second ayant pris comme nom de religion « Maur » en hommage au premier, dont saint Grégoire parle dans les Dialogues. Aujourd’hui Saint Maur est fêté de concert avec Saint Placide, l’autre jeune disciple de Saint Benoît, qui fut sauvé de la noyade par le premier en marchant sur les eaux du lac de Subiaco. Mais les textes demeurent beaux, donc les voici :


L’année liturgique, Dom Guéranger :

Un des plus grands maîtres de la vie cénobitique, le plus illustre des disciples du Patriarche des moines de l’Occident, saint Maur, partage avec l’ermite Paul les honneurs de cette journée. Comme lui, fidèle aux leçons de Bethléem, il est venu prendre place sur le Cycle, dans cette sainte période des quarante jours consacrés au divin Enfant. Il est là pour attester, à son tour, la puissance des abaissements du Christ. Car qui oserait douter de la force victorieuse de cette pauvreté, de cette obéissance de la crèche, en voyant les admirables résultats de ces vertus dans les cloîtres de la France ?

Notre patrie dut à saint Maur l’introduction dans son sein de cette Règle admirable qui produisit les grands saints et les grands hommes à qui notre patrie est redevable de la meilleure partie de sa gloire. Les enfants de saint Benoît par saint Maur luttèrent contre la barbarie franque, sous le règne de la première race de nos rois ; sous la seconde, ils enseignèrent les lettres sacrées et profanes à un peuple dont ils avaient puissamment aidé la civilisation ; sous la troisième, et jusque dans ces derniers temps où l’Ordre Monastique, asservi par la Commende, et décimé par les violences d’une politique perverse, expirait au milieu des plus pénibles angoisses, ils furent la providence des peuples par le charitable usage de leurs grandes propriétés, et l’honneur de la science par leurs immenses travaux sur l’antiquité ecclésiastique et sur l’histoire nationale.

Le monastère de Glanfeuil communiqua sa législation à tous nos principaux centres d’influence monastique : Saint-Germain de Paris, Saint-Denis en France, Marmoutiers, Saint-Victor de Marseille, Luxeuil, Jumièges, Fleury, Corbie, Saint-Vannes, Moyen-Moutier, Saint-Wandrille, Saint-Vaast, la Chaise-Dieu, Tiron, Chezal-Benoît, le Bec, et mille autres Abbayes de France, se glorifièrent d’être filles du Mont-Cassin par le disciple chéri du grand Patriarche. Cluny, qui donna, entre autres, au Siège Apostolique, saint Grégoire VII et Urbain II, se reconnut redevable à saint Maur de la Règle qui fit sa gloire et sa puissance. Que l’on compte les Apôtres, les Martyrs, les Pontifes, les Docteurs, les Ascètes, les Vierges, qui s’abritèrent sous les cloîtres bénédictins de la France, pendant douze siècles ; que l’on suppute les services rendus par les moines à notre patrie, dans l’ordre de la vie présente et dans l’ordre de la vie future, durant cette longue période : on aura alors quelque idée des résultats qu’opéra la mission de saint Maur, résultats dont la gloire revient tout entière au Sauveur des hommes, et aux mystères de son humilité, qui sont le principe de l’institution monastique. C’est donc glorifier l’Emmanuel que de reconnaître la fécondité de ses Saints, et de célébrer les merveilles qu’il a opérées par leur ministère.

Nous lirons maintenant le récit abrégé de la vie de saint Maur, dans les Leçons que lui consacre le Bréviaire monastique.

Maurus Romanus a patre Entychio, Senatorii ordinis, Deo, sub sancti Benedicti disciplius, puer oblatus, et in schola talis ac tanti morum magistri institutus, prius sublimen monasticæ perfectionis gradum, quam primos adolescentiæ annos, attigit: adeo ut suarum virtutum admiratorem simul et præconem ipsummet Benedictum habuerit, qui eum velut observantiæ regularis exemplar, cæteris ad imitandum proponere consueverat. Cilicio, vigiliis, jejuniisque carnem continuis atterebat, assidua interim cratione, piis lacrymis, sacrarumque litterarum lectione recreatus. Per quadragesimam bis tantum in hebdomado cibo ita parce utebatur, ut hunc prægustare potius quam sumere videretur: somnum quoque stando, del cum nimia eum lassituto compulisset, sedendo, alio autem tempore super aggestum calcis et sabuli strato cilicio recumbens capiebat; sed ita modicum, et nocturnas longioribus semper precibus, toto etiam sæpe psalterio recitato, viilias præveniret.

Maur, Romain de naissance, eut pour père Eutychius, de l’ordre des Sénateurs. Encore enfant, il fut offert à Dieu par son père, pour vivre sous la discipline de saint Benoit. Formé à l’école d’un si grand et si habile maître, il atteignit le sublime degré de la perfection monastique avant même les premières années de l’adolescence, en sorte que Benoit lui-même admirait et recommandait ses vertus, ayant coutume de le proposer à l’imitation des autres, comme le modèle de l’observance régulière. Il macérait sa chair par le cilice, par les veilles et par un jeûne continuel, tandis qu’il récréait son esprit par une oraison assidue, par de pieuses larmes et par la lecture des saintes lettres. Durant le carême, il ne mangeait que deux fois la semaine, et en si petite quantité, qu’il semblait plutôt goûter les mets que s’en nourrir. Il se tenait debout pour prendre son sommeil, et, lorsqu’une trop grande fatigue l’y contraignait, il dormait assis. D’autres fois, il reposait sur un monceau de chaux et de sable que recouvrait un cilice. Le temps de son repos était si court, que toujours il faisait précéder l’Office de la nuit par de longues prières, souvent même par l’entière récitation du psautier.

Admirabilis obedientiæ specimen dedit, cum periclitante in aquis Placido, ipse sancti Patris jussu ad lacum advolans super undas sicco vestigio ambulavit: et apprehensum capillis adolescentulum, hostiam cruento gladio divinitus reservatum, ex aquis incolumem extraxit. Hinc eum ob eximias virtutes beatus idem Pater sibi curarum consortem assumpsit: quem jam inde ab ipsis monasticæ vitæ tirociniis socium miraculorum asciverat. Ad sacrum Levitarum ordinem ex ejusdem sancti Patris imperio promotus, stola quam ferebat, muto puero vocem, eidemque claudo gressum impertivit.

Il donna l’exemple d’une admirable obéissance, lorsque, par l’ordre du bienheureux Père, courant au lac dans les eaux duquel Placide était en péril, il marcha à pied sec sur les flots ; puis, saisissant l’enfant par les cheveux, il retira saine et sauve des eaux cette victime que Dieu réservait pour le tranchant du glaive. Ce furent ces excellentes vertus qui portèrent le bienheureux Père à l’associer à ses sollicitudes, comme déjà il l’avait associé à ses miracles dès son entrée dans la vie monastique. Elevé au degré sacré du Diaconat par le commandement du saint Patriarche, il rendit la parole et l’agilité à un enfant muet et boiteux par le simple attouchement de son étole.

Missus in Galliam ab eodem sancto Benedicto, vix eam ingressus erat, cum triumphalem beatissimi Patria in cœlos ingressum suspexit. Gravissimis subinde laboribus, curisque perfunctus. Regulam ejusdem Lagislatoris manu exaratam datamque promulgavit: extructoque celebri monasterio, cui quadraginta annos præfuit, fama nominis sui factorumque adeo inclaruit, ut nobilissimi prceres, ex aula Theodeberti regis, in sanctiore militia merituri, ad ejus signa convolarint.

Envoyé dans les Gaules par le même saint Benoit, à peine y était-il arrivé, qu’il eut révélation de l’entrée triomphante de son bienheureux Père dans les cieux. Après bien des sollicitudes et de pénibles travaux, il promulgua la Règle que le saint Législateur lui avait donnée écrite de sa main. Il construisit à Glanfeuil, en Anjou, un célèbre monastère qu’il gouverna durant quarante ans ; et la renommée de son nom et de ses actions y brilla d’un tel éclat, que les plus nobles seigneurs de la cour du roi Théodebert volèrent sous ses étendards, pour servir dans une milice plus sainte.

Biennio ante obitum abdicans se Monasterii regimine, in cellam sancti Martini sacello proximam secessit: ubi se in arctioris pœnitentiæ operibus exercens, cum humani generis hoste, internecionem Monachis minitante, pugnaturus in arenam descendit. Qua in lucta solatorem Angelum bonum habuit, quimali astus, divinumque illi decretum aperiens, eum una cum discipulis ad coronam evocavit. Quare cum emeritos milites supra centum dux ipse brevi secuturus, veluti totidem triumphi sui antecessores, in cœlum præmisisset: in Oratorium deferri volit, ubi vitæ sacramento munitus, substratoque cilicio recubans ad aram ipse victima, pretiosa morte procubuit septuagenario major, postquam in Gallis Monasticam disciplinam mirifice propagasset, innumeris ante et post obitum clarus miraculis.

Deux ans avant sa mort, il abdiqua la conduite du monastère, et se retira dans une cellule proche d’un oratoire de Saint-Martin. Là, il s’exerça aux œuvres de la plus rigoureuse pénitence, et descendit dans l’arène pour combattre l’ennemi du genre humain qui menaçait de faire périr ses moines. Dans cette lutte, il eut pour consolateur un Ange de lumière, qui lui découvrit les ruses de l’esprit de malice, et aussi la volonté divine, et qui l’invita à conquérir la couronne avec ses Disciples. Avant donc envoyé au ciel, comme les avant-coureurs de son triomphe, plus de cent de ces valeureux soldats qu’il devait suivre bientôt lui-même, il se fit porter dans l’oratoire, où, s’étant muni du Sacrement de vie, étendu sur le cilice, semblable à une victime présentée à l’autel, il expira d’une mort précieuse, âgé de plus de soixante-dix ans, ayant propagé merveilleusement dans les Gaules la discipline monastique, et étant devenu célèbre par d’innombrables miracles avant et après sa mort.

Nous donnons ici un choix d’Antiennes extraites de l’Office Monastique de saint Maur.

Beatus Maurus patricio genere illustris, a puero majores divitias æstimavit thesauris mundi, improperium Christi Domini.

Le bienheureux Maur, illustre par son origine patricienne, estima, des son enfance, les humiliations du Seigneur Christ un plus grand trésor que toutes les richesses du monde.

Induit eum Dominus stola sancta Levitarum, qua claudos fecit ambulare, et mutos loqui.

Le Seigneur le revêtit de l’étole sainte des Lévites, par l’attouchement de laquelle il fit marcher les boiteux et parler les muets.

In Franciam missus, doctrinam Regulæ quasi antelucanu illuminavit omnibus, et enarravit eam usque ad longinquum.

Envoyé en France, il y fit briller la doctrine de la Règle comme l’aurore d’un nouveau soleil, et il la propagea jusqu’en de lointaines contrées.

Floro, primariisque Regni proceribus decorata exsultabat, et florebat quasi lilium novi cœnobii solitudo.

La solitude du nouveau monastère, embellie par la présence de Florus et des premiers seigneurs du royaume, tressaillait d’allégresse, et fleurissait comme un lis.

Quos in Christo genuerat filios, morti proximus in cœlum præmisit, et inter preces corpus ad aras, animam cœlo deposuit. Alleluia.

Près de mourir, il envoya devant lui dans les cieux les fils qu’il avait engendrés en Jésus-Christ ; et, au milieu des prières, laissant son corps au pied des autels, son âme s’envola au ciel. Alléluia.

O dignissimum Patris Benedicti discipulum, quem ipse sui spiritus hæredem reliquit, ut Regulæ sanctæ promulgator esset primarius, et in Galliis Monastici Ordinis propagator mirificus. Alleluia.

O très digne disciple du Père Benoît ! qu’il a laissé pour héritier de son esprit, afin qu’il fût, dans les Gaules, le premier Apôtre de la sainte Règle, et l’admirable propagateur de l’Ordre Monastique. Alléluia.

O beatum virum, qui spreto sæculo jugum sanctæ Regulæ a teneris annis amanter portavit, et factus obediens usque ad mortem semetipsum abnegavit, ut Christo totus adhæreret. Alleluia.

O l’heureux homme ! Qui, méprisant le siècle, porta avec amour le joug de la sainte Règle, et, obéissant jusqu’à la mort, se renonça lui-même pour s’attacher tout entier au Christ ! Alléluia.

Hodie sanctus Maurus super cicilium stratus, coram altari, feliciter occubuit. Hodie primogenitus beati Benedicti discipulus per ducatum sanctæ Regulæ securus ascendens, choris comitatus angelicis, pervenit at Christum. Hodie vir obediens, loquens victorias, a Domino coronari meruit. Alleluia, alleluia.

Aujourd’hui saint Maur, étendu sur le cilice, devant l’autel, a rendu heureusement le dernier soupir. Aujourd’hui le disciple premier-né du bienheureux Benoit, montant avec sécurité par le sentier de la sainte Règle, escorté des chœurs angéliques, est parvenu jusqu’au Christ. Aujourd’hui, l’homme obéissant, chantant ses victoires, a mérité d’être couronné par le Seigneur. Alléluia.

Les Répons suivants appartiennent au même Office, et ne sont pas moins remarquables.

℟. Maurus a teneris annis sancto Benedicto in disciplinam ab Eutychio patre in Sublaco traditus, Magistri sui vitutes imitando expressit, * Et similis ejus effectus est. ℣. Inspexit et fecit secundum exemplar, quod ipsi in monte monstratum est. * Et similis.

R/. Maur confié dès sa plus tendre enfance, par son père Eutychius, à saint Benoît, pour être élevé dans la solitude de Sublac, reproduisit, par une imitation fidèle, les vertus de son maître : * Et devint semblable à lui. V/. Il considéra et fit selon l’exemplaire qui lui fut montré sur la montagne ; * Et il devint semblable à lui.

℟. Prolapso in lacum Placido, Maurus advolans, Spiritu Domini ferebatur super aquas; * Dum Patri suo in audito auris obediret. ℣. Aquæ multæ non potuerunt extinguere charitatem ejus, neque flumina illam obruere. * Dum Patri.

R/. Placide étant tombé dans le lac, Maur vole à son secours, porté sur les eaux par l’Esprit du Seigneur : * Quand il obéit sans délai au commandement de son Père. V/. Les grandes eaux ne purent éteindre sa charité, ni les fleuves l’engloutir ; * Quand il obéit.

℟. Sanctus Benedictus dilectum præ cæteris Disciplulum suum Maurum transmittit in Galliam: * Et magnis patitur destitui solatiis, ut proximi saluti provideat. ℣. Charitas benigna est, nec quæit quæ sua sunt, sed quæ Jesu Christi. * Et magnis.

R/. Saint Benoît envoie dans les Gaules Maur, son disciple le plus chéri : * Et consent à être privé d’une grande consolation pour procurer le salut du prochain. V/. La charité est bénigne ; elle ne cherche point ce qui est pour elle, mais ce qui est pour Jésus-Christ ; * Et consent.

℟. In Deo raptus viam vidit innumeris coruscam lampadibus, qua Benedictus ascendebat in gloriam, * In perpetuas æternitates. ℣. Justorum semita quasi lux splendens procedit, et crescit usque ad perfectam diem. * In perpetuas.

R/. Maur, ravi en Dieu, aperçut une voie étincelante de mille flambeaux, par laquelle Benoît montait dans la gloire : * Pour l’éternité, à jamais. V/. Le sentier des justes s’avance comme une lumière brillante, et va croissant jusqu’au jour parfait ; * Pour l’éternité, à jamais.

℟. Quæ in sinu beati Patris Benedicti hauserat Maurus sapientiæ flumina in Galliis effudit; * Et inter Franciæ lilia sacri Ordinis propagines sevit. ℣. Quasi trames aquæ de fluvio rigavit hortum plantationum suarum. * Et inter.

R/. Les fleuves de sagesse que Maur avait puisés au sein du bienheureux Benoît, il les répand sur les Gaules : * Et c’est au milieu des lis de France qu’il plante les rejetons de son Ordre sacré. V/. Semblable à un ruisseau sorti d’un fleuve, il a arrosé le jardin qu’il a planté ; * Et c’est au milieu.

℟. Christianissimus Francorum Rex venit ad monasterium, ut audiret sapientiam novi Solomonis: * Et regiam purpuram submisit pedibus ejus. ℣. Quia humilis fuit in oculis suis, glorificavit illum Dominus in conspectu regum. * Et regiam.

R/. Le très chrétien Roi des Francs vint au monastère, pour écouter la sagesse du nouveau Salomon : * Et il mit à ses pieds la pourpre royale. V/. Comme il était humble à ses propres yeux, le Seigneur le glorifia en la présence des rois ; * Et il mit à ses pieds.

℟. Biennio ante mortem siluit sejunctus ab hominibus, * Et solus in superni inspectoris oculis habitavit secum. ℣. Præparavit cor suum, et in conspectu Domini sanctificavit animam suam. Et solus.

R/. Deux ans avant sa mort, il entra dans le silence, séparé des hommes, * Et seul, il habita avec lui-même sous les yeux du témoin céleste. V/. Il prépara son cœur, et, en présence du Seigneur, il sanctifia son âme ; * Et seul.

℟. Maxima pars fratrum sub Mauro duce militantium per Angelum de morte monita, ultimum cum dæmone pugnavit: * Et in ipse agone occumbens, cœlestes triumphos promeruit. ℣. Bonum certamen certavit, cursum consummavit, fidem servavit. * Et in ipso agone.

R/. La plus grande partie des frères qui militaient sous Maur leur chef, avertie d’une mort prochaine par un Ange, soutint avec le démon son dernier combat : * Et succombant glorieusement dans la lutte, mérita les triomphes célestes. V/. Maur a combattu le bon combat, il a achevé sa course, il a gardé la foi ; * Et succombant.

℟. Postqua sexaginta annos in sacra militia meruisset, imminente jam morte, ad aras deferri veluit, ut effunderet in conspectu Domini orationem, et animam suam, dicens: * Concupiscit et deficit anima mea in atria Domini. ℣. Altaria tua, Domine virtutum, Rex meus, et Deus meus. * Concupiscit.

R/. Ayant servi soixante ans dans la milice sacrée, sa mort étant proche, il voulut être porté au pied des autels, pour répandre, en présence du Seigneur, sa prière et son âme, disant : * Mon âme haletante défaille dans le sanctuaire du Seigneur V/. Vos autels , Seigneur des armées, mon Roi et mon Dieu ! * Mon âme haletante.

℟. Substrato cilicio in Ecclesia recumbens, ex domo orationis transivit in locum tabernaculi admirabilis, usque ad domum Dei, * Cujus nimio amore flagrabat. ℣. Coarctabatur enim, desiderium habens dissolvi, et esse cum Christo. * Cujus nimio.

R/. Étendu dans l’Église sur un cilice, il passa, de la maison de prière, au lieu du tabernacle admirable, à la maison de Dieu : * Pour lequel il brûlait d’un ardent amour. V/. Car il était dans l’angoisse, désirant voir briser ses liens, et être avec Jésus-Christ ; * Pour lequel il brûlait.

Entre les trois Hymnes de saint Maur, nous choisissons celle-ci comme la plus belle :

 

HYMNE.
Maurum concelebra Gallia canticis,
Qui te prole nova ditat, et inclyti
Custos imperii, regia protegit
Sacro pignore lilia.
Gaule, consacre tes chants à la gloire de Maur :
c’est lui qui t’enrichit d’une nouvelle famille ;
gardien de ton illustre empire, il protège,
par sa tombe sacrée, les lis de tes rois.
Hic gentilitiis major honoribus,
Spretis lætus adit claustra palatiis,
Calcat delicias, prædia, purpuram,
Ut Christi subeat jugum.
Plus grand que les honneurs de sa naissance,
il méprise les palais, et s’enfuit joyeux sous l’ombre du cloître ;
les délices, les héritages, la pourpre,
il foule tout aux pieds, pour porter le joug du Christ.
Sancti propositam Patris imaginem
Gestis comparibus sedulus exprimit;
Vitæ norma monasticæ.
Plein de zèle, il exprime dans ses actions
les traits du bienheureux Père ;
dans la vie merveilleuse d’un enfant,
brille la règle de la vie monastique.
Se sacco rigidus conterit aspero,
Frænat perpetui lege silentii;
Noctes in precibus pervigil exigit,
Jejunus solidos dies.
Dur à lui-même, il se couvre d’un cilice ;
pour toujours il s’enchaîne sous la loi du silence ;
la nuit, il veille dans la prière,
et le jeûne remplit ses journées.
Dum jussis patriis excitus advolat,
Sicco calcat aquas impavidus pede,
Educit Placidum gurgite sospitem,
Et Petro similis redit.
A l’ordre du Père, il vole, intrépide, et,
d’un pied sec, il foule les eaux ;
il arrache et sauve Placide de l’abîme,
et revient, comme Pierre autrefois.
Laudem jugis honor sit tibi Trinitas,
Quæ vultus satias lumine cœlites!
De sanctæ famulis tramite Regulæ
Mauri præmia consequi.
Amen.
Que l’éternel honneur de la louange à vous soit rendue,
ô Trinité, qui rassasiez les habitants du ciel de la lumière de votre visage ;
accordez à vos serviteurs d’arriver
à la récompense de Maur, par le sentier de la Règle sainte. Amen.

Qu’il fut fécond votre Apostolat, ô sublime disciple du grand Benoît ! Qu’elle est innombrable l’armée des saints qui sont sortis de vous et de votre illustre Père ! La Règle que vous avez promulguée a été véritablement le salut des peuples de notre patrie ; et les sueurs que vous avez versées sur l’héritage du Seigneur n’ont pas été stériles. Mais quand, du séjour de la gloire, vous considérez la France jadis couverte de cette multitude innombrable de monastères, du sein desquels la louange divine montait sans cesse vers le ciel, et que vous n’apercevez plus que les ruines des derniers de ces sacrés asiles, ne vous tournez-vous pas vers le Seigneur, pour lui demander que la solitude refleurisse enfin ? Où sont ces cloîtres où s’élevaient les Apôtres des nations, les Pontifes éclatants de doctrine, ces défenseurs intrépides de la liberté de l’Église, ces Docteurs de toute science, ces héros de la sainteté qui vous appelaient leur second père ? Qui nous rendra ces fortes maximes de la pauvreté, de l’obéissance, du travail et de la pénitence, qui ravirent d’admiration et d’amour tant de générations, et poussaient vers la vie monastique tous les ordres de la société à la fois ? En place de cet enthousiasme divin, nous n’avons plus que la timidité du cœur , l’amour d’une vie terrestre, la recherche des jouissances, l’horreur de la croix, et tout au plus les habitudes d’une piété molle et stérile. Priez, ô grand Maur, pour que ces jours soient abrégés ; obtenez que les mœurs chrétiennes de nos temps se retrempent à l’étude de la sainteté ; qu’un peu de force renaisse dans nos cœurs attiédis. Les destinées de l’Église, qui n’attendent que des hommes courageux, redeviendront alors aussi grandes, aussi belles que nous les espérons dans nos rêves impuissants. Que, par vos prières, le Seigneur daigne nous rendre l’élément monastique dans sa pureté et sa vigueur, et nous serons sauvés ; et la décadence morale qui nous désole, au milieu même des progrès de la foi, s’arrêtera dans son cours. Faites-nous connaître, ô Maur, le divin Enfant ; initiez-nous à sa doctrine et à ses exemples ; alors nous comprendrons que nous sommes la race des saints, et qu’il nous faut marcher, comme le Chef de tous les saints, à la conquête du monde par les moyens qu’il a employés lui-même.


L’antienne du Magnificat des 2es Vêpres :

Aujourd’hui saint Maur, étendu sur le cilice, devant l’autel, a rendu heureusement le dernier soupir. Aujourd’hui le disciple premier-né du bienheureux Benoit, montant avec sécurité par le sentier de la sainte Règle, escorté des chœurs angéliques, est parvenu jusqu’au Christ. Aujourd’hui, l’homme obéissant, chantant ses victoires, a mérité d’être couronné par le Seigneur. Alléluia.

Ajoutons cependant ce qui est notre sens la plus belle antienne : Obedientiae pennis.

Sur les ailes de l’obéissance, il marche sur les eaux ; il ne put être submergé par les flots, lui que portait l’Esprit de Dieu.

Voir aussi ici : http://www.scholasaintmaur.net/15-janvier-saint-maur/