Antiphonale romanum II

Il est des évènements liturgiques dont on parle, et d’autres dont on parle moins…. Alors que  la presse se concentre sur le « retour » de la « messe en latin » en lien avec le motu proprio Summorum Pontificum, que des groupes de pression font campagne contre certains évêques pour une « meilleure application » de ce dernier, que la "blogosphère liturgique" se pose des questions sur les dentelles du surplis du maître des cérémonies pontificales, un autre évènement,  – majeur celui là pour le rite romain – est passé quasi inaperçu des « spécialistes ». Laissez-nous donc en parler : la parution de « L’Antiphonale romanum II »…

Qu’on se souvienne : nous avions relaté dans nos pages la parution de l’Antiphonale monasticum de 2005 désormais complet, puis fait une forte promotion des « Heures grégoriennes » (édition de la Communauté Saint Martin pour toutes les heures du jour de toute l’année avec le schéma romain de Liturgia Horarum) ; voici désormais – enfin ! – la parution officielle,  – puisque c’est pleinement, à la différence des « Heures grégoriennes », un livre officiel de la liturgie romaine – d’une première partie de l’office divin chanté pour les séculiers de l’antiphonaire romain. Numéroté « II » il laisse présager la parution d’autres volumes numérotés autrement. Pour être juste, une autre partie de l’antiphonaire romain a déjà été publiée : le « Liber Hymnarius »,  qui regroupe toutes les hymnes liturgiques de l’année, pour l’office diurne et nocturne (ou des lectures) ainsi que les tons d’invitatoire et certains répons porte comme sous titre « Antiphonale romanum tomus alter ». Ce livre, que sont les moines partagent l’usage avec les séculiers ne permettait absolument pas seul de chanter l’office, même en partie. C’est désormais tout à fait différent. Et c’est en cela que cette parution est un véritable évènement. Qu’on en juge : la précédente édition de l’Antiphonale romanum date de 1912, et était déficiente sur le plan musical d’une part, mais aussi au regard de l’ordo, puisque depuis sa parution la structure de l’office romain a subi plusieurs réformes. Dès la parution du nouvel antiphonaire, nous en avons commandé une copie, ne serait-ce que pour tenir en main ce livre dont les éditions typiques ne se succèdent que tous les 100 ans !… Non pas par manque de travail de l’atelier de paléographie de Solesmes, mais probablement par une grande difficulté, pour l’Eglise des années qui ont pu suivre 1970 à concevoir l’office divin chanté au chœur comme quelque chose qui ne soit pas polarisé entre une approche traditionnaliste (en utilisant le fameux « paroissien n°800 ») ou une approche intégralement vernaculaire, dans une acception proche de la structure de Liturgia horarum (mais avec toutes les adaptations la plupart du temps malheureuses que nous avons connues en France, accompagnées de l’inexistence d’un répertoire chanté d’antiennes d’hymnes et de répons digne de ce nom) ou de tentative de liturgie des heures "orientalisantes" (Cf. l'office des fraternités monastiques de Jérusalem, qui sont présentées comme un exemple de l’office divin sur la chaîne de télévision catholique nationale KTO, alors que la structure de l’office de cette communauté puise très peu dans la tradition du rite romain et manque certainement l’objectif, au moins sur leplan musical, de puiser aux véritables sources liturgiques des rites grecs).

C’est donc un évènement majeur. Ouvrons donc ensemble ce livre : première surprise, la couverture ; elle est d’une belle couleur violette, en skai et rigide, ce qui contraste fortement avec l’édition de l’Antiphonale monasticum, qui a une couverture souple de piètre qualité ; dans le cas de l’Antiphonale monasticum, le projet était probablement de grouper en 2 reliures l’ensemble des volumes ; ici nous sommes résolument dans une logique de livre prêt à l’emploi : les offices présentés sont les Ières et les IIèmes vêpres de tous les dimanches et fêtes de l’année. L’objectif a donc clairement été de proposer aux paroisses un moyen simple de chanter ces offices, ce qui manquait cruellement jusqu’ici. Contrairement à certaines autres publications, ce n’est pas un livre élitiste ; il est clairement à la portée des débutants, avec très peu de renvois de page ; la psalmodie elle-même comporte des signes (mises en gras, mises en italiques) pour aider à chanter correctement les cadences de psaume. Le livre comporte toutes les hymnes des vêpres des dimanches et des fêtes du temporal et du sanctoral (il rend donc facultatif l’emploi du Liber Hymnarius pour ces offices). L’ouvrage comporte également toutes les lectures brèves, les preces et les oraisons (toutes en latin). On peut donc tout à fait l’emmener pour chanter les vêpres à l’église tous les dimanches, sans ajout d’aucune sorte (à part quelques connaissances en latin, puisqu’absolument aucune traduction n’est proposée), et c’est un immense service qui est rendu aux chorales comme la nôtre mais aussi aux paroisses qui pourront, sans autre ajout, mettre en œuvre très facilement des vêpres grégoriennes. Les Heures grégoriennes proposent l’ensemble de l’office pour toute l’année ; l’Antiphonale au contraire, est davantage un outil de la liturgie pour les paroisses, pour relancer cette belle coutume quasi disparue de la célébration des vêpres des dimanches, fêtes et solennités.

 

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Les partitions sont bicolores, très finement imprimées, sur un papier magnifique. Nous redisons encore ici tout le bien que nous pensons du minutieux travail de restitution réalisé par l’atelier de paléographie de Solesmes : au premier chef, nous mentionnerons la suppression des épisèmes horizontaux et verticaux ainsi que des « points mora ». L’Antiphonale romanum de 1912 n’en comportait pas ; c’est l’édition du paroissien 800 qui les a ajoutées sur les partitions existantes, tirées du même livre ; cette approche a été elle-même reprise avec des modifications mélodiques substantielles pour l’édition du premier Antiphonale monasticum en 1934, puis abandonnée avec le nouvel Antiphonale monasticum de 2005. Les péripéties afférentes aux épisèmes sont largement partie prenante des conséquences de rivalités entre grégorianistes que d’exigences scientifiques. Nous voici désormais débarrassés de contraintes plus historiques que musicales ; et notre Antiphonale romanum II (tout comme les Heures grégoriennes) bénéficie directement du travail réalisé à cette occasion.

 

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Au-delà de cette disparition de ce que l’on a pu appeler des « signes rythmiques », il faut noter l’introduction (présente depuis les précédentes publications de Solesmes) de nouvelles graphies de neumes qui rendent en réalité la disparition des premiers sans importance. On notera l’oriscus, la virga strata, la stropha, une graphie pour les liquescences mineures (qui parfois ont remplacé des grandes liquescences sur certaines pièces), des virgules, un placement judicieux des quart de barre et demi-barres. Il serait d’ailleurs intéressant que nous proposions sur nos pages un guide d’interprétation pour aider tous ceux que ça intéresse à passer facilement d’un système de notation (toujours d’actualité pour le répertoire de la messe avec le Graduale romanum) à un autre (désormais en usage pour l’office dans le rite romain, avec le tout nouvel Antiphonale romanum). NB : il faut mentionner que le Concile avait demandé l’achèvement du travail de restitution des mélodies grégoriennes. Ce n’a pas été vraiment fait pour le répertoire de la messe, à part pour les messes propres aux Bénédictins ; le Graduale Romanum de 1975 n’est rien d’autre, au niveau musical, que le Graduale Romanum de 1908 truffé de « signes rythmiques » et dont les pièces sont réparties en fonction de la nouvelle distribution de l’année liturgique. Dans cette inertie des partitions, ce sont les formules mélodiques qui même fautives, restent encore aujourd’hui irréformables ; nous pouvons être en droit de le regretter….

Le livre, lui-même, au format des autres livres édités par Solesmes tient très bien ouvert dans la main, et est beaucoup moins lourd que les « Heures grégoriennes » (mais est aussi évidemment beaucoup plus limité). Quelques surprises : le texte latin du Magnificat reprend la version de l’ancienne Vulgate, avec, il est vrai, la notation grégorienne des cadence des premiers stiques et l’indication très pratique des seconds stiques en bas de page. Le texte de la nouvelle Vulgate (qui est différent en deux versets du précédent) est rappelé pour mémoire, mais pas avec le découpage en stiques qui est proposé dans les éditions les plus récentes de Liturgia Horarum, mais avec le découpage de l’Antiphonale monasticum. Ce nouveau découpage est probablement plus en accord avec la répartition de la version grecque (d’origine) du texte de S. Luc ; mais avouons qu’au moins le premier verset, qui ne propose pas la césure habituelle après le premier mot, (Magnificat * anima mea Dominum) surprend. Nous nous autorisons une critique en regrettant que ce ne soit pas le texte de la Nova-Vulgata, avec la répartition en stiques telle qu’elle existe dans Liturgia Horarum, qui n’ait pas été mise en partitions. Comment faut-il le comprendre ? Que pour le Magnificat chanté en grégorien, l’usage doit être d’employer l’ancienne version de la Vulgate ? Ou que pour des raisons pastorales, on n’ait pas voulu changer l’habitude ?

Autre petite surprise : les versets imprécatoires ne sont pas indiqués. On pourra le regretter ; il semble que l’habitude soit désormais prise y compris pour la liturgie en vernaculaire d’indiquer entre crochets ou en italique (comme dans l’Antiphonale monasticum, dans les « Heures grégoriennes » ou la dernière édition du psautier liturgique en Français). Cette indication n’aurait probablement pas consommé beaucoup de papier ; elle n’aurait probablement pas non plus choqué, dans le sens où beaucoup de liturgistes et théologiens poussent dans le sens de la réintégration officielle de ces versets dans la liturgie et que ces retraits sont absents des éditions liturgiques les plus récentes, y compris dans des livres officiels.

Comme pressenti, ce livre officiel de la liturgie romaine propose ad libitum (comme c’était le cas pour les « Heures grégoriennes ») la formule finale de conclusion « Benedicamus Domino » au ton solennel aux Vêpres alors que cette acclamation est réservée aux petites heures (Tierce, Sexte, None) dans Liturgia Horarum. Le livre comporte également un certain nombre de variantes importantes de texte des antiennes. Comme certains le savent probablement, la composition de l’office romain rénové après le Concile s’est appuyé sur un ouvrage de référence, le Corpus antiphonalium officii (de dom Hesbert). Il a servi de base pour l’élaboration de l’office, en enrichissant considérablement le nombre d’antiennes chantées (c’est la raison pour laquelle en 1912 nous avions un seul volume pour l’Antiphonale romanum, complet et que pour un ouvrage équivalent ou proche, nous aurions aujourd’hui 3 volumes. Le volume et le poids des Heures grégoriennes en témoigne). Cela est dû non seulement au cycle quadrihebdomadaire (certains psaumes ont ainsi plusieurs antiennes en fonction des semaines I à IV) mais aussi à cause des cantiques évangéliques (dans Liturgia Horarum, on a ainsi 3 x 3 antiennes de cantique évangélique par dimanche per annum : 3 par office majeur (laudes et vêpres) en fonction des années A, B ou C. Dans l’Antiphonale romanum II que nous avons ici, le choix a été quelque peu différent ; nous y reviendrons dans notre prochain article sur le sujet. Comme l’explique le P. Saulnier sur son site (http://palmus.free.fr) des antiennes absentes du répertoire ont parfois été indiquées dans Liturgia Horarum et ne correspondent à rien de ce qui a été chanté au Moyen âge ; si bien qu’il a fallu en trouver d’autres, en modifier certaines, et dans de rares cas, en composer. C’est en particulier vrai pour les antiennes des cantiques évangéliques de l’année B tirées de S. Marc.

L’ouvrage indique (ce que ne fait pas les Heires grégoriennes) :

       Une partition pour les médiantes ornées du Magnificat.

       Un choix plus important de d’acclamtions

       Un ton pour le chant des Preces.

On notera d’ailleurs au passage à quel point il est paradoxal de voir un antiphonaire romain paraître après un antiphonaire monastique – les livres propres aux moines étant supposés êtres des dérivés des livres séculiers – c’est en tout cas comme cela que Saint Benoît semble avoir conçu la structure de l’office dans sa Règle…. Et non l’inverse. Sans parler des questions afférentes à l'office monastique, le processus lui-même est d’ailleurs assez particulier : d’ordinaire, un « bréviaire », pour la liturgie récitée de par devers soi (on lit son bréviaire, alors qu’on chante l’office),  est un résumé, un abstract de ce qui est chanté au chœur. Avec Liturgia Horarum, c’est en quelque sorte l’inverse. L’ordo conçu après le Concile est d’abord paru en tant que bréviaire, et c’est plus de 30 années après que nous commençons à bénéficier de sa version chantée, avec dans certains cas des différences importantes. Ces différences sont à mettre non seulement sur le crédit de musicologues et paléographes compétents avec la parution de cet Antiphonale romanum II, mais aussi probablement sur l’expérience désormais bien installée de la structure – à défaut de la lettre – de l’office rénové. Les mystères des tractations au sein des dicastères romains restant obscurs pour nous autres, pauvres laïcs essayant tant bien que mal de prier avec l’Eglise, nous ne nous étendrons pas davantage en considérations oiseuses…

Ce que nous enseigne en tout cas les différences substantielles qui peuvent exister entre Liturgia Horarum editio altera et l’Antiphonale romanum II, c’est que le rite romain dans son ensemble se dirige vers une logique de distinction assez forte, au niveau rituel, entre la liturgie « lue » et la liturgie « chantée ». Nous faisions déjà auparavant cette constatation en ce qui concerne le répertoire de la Messe : en effet, des différences importantes sont à constater entre les textes des antiennes des éditions typiques du Missale romanum et de l’Ordo cantus missae (l’ordo du chant de la messe dont l’instanciation officielle est le Graduale romanum de 1974) ; le Missale romanum n’indique pas par exemple les textes des antiennes d’offertoire alors même que ce sont des pièces maîtresses du répertoire ; cette distinction se renforce encore en ce qui concerne l’office divin puisque des différences substantielles entre Liturgia Horarum et Antiphonale romanum sont constatées. Cette nuance entre liturgie chantée et lue apparaît pour la messe en 1958 (De Musica Sacra) et est reprise après le Concile en 1967 (Musicam Sacram) ; pour le cas particulier de l’office, cette notion transparaît encore dans l’Ordo Cantus Officii (1983):

« Comme les antiennes ont chacune une mélodie particulière, il a fallu, lorsque les antiennes grégoriennes n’appartenaient pas à la tradition grégorienne, chercher dans celle-ci des antiennes de texte équivalent apte à les remplacer. L’objectif principal de l’ordo Cantus Officii est donc d’indiquer les antiennes de l’office chanté. ».  

« L’office chanté » ! Le mot est prononcé. Il y a donc bien une distinction à faire entre les deux formes de l’office, étant entendu que c’est l’office chanté qui est la forme la plus légitime de l’office… Il est à noter que le décret qui est en tête de l’Antiphonale romanum II (2010) abroge ce décret de 1983. Pour autant, l’antiphonaire renforce encore cette distinction entre un office lu, destiné à être récité individuellement (Liturgia Horarum, editio typica altera), et l’office chanté (Antiphonale romanum II).
En tout cas, c'est une grande joie pour nous de commencer cette année 2010 avec ce nouvel ouvrage grégorien qui à l'évidence ne fait pas double emploi avec les Heures grégoriennes ; nous ferons en sorte de pouvoir le mettre en œuvre dans plusieurs endroits très prochainement !

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